15 mai 2020

Sous le soleil de l'exil, Venise et Bordeaux (3) : Confiné à Venise

Un ami journaliste suisse nous transmet ce message qu'un de ses confrères a publié sur sa page Facebook. Le texte de son discret correspondant nous dit tout des bienfaits du confinement. A condition, bien sûr, d'avoir devant sa fenêtre la Sérénissime plutôt que le supermarché du coin. Ces lignes datées des derniers jours de mars dernier font écho au ressenti de bon nombre de mes amis, vénitiens de cœur de passage ou résidents permanents, tous contraints de rester dans Venise. 



Le déconfinement étant venu, Tramezzinimag a décidé de publier tous les textes reçus qui vont dans la même direction : Oui les circonstances sont douloureuses pour les personnes gravement malades et leurs proches, lourdes pour les personnels du monde médico-social que la bêtise de nos gouvernants et la pensée dominante ultralibérale oblige à travailler dans des conditions indignes, non ce n'est pas la peste du XXe siècle, oui ces soixante jours et davantage de confinement ont été pour beaucoup un bienfait inattendu, une occasion inespérée, inimaginable de se retrouver, de s'apaiser, de se poser. Seul ou en couple, en famille, entre amis, cet enfermement a eu du bon.
"Il y a quelque chose de pourri dans l'empire du Danemark"
Ce temps particulier a tout d'abord permis aux plus rétifs de reprendre à leur compte les mots du soldat Marcellus au début d'Hamlet,  alors que ce jeune prince s’apprête à découvrir que la trahison et le meurtre règnent à la cour et que derrière les apparences de l’ordre et de la grandeur sévit une corruption généralisée.Tout le monde aujourd'hui semble d'accord pour dire que rien de cela ne serait arrivé, du moins dans ces proportions, si on n'avait pas cédé aux mortifères sirènes du profit en accablant la planète et son climat, amenant des situations aberrantes porteuses de catastrophes sanitaires et se rendre compte de l'inanité de la plupart des dirigeants politiques du monde, incapables d'éviter cette situation qu'aucun d'entre eux n'a su ni anticiper - en dépit des alertes lancées depuis des mois - ni gérer la situation. Les morts qui auraient pu être évitées sont le tribut des peuples face à la scandaleuse gestion de la Santé publique par ceux qui nous gouvernent, comme est scandaleuse leur gestion de l'éducation, de la culture. Nous avons compris que cette course à l'argent, au désengagement de l’État, à la financiarisation de toutes les activités humaines  ne pouvait mener qu'au pire et en tout cas n'était pas terrible pour la démocratie et le bonheur des peuples.

Hamlet
Tous - ou presque (car certains ont été pris par une angoisse et une peur panique, leur paranoïa attisée par des médias paumés se raccrochant à la pire approche des évènements qu'un journaliste pouvait choisir et sont restés terrorisés chez eux, déprimés et tremblants), nous avons passé de très heureux jours, dans le silence des villes enfin vidées de l'hystérie habituelle ou à la campagne. Plus de bruit, un ciel enfin dégagé et pur, les lacs, les rivières -  à Venise les canaux et toute la lagune - regorgeant de poissons dans une eau translucide et qui sentait bon, un rythme enfin tranquille jour après jour et des retrouvailles avec soi, avec le temps, les albums photo qu'on n'avait plus ouvert depuis des années, la joie de cuisiner, de faire la sieste et, pour ceux qui travaillaient quand même, le bonheur du télé-travail, sans avoir à se coltiner à la pause les collègues à qui on n'a rien à dire, ni les gens qui avant s'entassaient avec eux, per forza, dans les rames de métro, les trains de banlieue ou les bus. 

"Et quête de joie est écrit sur toute chose" (Patrice de la Tour du Pin) 

Grande joie donc faite de plein de petites choses. Autant de bonheurs simples pour votre serviteur qui n'avait plus autant lu, écrit, traduit, corrigé de textes, depuis des lustres, qui a nettoyé de fonds en comble et redécoré son appartement, trié, classé, jeté des tas de paperasses, et entièrement reclassé sa bibliothèque, par catégorie et par ordre alphabétique - ce qui a pris 24 jours exactement ! Gymnastique, sieste aussi et le soir concert, théâtre ou film en ligne, des tas de nouvelles recettes gourmandes... Une sortie obligée par semaine pour se réapprovisionner et faire un petit tour, le reste du temps passé à lire ou écrire, au soleil face aux tilleuls remplis d'oiseaux joyeusement bruyants...
"C'est merveilleux, c'est vide mais ni morne, ni triste. C'est plutôt joyeux je trouve. [...]Et puis, quand je sors, je ne suis plus obligée de parler avec des gens à qui je n'ai pas envie de parler, pas besoin de faire un effort pour participer à ce jeu social, ils s'écartent d'eux-mêmes et les importuns sont cloitrés chez eux !"
 Voilà ce que me disait la semaine dernière une amie confinée seule avec son chien et ses chats dans une petite ville des Pouilles. Ce n'est pourtant pas une misanthrope, mais elle aussi est revenue à l'essentiel, aux seuls échanges solidaires avec ses voisins, téléphoniques avec ses amis, sa famille, ses collègues qu'elle apprécie vraiment. Le reste a disparu. Il reste l'essentiel. C'est magique. Et mon ami Antoine, grand voyageur, qui vient de m'écrire de Marseille où il vit désormais,  combien le confinement lui plait aussi :
"[...] Au départ, voir du pays me manquait... mais maintenant je suis bien. Je lis. Je joue. C'est assez heureux comme ambiance."
Santa Lucia, le parvis de la gare avant le déconfinement. © Catherine Hédouin, avril 2020.
Mais je m'éloigne. Certains lecteurs toujours pressés et impatients, veulent du concis, du résumé, du court. Revenons donc à ce sympathique confiné anonyme et à ce qu'il écrivait sur la vie vénitienne de ces dernières semaines :
« Je vous écris d’une ville coupée du monde. Nous vivons ici dans une parfaite solitude qui n’est pas le vide.
Nous prêtons chaque jour un peu moins attention à ce que nous ne pouvons plus faire car Venise, en ces jours singuliers, nous ramène à l’essentiel.
La nature a repris le dessus. L’eau des canaux est redevenue claire et poissonneuse.
Des milliers d’oiseaux se sont installés en ville et le ciel, limpide, n’est plus éraflé par le passage des avions.
Dans les rues, à l’heure de la spesa (*), les Vénitiens sont de nouveau chez eux, entre eux. Ils observent les distances, se parlent de loin mais il semble que se ressoude ces jours-ci une communauté bienveillante que l’on avait crue à jamais diluée dans le vacarme des déferlements touristiques.
Le tourisme, beaucoup l’ont voulu, ont cru en vivre, ont tout misé sur lui jusqu’à ce que la manne se retourne contre eux, leur échappe pour passer entre des mains plus cupides et plus grandes, faisant de leur paradis un enfer.
Venise, en ces jours singuliers, m’apparaît comme une métaphore de notre monde.
Nous étions embarqués dans un train furieux que nous ne pouvions plus arrêter alors que nous étions si nombreux à crever de ne pouvoir en descendre !
A vouloir autre chose que toutes les merveilles qu’elle avait déjà à leur offrir, les hommes étaient en train de détruire Venise.
A confondre l’essentiel et le futile, à ne plus savoir regarder la beauté du monde, l’humanité était en train de courir à sa perte.
Je fais le pari que, lorsque nous pourrons de nouveau sortir de nos maisons, aucun Vénitien ne souhaitera retrouver la Venise d’avant.
Et j’espère de tout mon cœur que, lorsque le danger sera passé, nous serons nombreux sur cette Terre à refuser de réduire nos existences à des fuites en avant.
Nous sommes ce soir des millions à ignorer quand nous retrouverons notre liberté de mouvement.
Soyons des millions à prendre la liberté de rêver un autre monde.
Nous avons devant nous des semaines, peut-être des mois pour réfléchir à ce qui compte vraiment, à ce qui nous rend heureux.
La nuit tombe sur la Sérénissime.
Le silence est absolu.
Cela suffit pour l’instant à mon bonheur. Andrà tutto bene. »

Sur le pont des Giocattoli © Catherine Hédouin, avril 2020.

Campo San Bartolomeo © Catherine Hédouin - avril 2020.


(*) : La spesa : les courses.
Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...