30 décembre 2019

Les variétés de pigeons à Venise. Réflexions pour servir à un inventaire

Monet et sa seconde épouse Alice Hoschedé
N'est-il rien de plus agaçant qu'un pigeon ? Tout le monde apprécie les petits moineaux, ces petites créatures qui semblent toujours joyeuses, qui volètent joyeusement et pépient à longueur de journée exprimant une joie de vivre contagieuse. Mais les pigeons qui du ras du sol semblent toiser les humains, persuadés de leur irrésistible beauté, imbus d'une supériorité dont ils sont seuls à avoir conscience, nous sommes nombreux à s'en agacer. Venise et les pigeons. Une image d’Épinal passablement éculée. Ce volatile plein de vices s'emploie à pourrir les moindres rebords des édifices, sans aucun respect pour la splendeur des monuments, qu'ils savent transformer en quelques mois en un amas de fumier qui les fait roucouler de plaisir. On les a donc chassés de la Piazza - ou du moins on a essayé - et ils sont enfin moins nombreux. Plus question de les nourrir et du coup, plus question non plus de se faire photographier avec quelques spécimens sur la tête, les épaules ou les mains. Alice Hoschedé, la seconde madame Monet, ne pourrait plus poser comme elle le fait sur la photo.


Cela me rappelle une anecdote qu'on m'a un jour raconté. Un ami de la famille, surnommé Cab, artiste bohème, très ami de mon arrière grand-mère et de ses sœurs, se rendait très souvent en Italie. Il fit un séjour dans les années 20 - ou bien peut-être était-ce avant la première guerre mondiale - avec deux frères d'origine suisse, jeunes auteurs rencontrés chez les Flammarion où il était illustrateur. Les jeunes gens ont le regard aiguisé et les commentaires acerbes comme souvent les voyageurs aisés et cultivés qui arpentaient les hauts-lieux de l'art en Europe. Cab fit beaucoup de dessins et écrivit de nombreuses lettres. Max et Alex Fischer firent de leur séjour à Venise cette année-là un charmant petit ouvrage, les notes de leur journal de voyage.

Il s'agit d'un photographe qui opère en plein air... Nous sommes sur la Piazza où tous les touristes déjà se devaient de passer pour se montrer, par un après-midi ensoleillé, en dépit d'un début de journée tout en grisaille. L'été touche à sa fin, partout les glycines se mêlent aux lilas, persistant à répandre sur toute la ville un délicieux et entêtant parfum. Nos jeunes messieurs, attablés à la terrasse de Lavena, observent le palcoscenico. A cet endroit, comme aussi sur la Piazzetta, au marché du Rialto le matin et à l'arrivée des trains à Santa Lucia, le spectacle est quasi permanent. Un même décor pour des scènes à chaque fois différentes. Comme dans la Commedia dell'Arte, le canevas est souvent identique, les protagonistes changent, mais "the show is going all again and again". Il fait beau. Les badauds passent, s'attardant devant les vitrines des boutiques, admirent les mosaïques sur la façade de la basilique que le soleil fait briller comme une chasse couverte d'or et de pierreries. Un photographe a installé son attirail à deux pas du Café. Son appareil posé sur le châssis avec le lourd rideau de toile noire, son enseigne de bois peint à ses pieds posée contre un grand sac de cuir un peu fatigué. L'homme n'est plus tout jeune. Il porte une blouse verte et un chapeau pointu en feutre clair qui le font ressembler à ces paysans que l'on voit sur les toiles des Macchiaioli, ces peintres qui initièrent la peinture italienne moderne. Il a la peau hâlée, une large moustache, une barbe de quelques jours et des cheveux en bataille sous son feutre. L'homme interpelle les passants dans un français approximatif. La pancarte écrite dans la langue de Molière, mais aussi en italien et en allemand, annonce la couleur :
Faites-vous photographier ! Ressemblance garantie !
Retouches possibles avec supplément
15 Lires seulement les six cartes,
(20 Lires avec les pigeons)
Les couples passent et le frôlent sans s'arrêter, des enfants regardent l'imposante machine aux cuivres rutilants. Quelques volatiles tournent autour de sa sacoche, certainement attirés par le sac de grain qui permet d'attirer les volatiles pour la photographie. L'orchestre a repris son récital, il règne sur la piazza une atmosphère bon enfant, les serveurs s'affairent, obséquieux et semblent danser autour des tables, les ombrelles tournent sur les épaules des dames, des messieurs passent en fumant leur cigare. Le photographe tournait autour de son appareil, répétant à chaque passage de touristes : "Venez, venez donc vous faire photographier ! Prenez la pose, Belles Dames, Honorables Messieurs, Excellences, c'est le moment ! 20 lires avec les pigeons ! "... Et il ajoute : " Venez, venez ! Ressemblance garantie. 15 Lires les six cartes sans les pigeons ! Arrêtez-vous ! Prenez la pose ! C'est le moment, c'est l'instant !"...

Un touriste s'arrête. Il porte beau ses cinquante ans, vêtu d'une redingote de drap gris, avec une splendide Lavallière d'un splendide vert. Une fleur à la boutonnière, son Baedeker à la main, il brandit sa canne en direction de sa femme et d'une jeune femme, presque une fillette. leur fille sûrement, pour qu'elles le rejoignent.

-  Avec pigeons 20 lires ?"

- Oui signore !" répond l'artiste dans une courbette un peu ridicule. Il a enlevé sa jaquette. A gesticuler ainsi autour des passants, il a chaud. Le gilet et le chapeau posé sur le sac de cuir, il s'éponge le front avec un mouchoir rayé. Son visage cramoisi est mouillé de sueur. Il sort trois ou quatre grains de maïs de son sac et les jette aux pieds des dames, puis en glisse trois cinq ou six autres dans la main de l'homme, après lui avoir fait tendre le bras devant lui. 

Et aussitôt, d'un coup d'ailes, trois, quatre, cinq pigeons accourent. Ces figurants ont du métier. Ils sont prestes, légers et se font élégants, ravis de cet encas improvisé. Il y a toujours d'autres touristes pour observer la scène, parfois un artiste qui en profite pour faire un croquis.

-  Ne bougeons plus surtout, Madame, Monsieur, Mademoiselle !" recommande le photographe en se couvrant du drap noir et la poire à la main, il déclenche l'obturateur. Un clic. Un déclic... 

- Voilà, Monsieur., Merci Monsieu ! et l'homme s'incline de nouveau. Les pigeons traînent encore autour du groupe. "Avec pigeons, seulement cinq Lires de supplément : 20 Lires, Monsieur"...

Les frères Fischer, en bons parpaillots, savent compter. Ayant observé la scène, ils ont vite tiré des conclusions : Puisqu'on compte environ trois cent grains dans une livre de maïs et qu'à Venise, celle-ci coûte une lire et demie, le prix de revient des dix grains pour le photographe est de cinq centimes. Bénéfice net : 150 lires par livre. "Avec pîgeons..."
 



Le lendemain soir, lors de la passeggiata, Max et Alex buvaient un cordial dans un caffé à la mode de la Frezzeria, quand ils reconnurent le photographe. Visiblement éméché - peut-être un verre de chianti de trop, il faisait si chaud ! - disait à des gondoliers installés comme lui au comptoir : 

- Des pigeons, Place Saint-Marc ? il n'y a que ça !... Mais ce sont ceux qui n'ont pas d'ailes qui, seuls, se laissent plumer.

Et il éclata de rire, rejoints par ses acolytes. Rien de nouveau sous le soleil de Venise, vous en conviendrez, amis lecteurs !...

Librement inspiré de Venise, Pages d'un carnet de notes 
écrit par les frères Max et Alex Fisher, 
paru chez Flammarion en 1928.