10 décembre 2018

En dépit des barbares...

Le délicieux andante du concerto pour mandolines d'Antonio Vivaldi remplit la pièce dans laquelle j'écris de mille parfums joyeux. La tasse de thé fumant, et le jour dehors qui décline, le vieux chat qui dort sur la table à côté de moi, autant de petites choses qui me remplissent d'une joie tranquille. Le travail entrepris avance doucement. Il me faut parfois chercher la phrase exacte, celle qui correspond à l'idée venue soudain en pleine nuit ou dans la rue au milieu de la foule pressée. Parfois au contraire, les mots s'alignent naturellement et avec aisance sur la page. 

Kafka avec Otto Brod, le frère de l'ami de cœur
Je ne puis m'empêcher de sourire à cette question, jamais résolue, du pourquoi certains, dont je suis, ressentent l'impérieux besoin d'écrire encore et encore. Kafka dont la Pléiade édite une nouvelle édition des œuvres complètes, avait demandé - tout le monde le sait - à son ami Max Brod qu'il détruise après sa mort tout ce qu'il avait écrit et n'avait pas été imprimé, et que rien de son œuvre déjà publié ne le soit de nouveau. Comme le souligne la notice consacrée à cette nouvelle édition dans la Lettre de la Pléiade qui vient de paraître, "Ce qui lui importait, au fond, n'était sans doute pas que ses textes soient lus, mais le "simple" fait de les avoir écrits." Et il est ensuite précisé : "Vivre - autrement dit "supporter "la maladie de la vie" - n'avait eu de ses à ses yeux que par l'écriture, même s'il n'était jamais parvenu à vire de l'écriture" (p.16, Lettre n°64, sept-octobre 2018). 

Combien ces lignes résonnent à mes oreilles. L'acte d'écrire, le fait même d'écrire, voilà ce qui importe. Ce besoin m'est vital comme le sont l'eau pour les poissons, l'air pour les oiseaux et l'amour pour les petits d'hommes... Écrire n'est pas seulement dire et se dire. C'est inlassablement partir à la recherche d'une vérité intime qu'on perçoit mais qui file souvent entre nos doigts et nous laisse hagard au bord du chemin. "Cette recherche d'une liberté de soi que seule l'écriture permet d'approcher et d'imposer quelles qu'en soient les conséquences" comme l'énonçait Michel Abescat à propos du roman d'André Aciman, Appelle-moi par ton nom, réécriture et réédition de Plus tard ou jamais... Oser ainsi, au fil des pages, livre après livre, une sorte d'autoportrait crypté, les masques de la fiction servant à faire tomber un à un ceux de la vie réelle. combien le lecteur y gagne. mais combien aussi celui qui écrit y trouve la paix de l'âme. 

La suave mélodie du Largo du concerto pour luth, violons et continuo de Vivaldi qui accompagne mon travail maintenant est-elle pour quelque chose dans ces considérations bien éloignées de ce que j'avais l'intention d'écrire sur Venise et ses malheurs ?L'après-midi s'éteint doucement. Partout autour de la maison, les fenêtres s'illuminent peu à peu. La rue est animée encore, le luth rythme ma pensée. le chat s'est réveillé. il attend son dîner. Mes pensées s'égarent devant les derniers nuages roses et violets qui se laissent admirer avant que la nuit se fasse totalement noire. 

Il y a une semaine, le joli palcoscenico que je vois depuis mon appartement ressemblait à une scène de guerre, des feux partout, les vitrines saccagées, des hélicoptères qui tournaient au-dessus de la Porte de Bourgogne, des sirènes et plusieurs milliers de gens vêtus de noir, munis de bâtons, de  bouteilles, prêts à en découdre, les policiers, les blindés de la gendarmerie, des débris partout et dans l'air cette odeur pestilentielle de caoutchouc et de plastique brûlé. Désolation et bêtise. Des groupes de badauds filmaient ou prenaient des photos. Ailleurs les magasins étaient pillés. Enfermés dans certains magasins derrière leur rideau des commerçants tremblaient que le feu, la casse ne les atteigne aussi. A deux pas, sur les places environnantes, l'ambiance habituelle des samedis soirs, les terrasses pleines de monde, des musiciens, des rires... Et l'avenue livrée au pillage, les bancs qui brûlaient, les banques et la poste vandalisées, les panneaux publicitaires et les abribus en miette. Partout des gens aux fenêtres. De quoi avoir peur mais en même temps on avait l'impression que tout cela était irréel. Comme une scène de tournage. Des centaines de figurants, une certaine harmonie parmi la foule. J'ai même croisé des familles avec des enfants qui commentaient en regardant les feux qui avaient été allumés un peu partout, quasiment à chaque coin de rue. Puis la police est arrivée, lentement, presque en silence et la foule des manifestants, les casseurs et les badauds ont reflué vers les quais et les rues adjacentes... Voir cela sous ses fenêtres m'a paru invraisemblable. Surréaliste. Artificiel aussi. Puis la rue est devenue déserte. En face un joli banc tout neuf se consumait lentement. Plus un seul panneau n'était en place, l'arrêt de bus avait disparu, les poubelles fondues. Les pompiers sont arrivés, en même temps que les services de nettoyage. La première chose a reprendre vie et forme, a été le panneau publicitaire électronique, puis les plots, puis les cendres et les braises ont été enlevées, le sol lavé. Dimanche toute la journée des ouvriers se sont affairés. La rue est redevenue ce qu'elle était auparavant. On n'est pas une ville dévolue au tourisme UNESCO pour rien. La vie a repris avec un peu moins d'entrain. tout le monde était un peu sonné. Tout le monde pensait à la même chose : et si cela recommence ? Et si des excités s'en prennent aux habitations, à tous ces petits commerces ?  Et si un cocktail molotov ou une grenade pénétraient à l'intérieur d'un appartement et y mettait le feu ? 

Envie de fuir cette réalité urbaine à laquelle personne ne s'attendait. Envie de se boucher les oreilles. Envie de laisser la ville pour ne plus jamais y revenir. Envie aussi de quitter ce pays qu'on reconnait de moins en moins chaque jour, où le premier magistrat débite des propos sans une once de cœur ou de sincérité, personnage falot que personne désormais ne croit plus, représentant d'une caste coupée des réalités des peuples, de leurs aspirations et de leurs souffrances. Les amis vénitiens qui ont vu les images de ces scènes d'apocalypse m'ont pressé de rentrer et l'un d'entre eux, pour me faire sourire, m'a dit "Allez, reviens-vite. On va s'organiser pour que cela n'arrive pas ici et pour cela on va faire en sorte que la Terraferma redevienne une île. Nous allons démolir le pont qui nous relie au reste du monde et reprendre notre vie là où Buonaparte et ses complices autrichiens l'ont interrompue !" De quoi sourire effectivement. Ce serait tellement bien. Laisser dériver ce monde qui se meurt étouffé par ses objectifs dérisoires et dangereux pour l'homme, pour la démocratie et pour la nature. Il est bon de rêver et de plaisanter quelques fois. Cela évite de pleurer comme j'avais envie de le faire dimanche après le pitoyable discours de celui que nous avons pour président. Somme toute, nous ne sommes pas les plus mal lotis. Les américains se coltinent Trump, les anglais ont cette pauvre Mrs May qui n'en finit pas de tenter de sauver le Royaume Uni après Cameron qui avec son référendum, a fait imploser l'Europe, les chinois et leur tyran à vie qui voudrait imposer une dictature universelle et dénie tout autre droit à l'humanité que le droit au développement, L'ignoble Salvini et les autres excités incapables qui sont au pouvoir en Italie, en Pologne, en Finlande, en Turquie, Poutine qui étouffe l'âme russe en prétendant la faire rayonner... Je ne parle pas souvent "politique", mais ce qu'on aperçoit quelque soit le pays où nous portons le regard, est loin d'être réjouissant. Nulle part des êtres d'exceptions, inventifs, courageux, honnêtes. Seuls l'argent et le profit guident leur pensée. Écœurant. 

L’Église, ou du moins certains prélats éclairés dans l’Église, des êtres rayonnant d'amour, a pu parfois au cours des siècles former un rempart contre l'immonde. Ces esprits bienveillants et aimants s’ouvraient aux idées nouvelles chaque fois que celles-ci pouvaient contribuer à améliorer la condition humaine, alléger les fardeaux et prolonger l’enseignement de paix et d'amour du Christ. Qu'en est-il aujourd'hui ? Qu'est devenue la joie, et qu'en est-il de l'empathie, de la douceur ? De la paix ? L'impression parfois que le diable nous taraude, sans cesse à l'affût pour précipiter notre monde dans la haine et l'égoïsme... La course effrénée pour le profit, la quête sans fin du progrès sensé nous apporter le bonheur, le développement permanent, la consommation, ne sont-ce pas après tout que les manifestations de ce sentiment mortifère qu'est l’égoïsme ?

L'andante du concerto pour hautbois de Marcello m'emporte du côté de Sant'Anzolo, le campo sur lequel je vis quand - pas assez souvent - je suis à Venise. Qui se souvient encore que la famille du compositeur avait reçu le privilège d'y faire étendre tout le linge de leur Maison et celui de leurs affidés. Les archives de la Sérénissime regorgent d'informations sur de multiples petits faits survenus longtemps avant la chute de la République en raison de ce droit dont la famille Marcello usa et abusa. Depuis la pauvre veuve dont le mari et le fils trouvèrent la mort avec leur maître Lorenzo di Andrea Marcello dans la fameuse expédition des Dardanelles, qui s'arrogea le droit d'étendre son linge sur le campo et faillit finir en prison pour ce délit jusqu'aux voleurs qui faisaient régulièrement main basse sur les belles nappes brodées, les jupons de coutil et les tentures de soie brodée qu'on y faisait sécher. Le lucre, depuis la nuit des temps, rend l'homme à la sauvagerie. C'était déjà comme ça autrefois, ce sera hélas toujours pareil demain. Combien cela est attristant que de constater la bêtise humaine sans cesse améliorée, sans cesse revenant, sans cesse plus dangereuse... Faut-il en arriver à espérer que ces temps violents et imprévisibles marquent le début de la fin pour l'Humanité ? faut-il appeler de nos vœux un monde où la nature reprendrait le dessus sur les milliers d'années de présence humaine ? Dieu, s'il existe, n'est-il pas en train de se lasser de cette créature en laquelle il a été le premier à croire et qui passe les siècles à cracher sur les valeurs qu'il a mis dans nos cœurs ? A regarder s'agiter les dirigeants politiques, les journalistes et les intellectuels de salon, les étudiants, les kurdes, les protecteurs de la cause animale, et maintenant une nouvelle variété de marsupiaux brouillons mais déterminés, baptisés "gilets jaunes" (horrible couleur que le jaune !) ici, les antifas là et les néonazis un peu partout, les décervelés de l'Islam et les faucons juifs, les lobbyistes malhonnêtes, tous font avancer irrémédiablement l'Humanité vers l'échéance finale...

Venise qui a toujours était un laboratoire, pour le pire comme pour le meilleur, devrait être surveillée de près. Sa chute, hélas prévisible si rien n'est fait à l'échelle du monde - les italiens ne feront jamais rien et certains à Rome aimeraient bien qu'elle disparaisse à jamais - ne sera que le prologue à la chute de l'Occident, des valeurs qui sont les nôtres, de notre culture, de notre art de vivre et de nos libertés. Mais d'aucuns crieront, une fois encore, au pessimisme et au mauvais esprit. J'aimerai tellement que la réalité contredise mes propos pourtant depuis plusieurs décades, les faits sont là et l'issue patente... En attendant, il nous faut continuer à l'aimer cette Venise comme on aime notre civilisation. Il nous faut la défendre comme on défend nos valeurs. Avec toute notre énergie et veiller. 

Veiller à ne rien lâcher, à ne pas trahir par faiblesse et facilité. Lutter contre ceux qui veulent qu'on oublie les arts libéraux qui ont forgé notre culture, ceux qui crachent sur la Princesse de Clèves et les auteurs grecs, ceux qui veulent tout mettre entre les mains de la finance et de la technique, ceux qui méprisent l'homme et sa liberté, ses droits à la différence, à l'oisiveté, au rêve. Lutter contre ceux qui ne voient dans l'homme que des petits soldats, des esclaves ou des clients qu'on gave d'hormones et d'OGM, ceux qu'on abrutit de mauvaises nouvelles, de publicité et à qui on apprend la peur, voire la terreur (gloups, attention les enfants, le terrorisme nous menace - Aïe aïe aïe, Mamma, gli turchi !), ceux dont qu'on veut le plus ignares possible... Lutter pour que la Beauté, le don, la grâce soient les vertus cardinales d'un monde plus juste, plus fraternel et plus beau. Lutter pour chasser les pisse-vinaigres, les culs-de-plomb, les adorateurs de Mammon... 

Venise est, comme cela a toujours été, un poste d'avant-garde. Ce qu'on y invente chaque jour, par l'énergie et la volonté d'une minorité, le plus souvent mal vue, éloignée des sphères du pouvoir en place, permettra peut-être d'éviter la catastrophe finale. Il se pourrait qu'un modèle nouveau, spontané, transformable, voit ainsi le jour qui donnera des idées au reste du monde. A Tramezzinimag nous y croyons !

Crédit Photographique : © Giuseppe Zanon - Tous Droits Réservés.

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...