04 février 2007

En écoutant Josh Groban chanter February song, je songe aux jardins de Venise en hiver...

Cette voix très chaude qui se faufile sur les ondes de la BBC me rend un peu nostalgique. Le souvenir de tant de promenades, l'hiver, dans les lieux secrets de Venise qui m'ont fait tel que je suis aujourd'hui, revient à la surface et me donne envie de ne rien faire d'autre que bouquiner, ou cuisiner, en attendant de pouvoir pousser à nouveau les grilles de ces jardins que j'aime, fouler le sol de ces ruelles et les marches de ces ponts, respirer le seul air où je me sens réellement vivre... Henry de Régnier donne une description de ces jardins secrets que j'aime beaucoup....
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Ce n'est pas seulement une ville de marbre et d'eau. Elle a ses jardins, dont la verdure enclose prend je ne sais quoi de plus rare et de plus inattendu qu'ailleurs. Ils sont discrets et mystérieux, à l'abri des murs qui les protègent et n'en laissent dépasser que la cime d'un arbre ou la pointe d'un cyprès. Je ne les connais pas tous, ces jardins de Venise, mais j'en sais quelques-uns de délicieux. Il y a celui des Incurables, sur les Zattere, avec son long mur rouge égayé d'Amours joufflus, dont l'un a une couronne et une barbe de glycines. Il y a le jardin Vendramin, qui regarde le Grand Canal à travers sa porte grillée. Il y a celui du palais Venier, qui s'avance sur l'eau par sa double terrasse à balustres et qui est orné de deux figures rustiques et de ces corbeilles tressées où sont sculptés des fruits de pierre.




Certains se cachent et se dissimulent plus sournoisement. Il faut les chercher à l'écart, parmi les détours de la ville inextricable, dans ses quartiers éloignés. Je me souviens d'un de ceux-là, dont je ne sais plus le nom, du côté de San Sebastiano, habité de vieilles statues décrépites qui furent des héros et des dieux. Je crois, si je ferme les yeux, te revoir encore, toi, petit jardin à l'abandon du palais Gradenigo, et vous, cher jardin du palais Cappello !... J'y ai passé la fin d'une belle journée. Il est long et étroit et aboutit à une sorte de portique à colonnes palladiennes. De maigres fleurs parfumaient les plates-bandes et, dans l'une d'elles, un grenadier gonflait ses grenades, éclatées et mûres, et je m'y suis promené si lentement qu'il me semble y avoir vécu des années et des années......

C'est le jardin de Venise que j'aimerais peut-être le mieux, si je ne lui préférais encore celui du palais Dario, qui est exactement carré et que des allées partagent avec régularité. Des femmes engainées y supportent une treille : elles ont des figures grasses et joyeuses, de gros seins, des ventres larges dont le nombril est bien marqué dans le bois où elles sont sculptées. Fièrement, elles soutiennent les ceps, les feuilles, les pampres, les grappes. Là-bas, une fontaine coule dans une cuve de marbre, et son bruit surcharge et semble faire déborder le silence auquel il s'ajoute, goutte à goutte.
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Il y a bien d'autres jardins encore à Venise. Je n'oublierai jamais celui que dans la Giudecca on aperçoit, de la lagune, avec ses bosquets et ses cyprès. J'y ai pénétré une fois. Il est très grand et très silencieux et l'on y peut marcher longtemps. On y respire le vent de la mer. On a envie d'y penser tout haut et l'on y chanterait presque à voix basse, tandis que, devant celui dont je vais vous parler, on se tait pour mieux en sentir la surprise, – car en est-il de plus étrange, de plus bizarre et peut-être de plus mélancolique en sa vaste petitesse ?... Sa singularité égale sa complication. Il se compose de parterres symétriques, d'allées qui les divisent, de balustres qui les bordent, de portiques qui les terminent et d'innombrables petits vases d'où jaillissent des fleurs minuscules. Il est enfantin et éternel et il n'a point de saisons, parce qu'il est tout entier fait en verre, en verre de toutes les couleurs, – selon qu'il imite un gazon, une colonne, une rose ou une fontaine, – et c'est des yeux que l'on se promène dans sa ridicule et charmante merveille qui amuse maintenant les visiteurs du Musée, comme jadis, sur la table patricienne où il servait de surtout, il distrayait les regards des nobles dames de Venise par son artifice délicat, fragile et saugrenu.
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