09 août 2020

Nostalgie, quand tu nous prends


Cette petite cour ouverte devant laquelle à Venise je passe chaque jour avec son pavement très ancien, son puits ouvragé et ce mur aux couleurs changeantes selon l'heure et la saison, mais aussi selon mon humeur du moment... Combien ce sont de telles images qui tout en me réjouissant, m'attristent profondément. Être éloigné, pour la première fois depuis de nombreuses années, et contraint à cet éloignement par des contingences qui sont loin d'être mon fait, regrettant de n'avoir pas pu être à Venise quand ces contraintes imposées par ceux qui décident de tout à notre place imposèrent le confinement et de n'avoir pas vécu par conséquent ce miracle que fut Venise rendue à elle-même pour la première fois de son histoire, splendidement isolée et offerte dans sa magnificence et la sérénité de son silence, à ses habitants émerveillés. Mais aussi comprendre que la tentation de Venise qui bouillait en moi s'avère de moins en moins du domaine de la raison parce que de moins en moins du possible autant que du raisonnable. C'est davantage la tentation de l'abandon de ce rêve presque devenu réalité ces dernières années qui monte en moi et occupe mon esprit désormais. 

Faire avec ce qui m'est donné et avoir le courage de renoncer. Tout devient trop compliqué, tout change trop vite et dans le mauvais sens. Déjà, des mois avant la "crise sanitaire" et l'ignoble usage qu'en font les gouvernants acculés depuis longtemps,d ans le secret de leurs officines à la faillite du système et des valeurs qu'ils ne cessent de dévoyer par leur veulerie et leur bêtise, je sentais combien les fondamentaux qui caractérisent depuis toujours la Sérénissime peu à peu se lézardaient. L'ineptie des politiques mises en place, le déploiement de la bêtise et de l'inculture, la croissance exponentielle de ce tourisme de merde qui enlaidit et détériore et qu'on laisse tout détruire au nom du saint pognon, ces maisons toujours vides où nous pourrions tous vivre heureux que des propriétaires sans imagination transforment en auberges de luxe ou en dortoirs pour gogos qui les louent à prix d'or, tellement excités de se pouvoir immortaliser par perches et smartphone interposés devant l'un des plus beaux décors du monde... 

Il faudrait se joindre au combat des derniers habitants qui s'acharnent à reculer l'échéance où la ville-République deviendra une réserve d'indiens dociles payés pour coiffer des plumes et chanter en cœur Santa Lucia sur les dernières gondoles qu'on finira bien par fabriquer en plastique, un parc d'attractions pour demeurés incultes et un Vegas flamboyant pour nouveaux riches tout autant incultes et vulgaires. Nous sommes tous complices de cette situation. Nous assistons, médusés ou plutôt sidérés, à l'arrivée des barbares que depuis fort longtemps des esprits avisés, des intelligences distinguées annonçaient Pire, maintenant que les barbares sont là, un nouveau poison de Venise s'est répandu dans le monde, la bêtise règne, avec ses sœurs la médiocrité et la vulgarité. L'ignorance recouvre tout et il n'y a plus guère à Venise de ces sources impollues où les esprits purs et ardents trouvaient à étancher leur soif de beauté et de connaissance. Tout est prémâché, formaté, organisé et la ville donc, chaque jour davantage s'artificialise. 

Comment avec ce constat que la distance et l'absence rendent encore plus évident, se battre pour revenir et, comme tous mes sens le réclament depuis toujours, continuer à vouloir retisser le lien entre la Sérénissime et le sang de mes veines, l'âme des miens, qui depuis les premiers jours ont contribué, modestement le plus souvent, à faire de ces eaux et de ces ilots la plus magnifique, la plus splendide, l'unique et merveilleuse cité des doges, la grande et potente république des castors enviée, copiée et souvent haïe sans qui le monde ne serait pas tout à fait ce qu'il est... Ne vaut-il pas mieux cultiver les bons et beaux souvenirs d'un passé que nous ne revivrons jamais, contribuer humblement à la faire connaître dans ce qu'elle est vraiment, un modèle, un laboratoire, un morceau de paradis, un trésor chéri des dieux, par des mots et des images ? 

Cette petite cour ouverte devant laquelle à Venise je passe chaque jour...