14 décembre 2019

René Fallet et Bonnot. En hommage à Mitsou, défunt roi des chats.


Je viens de terminer la lecture des Carnets de Jeunesse de René Fallet. Assistant à un délicieux petit concert l'autre soir chez un mien voisin, je réalisais soudain que quelque chose manquait dans cet appartement improbable et délicieusement bohème. Il y avait autour de notre hôte de jolies femmes, de jeunes musiciens talentueux et passionnés, quelques garçons un peu mauvais genre à la Pasolini, deux trois snobinards au regard arrogant, un merveilleux acteur de cinéma à la voix fascinante et sa charmante et brillante compagne. Le programme était bien monté, le Steinway remarquable et le vin délicieux. Mais il manquait quelque chose et je parvenais pas à savoir quoi... 

Etait-ce un feu dans la très belle cheminée du salon où nous écoutions des lieds ? Oui bien sûr, mais ce qui manquait, c'était un chat. De ceux qui savent naturellement montrer qu'ils sont les vrais maîtres des lieux et qui reçoivent parfois avec dédain mais toujours avec élégance. Mon esprit évoqua Baudelaire, puis Léautaud et Colette. Puis au détour d'un mouvement plus grave du morceau qui jaillissait des doigts du jeune pianiste, mon regret d'avoir perdu Mitsou, pourtant dernier épisode d'une chronique de la mort annoncée et libération pour ce vieux roi qui commençait de souffrir et n'était depuis quelques jours que l'ombre de lui-même. Il attendait son vrai maître qui devait arriver de Vancouver d'un jour à l'autre. Chaque matin, en le lavant et en le soignant, je le lui rappelais : Notre Jean sera bientôt là. Attends-le si tu le souhaites. Nous nous étions focalisés sur le jeudi - il y a à peine un mois - et Mitsou depuis la veille ne s’alimentait plus, ne ronronnait même plus comme pourtant le font tous les chats malades. 

Il restait étendu dans un cageot recouvert du plaid qu'il préférait. depuis longtemps, Mitsou ne voyait ni n'entendait plus vraiment, sauf à de rares occasions. Plusieurs épisodes ischémiques dans les dernières semaines rendaient son quotidien difficile. C'est ainsi que nous l'avions retrouvé paralysé de l'arrière-train le dimanche avant, puis après quelques heures d'un profond sommeil, il avait de nouveau sauté du canapé pour aller vers sa pitance que je venais de servir. Parfois, il se cognait aux meubles et nous ne pouvions nous empêcher d'en rire. Il restait digne. D'autres fois, après nous être persuadés qu'il n'entendait plus, nous avions eu la surprise de le voir se lever au bruit de la sonnette... J'en arrivais à penser qu'il attendait son jeune maître pourtant vivant depuis longtemps loin de Bordeaux.
 
Un autre Mitsou, le chat de Balthus conté par Rainer Maria Rilke
Mitsou est apparu  dans notre vie un jour d'été à la Moignerie, la maison de famille dans le Cotentin, où nous passions les vacances. J'étais retourné à Bordeaux. Les enfants étaient autour de la table du petit-déjeuner et, venant du jardin, un jeune chat rouquin, élégant et mince qui semblait sourire comme m'avait dit ce soir-là mon fils, s'est avancé dans la cuisine et a salué en miaulant avec beaucoup d'élégance. Ce n''était ni une prière ni une injonction. Certainement une manière de saluer. Une bolée de lait tiède plus tard, le chaton - il n'avait pas un an - s'installait définitivement dans la maison et devenait le compagnon de jeux des enfants. 

Notre famille traversait les premiers coups de vent de la tourmente qui emporta mon mariage et notre vie d'avant. Mitsou a été là, très présent. Câlinant Jean et ses sœurs plus qu'on ne le câlinait et plus tard, quand l’œil du cyclone nous rattrapa tous, je sais combien il a été précieux pour l'enfant qui le prenait souvent sur son lit. Je me souviens à plusieurs reprises de l'entendre renifler au moment où je venais lui dire bonne nuit et, à chaque fois le joli pelage roux était mouillé et Mitsou ronronnait et me regardait, ses yeux verts m'interrogeant. "Alors qu'est ce que tu attends pour arranger tout ça, regarde combien il est malheureux, regarde ce que nous sommes en train de devenir"...

Bien des fois, à mon tour, je me suis épanché sur Mitsou qui ne bougeait pas et restait lové contre moi bien après que mon désarroi se soit apaisé et que la maisonnée dorme. Dix-sept ans après son arrivée chez nous, il a rejoint ses ancêtres. Réalisant que notre Jean ne serait là que le lendemain, je lui ai annoncé. Il était allongé dans sa caisse et respirait difficilement. "Mitsou, Jean va venir mais demain". Le chat a tressailli et j'ai cru voir ses pupilles bougeaient et son regard qui se dirigeait vers moi. Il s'est mis à respirer plus lentement. Je me suis entendu dire "Tu peux partir si tu veux, je ne veux pas que tu souffres". Je l'ai caressé longuement. Il a émis un son qui ressemblait un peu au ronronnement d'avant. Je suis parti vaquer à mes occupations. 

Quand je suis rentré, le chat s'était tourné - il ne bougeait plus depuis plusieurs jours - et semblait dormir paisiblement, les yeux clos. Il n'avait pas pu attendre encore. Jean ne l'aura pas revu mais je sais qu'avec les chats il se passe des choses que nous ne pouvons imaginer mais que nous savons réelles. Le vendredi, lorsque Jean est venu et que je lui ai raconté les derniers moments de Mitsou, quelque chose voletait autour de nous, comme un souffle d'air très doux, très paisible. J'ai pensé qu'il s'agissait de l'esprit du chat qui s'envolait, apaisé et tranquille. Il repose depuis dans le petit cimetière familial où plusieurs des bêtes de la famille reposent. Voilà ce qui me passa par la tête, dans ce salon musical. 

Ma lecture du jeune Fallet (il n'avait pas vingt ans dans ces carnets que j'ai été heureux de relire) m'a rappelé son amour pour les chats. Ce petit bijou de l'INA, TraMezziniMag vous le présente comme un hommage à notre cher Mitsou, sacré il y plus de quinze ans par mes enfants et par quelques vénitiens qui ont eu la chance de le connaître, Roi des Chats.

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