07 décembre 2016

Pierre Bonnard et Les Exigences de l'émotion, le coup de coeur de Tramezzinimag

 Rogi André, la palette de Bonnard, 1930
Tramezzinimag reçoit depuis sa création de nombreux services de presse. Grands et petits éditeurs savent l'impact des nouveaux medias sur les ventes de leurs livres et ne manquent pas de nous adresser leurs publications. Parmi les envois, souvent faits à la chaîne par des stagiaires inexpérimentés, certains ouvrages retiennent particulièrement l'attention de notre (petit) comité de lecture. La plupart d'entre eux sont bien sûr en lien avec Venise, d'autres traitent d'art, de littérature ou de philosophie. Tramezzinimag se veut LE magazine des Fous de Venise et en tant que tel, il cherche à trouver un lien avec tout ce qui se publie de bien et de beau - avant tout en langue française - parce ce que nous l'assimilons à la Venise que nous aimons dépeindre et que nous défendons becs et ongles. Nous ne citons pas toutes les parutions, loin s'en faut. 

Parfois, un bijou apparait. A la gourmandise qu'il y a à découvrir ainsi un ouvrage qui nous aurait peut-être échappé - tellement de titres sont publiés chaque semaine - s'ajoute le plaisir du partage avec nos lecteurs. Traitez-moi d'élitiste et de snob si vous le voulez, mais dans une époque aussi sombre, pauvre et monochrome que la nôtre, tenter de faire jaillir les couleurs et les sons qui sont comme un été indien perpétuel pour le cœur, contribue de chasser la pluie et la froidure qui obscurcissent nos jours. Mais laissons la grandiloquence qui en fera se moquer plus d'un et venons en aux faits. 

Nu dans un intérieur, 1912-1914
Tramezzinimag à la prétention de continuer, vaille que vaille, d'être un passeur de ce sentiment permanent de joie et de beauté, parce que c'est de Venise toujours dont il s'agit ; de l'amour immensurable que nous lui portons tous, vous et moi, et parce que nous prétendons que Venise, quoiqu'on en dise parfois dans ces pages, est symbolique de cette union divine de la Joie et du Beau. Le reste n'étant que billevesées. C'est de civilisation dont il s'agit pas de mode. Ainsi, lorsqu'un éditeur prend la peine d'accompagner un service de presse par une carte autographe ; quand non seulement il envoie l'ouvrage dont nous souhaitions parler mais en ajoute un second, complémentaire du premier ; quand, une fois le paquet défait, on a devant soi deux beaux livres, soignés et élégants, on est évidemment séduit. 

L'éditeur en question, beaucoup d'entre vous le connaissent. Il a pour (joli) nom François-Marie Deyrolle (1) et sa maison se nomme L'Atelier contemporain. Les deux ouvrages dont il est question ici : Les Exigences de l'émotion, entretiens et articles du peintre Pierre Bonnard et les Observations sur la peinture de l'artiste, recueil de ses notes et de croquis réalisés dans ces petits agendas de poche que le XIXe siècle a inventé.


Un régal, un vrai que ces deux petits livres dont la très réussie conception graphique est de Juliette Roussel qui travaille avec l'éditeur depuis le début. C'est un bonheur que de parcourir ces pages et de se plonger peu à peu dans la pensée et les réflexions de ce grand artiste. Lorsque j'étais étudiant à Venise, un professeur que j'avais en Histoire de l'Art (2), m'avait conseillé de lire l'ouvrage du neveu de l'artiste, Antoine Terrasse. Je n'avais trouvé qu'une monographie dans le catalogue de la Querini Stampalia où nous passions nos soirées avec mes amies Violaine et Rebecca. Ma mère m'envoya cet ouvrage,  Bonnard, Étude biographique et critique, paru chez Skira, en 1964. 

Gisèle Freund, Pierre Bonnard au Cannet, 1946.
Grande émotion que cette découverte ! L'esprit de l'artiste collait tellement à ce que je ressentais sur l'art et l'écriture et que je n'avais jamais vraiment réussi à exprimer. Je découvris bien plus tard Correspondances, ce superbe ouvrage entièrement dessiné et écrit de la main du peintre paru peu de temps avant sa mort (qui figure en deuxième partie des Exigences de l'émotion), offert par mes parents pour un anniversaire. J'ai conservé mes notes d'alors. En haut de la première page du carnet où je notais en vrac mes cours et mes idées du moment, ces mots de Michel-Ange
"La conception de la Beauté ne doit pas se réduire à une impression sensuelle..." 
Le travail de Bonnard, sa recherche sur la couleur, le mouvement, les formes. ce fut pour moi une de ces rencontres esthétiques fondamentales qui nous font avancer intellectuellement. Si après de multiples essais j'ai laissé dans notre grenier des Chartrons palette et pinceaux, conscient de mon absence totale de talent et que je me suis consacré à l'écriture, c'est en grande partie à la proximité de l’œuvre de Pierre Bonnard et des Nabis (3), et à sa pensée sur l'art. Non pas seulement sur l'art, en vérité mais sur la vie et la conscience de sa finitude, inexorable et qu'il nous faut aborder sans crainte ni mélancolie. 

La palette de Bonnard
Les deux ouvrages sortis en début d'année ont donc trouvé place à côté de l'ouvrage de Terrasse. La lecture de la préface d'Alain Lévêque est un régal, une mise en bouche qui donne envie de courir découvrir ou redécouvrir les peintures de Bonnard. Au fil des mots, on voit s'animer l'artiste et cette silhouette connue, ce visage familier s'animent. L'auteur de ces très belles pages, ancien rédacteur en chef du Courrier de l'Unesco dont j'étais un fervent lecteur du temps de mon passage à Sciences Po, est un habitué de la maison Deyrolle, il y a notamment publié Bonnard, la main légère et un récit qui m'a chamboulé il y a quelques années et que je recommande aussi aux fidèles lecteurs de Tramezzinimag, La Maison traversée, paru en 1999. Texte émouvant à la recherche du pourquoi du besoin d'écrire, ce questionnement qui nous est si familier. "Pour vivre davantage et parler plus juste". Une réelle parenté de pensée existe dans les pages personnelles de l'auteur et celles qu'il consacre au peintre. N'est-ce pas ce qui fait dire d'un auteur qu'il est vraiment écrivain bien loin au-dessus de ceux qui prétendent écrire et il y en a tellement... De même la connivence évidente de l'éditeur avec les auteurs et les titres qu'il choisit de publier. Là encore, ce qui fait la différence entre un éditeur et un producteur de livres... 

Quelle joie donc de lire cet ouvrage rempli de jolis mots, percutants, sensibles et efficaces puisqu'ils donnent au lecteur la sensation de vivre avec l'auteur et son sujet un moment privilégié. Comme si nous avions poussé avec lui la porte de l'univers intime de Pierre Bonnard. Le Lapsang-Souchong qui fume dans la jolie tasse bleue et le chat qui ronronne près de moi, la musique de Johann Johannsson (4), sont-ils complices de cet état d'âme, alors que le jour se lève à peine ce matin sur mes mots à moi ? Forcent-ils mon état d'esprit, donnant à l'émotion que m'ont procurés ces deux livres de l'Atelier contemporain une densité déplacée ? Peu importe. Ce qui compte c'est Bonnard. Ce qu'il était réellement , et puis que ces pages nous montrent comment regarder l'œuvre du peintre. Comme l'a dit Aimé Maeght qui fut son ami en dépit de la grande différence d'âge : "Bonnard est Le Peintre"

Bonnard et Roussel à Venise. Photographie de Vuillard. 1899
Je me suis souvent demandé ce qu'aurait donné dans l’œuvre de Bonnard un long séjour à Venise. A ma connaissance, mise à part la célèbre photo prise par Vuillard, on ne sait rien de l'activité de Bonnard pendant ce court voyage de jeunesse, en 1899. Des croquis, des peintures, des lettres ? L'idée de recherches et d'un texte à venir pour votre (ignorant) serviteur... C'est le midi de la France qui, après la Normandie, a été sa terre d'élection. Les couleurs et la lumière toujours. Qu'en eut-il été des reflets et des formes si Bonnard avait peint Venise ? J'ai lu quelque part qu'il aimait les étoffes à carreaux. On sait qu'il était gourmand des estampes japonaises. Ces détails et tout ce qui est écrit par Alain Lévêque et auparavant par Antoine Terrasse ou Albert Kostenevitch, peuvent aider à imaginer combien Venise aurait gagné à être peinte par Bonnard. Après Turner, Monet, Marquet... Bonnard aimait aussi André Suarez qu'il a beaucoup lu. J'imagine leurs conversations. Sur Venise, sur le Titien (cf Bonnard par André Giverny in- La France Libre, citée dans Les exigences de l'émotion, pp. 68-69) 

F.-M. Deyrolle par Ann Loubert
Tramezzinimag, toujours sur la brèche quand il s'agit de participer au combat de l'art, de la qualité et de la culture, dans un monde de plus en plus étanche à la beauté, à l'Inutile (5) et à l'art, ne peut que se sentir une parenté avec ceux qui ont produit ces deux ouvrages que je vous invite à commander, parfaits cadeaux pour les Fêtes qui approchent à grand pas. Et pour ceux qui le peuvent (mais nous le pouvons tous selon nos moyens), François-Marie Deyrolle et son équipe invitent le public à participer à une opération de crowdfunding pour le financement de son prochain ouvrage. Vous savez combien il est difficile d'être éditeur de nos jours et bien que la France soit mieux placée qu'ailleurs - par rapport à l'édition en Italie notamment - les moyens mis à la disposition des petites maisons d'édition par l’État ne suffisent pas. l'objectif de 6000 € a été atteint, mais davantage d'argent permettra d'autres parutions en 2017... Plus que huit jours. Pour aider l'éditeur, cliquer ICI. Et comme un repas n'est accompli qu'avec un dessert raffiné, laissez-moi vous recommander Le charme indiscret de Bonnard, très bel article de Gérard-Julien Salvy, paru dans la Revue des Deux Mondes (juillet-Août 2006, p.173 et s.), à l'occasion de l'exposition "Bonnard, L’œuvre d'art, un arrêt du temps", au Musée d'art moderne de la ville de Paris.


 ________________

Notes :
 0
1- François-Marie Deyrolle est né à Agen en 1966. Après des études parisiennes d’histoire de l’art et des débuts dans l’édition, il s’installe à Montolieu, où il crée, à 24 ans, sa première maison d'édition. Sept ans et pas moins de 92 livres plus tard, on le retrouve directeur du Centre régional du livre de Franche-Comté puis de l’Office du livre en Poitou-Charentes, qu’il quitte en juillet 2003. Entretemps, il aura lancé une revue littéraire, L’Atelier contemporain entre 2002 et 2004. en 2003 : il devient directeur de la Bibliothèque des musées de Strasbourg puis chargé de mission pour la création de l’artothèque de la ville. En 2013, L’Atelier contemporain renaît de ses cendres et, tout en projetant d’ouvrir une galerie et de développer une activité d’agent d’artistes, il se relance dans l’édition sur un créneau qui lui tient à cœur : le dialogue entre plasticiens et écrivains.
2- La faculté de Lettres de l'Université de Venise avait son siège dans les années 80,  à San Sebastiano dans un bâtiment revu par l'architecte Carlo Scarpa.
3- Le terme Nabi, prophète en hébreu, a été trouvé par Henri Cazalis, féru de langues orientales, ami de Paul Sérusier qui décida la formation d'un groupe chargé d'annioncer au monde le nouvel évangile de la peinture (Antoine Terrasse in- Bonnard, Étude biographique et critique, Ed. Skira, 1964, p18)
4- Jóhann Jóhannsson est un compositeur islandais. La musique dont il est question dans ce billet est celle qu'il a composé pour le très beau film de James Marsh, The Theory of everything, en 2014.
5- Nuccio Ordine, L'Utilité de l'inutile, manifeste paru aux Éditions Les Belles Lettres en 2012.

1 commentaire:

  1. Merci Lorenzo pour ce bel article ! J'aime la peinture de Bonnard, d'une manière plus "émotionnelle" qu' "érudite", et je vais lire cet ouvrage que vous nous conseillez si joliment...

    RépondreSupprimer

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...