02 décembre 2013

Le crayon de Lord Byron (1)

Il y avait dans notre grande maison mille trésors qui ont nourri chacun à leur manière mon imagination d'enfant, souvenirs d'un passé flamboyant qui paraissait à l'enfant solitaire que j'étais bien plus merveilleux que l'époque moderne dans laquelle il allait me falloir vivre. 
 
Les nombreuses salles de la vieille demeure avaient toutes leur secret. il y avait le grand salon avec le piano de Wagner, la rotonde avec le placard secret qui me faisait un peu peur, recoin camouflé derrière les boiseries qui avait dû abriter un escalier vers les communs. La bibliothèque, elle aussi en rotonde avait un vieux coffre-fort caché par plusieurs rangées de faux livres, en fait les dos des cent dix volumes de l"Histoire Universelle parue au milieu du XVIIIe dont on n'avait conservé que les cartes qui me servirent quand je jouais aux pirates ou à la conquête des Indes... Un couloir plein de placards datant d'avant la révolution contenait mille paperasses. 

Ailleurs, c'était une armoire creusée dans un mur qu'on découvrit en refaisant les plâtres et qui contenait jouets et livres d'enfants, rangés là après la mort de leur jeune propriétaire... Une chambre me parlait de l'infortunée reine Marie-Antoinette parce qu'on y conservait dans une vitrine une panière de vannerie qui aurait été utilisée par les infortunées princesses dans leur prison du temple et un bonnet de dentelle et de linon entouré d'un ruban de velours noir qui avait appartenu à la reine et qu'elle portait après la mort du roi... De vieux soldats de plomb et des boîtes de jeux anglais, allemands ou italiens, un gramophone avec ses aiguilles comme neuves et de vieux disques 78 tours dont le premier enregistrement de Yehudi Menuhin enfant avec sa dédicace maladroite au crayon blanc sur l'étiquette circulaire imprimée en lettres dorées...

Tellement de livres aussi, des dizaines d'albums de photos et de cartes postales, de scrapbooks et d'herbiers, dont celui rempli par une de mes aïeules qui contenait des plantes séchées prélevées dans des tas de lieux historiques dans les années 1830, au pied de tombes de personnages célèbres, mais aussi dans les jardins de Trianon, de Compiègne, de Vienne ou de Fröhsdorf. Une des chambres du second était décorée de dessins anciens. L'un d'entre eux montrait une salle du palais Loredan qu'habitait alors Don Carlos, neveu du Comte de Chambord, notre dernier roi de jure, qui déjà me faisait rêver de la ville que je ne connaissais pas encore... 
 
Même la vieille cuisine avec son énorme fourneau de tôle peinte en noir et ses cuivres rutilants, le monte-charge dans lequel je me cachais enfant, espérant qu'un domestique me hisse jusqu'à l'office du premier étage par inadvertance ; la fleurerie, petite pièce construite au-dessus de l'office, où on dressait les bouquets destinés à orner les pièces de la maison. De là, recoin secret et tranquille, on pouvait observer la grande salle-à-manger voisine par un œil pratiqué dans les boiseries d'acajou. De là la grande tapisserie des Flandres qui ornait un mur semblait s'animer. Je m'imaginais dans les buissons, me cachant des loups qui faisaient fuir un chasseur que protégeaient ses chiens, avec au loin le château qu'on apercevait abritait mille trésors somptueux et une belle princesse attendait que je vienne la délivrer... Cette grande et belle verdure à l'odeur de poussière fut décrochée pour être vendue à la mort de mon père, laissant sur la paroi un grand rectangle noir que j'imaginais aussitôt être un écran de cinéma ou une ardoise géante pour une école de géants.. 

La lingerie avec sa grande panière d'osier que je possède encore où la lisseuse déposait le linge à repasser... Tour à tour traîneau, tombeau égyptien, sous-marin insubmersible, elle me terrorisa le jour où un cousin plus âgé m'expliqua qu'elle avait servi pour transporter les malheureux guillotinés qu'on y déposait, la tête fraîchement tranchée enter les jambes avant de les jeter dans une fosse commune qu'on recouvrait de chaux vive. J'y ai cru longtemps et quand ils voulaient m'y faire rentrer, je décampais en hurlant...  
 
Dans une autre pièce, appelée le studio, sûrement parce que du temps de mon arrière-grand-mère on y lisait et on y dessinait, un vieil écritoire trônait sur une table. Il était garni de stylos et de crayons. il y en avait un en laque bleue dont le capuchon servait aussi de flacon de sel ou de parfum. Le bouchon était en bronze doré. un autre en métal argenté orné de feuillages gravés avait un mécanisme ingénieux que j'aimais activer. il s'agissait en fait d'un porte-mine anglais. Un bouton permettait de faire glisser la mine à volonté et une gomme se cachait sous le capuchon, mais celui que je préférais trônait dans un bel écrin en écaille dont le couvercle était en verre. Aveclui dans la boîte, un coupe-papier en ivoire dont le manche était orné de roses très finement sculptées. Ce crayon en or me fascinait car on  disait qu'il avait appartenu à Lord Byron


La légende qui entourait ce crayon était pour moi un grand objet de fascination. Lié, comme beaucoup d'objets de la maison jamais déménagée, au passé de notre famille mais aussi à l'histoire, la grande comme la petite, celui-là chantait une musique un peu différente. Je ne peux m'empêcher de penser aujourd’hui que toutes ces choses inanimées, placées là par ceux qui vécurent avant moi, m'ont fait ce que je suis bien plus que les choses apprises pendant mes années d'étude ou pendant mes voyages. Ils étaient l'âme de la vieille maison que j'ai tant aimé mais aussi des témoins discrets d'un passé dont je suis rempli et qui m'a façonné. 
 
L'histoire du crayon remonte aux années 1820. Lord Byron a quitté Venise depuis quelques mois. il s'est installé près de Livourne, à Montenero, Via dei Terrazzini (aujourd'hui Via Lord Byron), à la Villa Dupouy. Un de nos aïeux avait un comptoir à Livourne. Il était en affaire avec le poète et portait des lettres de Venise pour lui. Les deux hommes se voyaient souvent, se connaissant depuis l'époque où l'anglais séjournait chez le marquis de Brême à Turin, ou à Milan, je n'ai jamais bien su. Stendhal, quelque part raconte les soirées à l'opéra dans la loge du marquis où tous les jeunes gens de la société locale venaient  pour rencontrer le poète anglais. 


Le négociant avait avec lui un neveu qui rêvait d'aventures. Théodore était le fils de son frère qui vivait alors à Florence. Sa mère était la cadette d'une famille vénéto-livournaise. Comme cela se pratiquait couramment à cette époque, les jeunes garçons appelés à reprendre les activités familiales, étaient envoyés comme simple garçon de bureau dans les comptoirs de parents ou d'associés pour se former au négoce. Le jeune Théodore Canot ne voulait pas être négociant, pas plus que banquier ou avocat comme le devenaient tous les hommes de la famille. Lui voulait naviguer, explorer des mondes inconnus. Il sera servi puisqu'il devint un aventurier célèbre, surtout grâce au récit de ses aventures qu'on commente encore de nos jours. Il est plus connu sous le surnom de « Capitaine Poudre-à-canon » dont les mémoires se lisent comme un roman d'aventures sauf que tout est véridique dans ses années de pérégrinations en tant que négrier. Mais pour le moment, le jeune Théodore n'a pas encore seize ans et il n'est encore qu'un jeune apprenti dans le bureau des entrepôts de son oncle...
 
à suivre...

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04 novembre 2013

Ce soir sur Arte, ne vous retournez pas !

Enième diffusion sur Arte, qui semble beaucoup aimer ce film, du long-métrage réalisé en 1973 par Nicolas Rog, d'après Daphné du Maurier scénarisé par Allan Scott et Chris Bryant, avec Julie Christie et Donald Sutherland. Venise en étant la toile de fond, il était normal que Tramezzinimag en parle. 
Car il y a beaucoup à dire sur ce film rangé par les critiques dans la catégorie des films fantastiques mais où hélas, la Sérénissime n'est pas fantastiquement présentée, servant seulement de joli décor où l'eau seulement semble avoir intéressé le réalisateur sans pour autant qu'il sache en tirer ce que d'autres cinéastes ont su obtenir de ses reflets, ses changements de couleur... 
Rappelons le sujet. En Angleterre, une fillette se noie dans un lac, et ses parents interviennent trop tard pour la sauver. Peu de temps après le drame, le couple part pour Venise où l'homme, qui est architecte, doit diriger les travaux de restauration d'une église. Sa femme fait rapidement connaissance avec de deux étranges sœurs. L'une d'entre elles,aveugle, est médium. Tandis que des crimes sadiques ensanglantent Venise, l'architecte aperçoit la silhouette d'une petite fille dans le dédale de la ville. Il croit reconnaître l'enfant morte...
Si certains critiques ont voulu réserver au film un accueil très positif, allant parfois chez nos amis anglo-saxons jusqu'au panégyrique, d'autres l'ont éreinté et continuent de le faire. Plusieurs raisons à cela, une lenteur parfois insupportable, une scène de sexe interminable complètement gratuite. Bref, un film ennuyeux en dépit du jeu des deux acteurs principaux qui se débrouillent comme ils peuvent avec l'invraisemblance (en plein deuil, juste après le choc de la disparition violente de leur fille noyée presque sous leurs yeux, ils partent vivre dans une ville aquatique, laissant en Angleterre leur jeune fils...).  
 
Si le rythme très lent du film a du sens, afin de créer cette atmosphère fantastique et rendre ainsi hommage au film d’épouvante classique, qui n'est pas forcément notre tasse de thé mais existe bel et bien comme un genre cinématographique. Hélas, cette lenteur ne contribue que partiellement à générer l’angoisse du spectateur - ce qui est recherché par les amateurs de ce type de cinéma si je ne m'abuse - , le rythme ne parvient jamais à  installer une ambiance forte, sauf dans la scène du début et celle qui termine le film. C'est peut-être ces deux scènes d'anthologie qui ont fait le succès du film.


Le reste du temps, on suit la vie quotidienne des protagonistes. Et, même si ce sont deux acteurs de génie, l'ennui vient bien vite, et les bâillements, surtout dans cette scène de sexe qui n'en finit pas et que seuls quels quelques adolescents boutonneux retardés apprécieront peut-être.

Venise ne s'en sort pas vraiment bien et on reste sur sa faim quand on sait combien ce décor incroyable peut participer naturellement au succès d'un film quand le réalisateur et son équipe savent s'en servir. Mais là encore, il n'y a pas de mode d'emploi, tout est une question de sensibilité et de regard, que ni les scénaristes ni le réalisateur n'ont su avoir. Un cinéaste de génie ferait de ce scénario un grand film, haletant, effrayant mais aussi terriblement poétique et esthétique.


Nous reprenons à notre compte le titre original : "Don't look now !" et téléchargez plutôt Vacances à Venise qui n'a jamais déçu personne ! Mais, pour les curieux, et les amateurs de frissons, c'est ce soir, 4 novembre 2013, à 20h50, sur Arte

03 novembre 2013

Le jour se lèvera un jour prochain sur Venise vide de toute sa population

  Photo © Oscar / bluoscar.blogspot.it
Depuis quelques années, chacun peut venir se rendre compte par lui-même du mouvement de dépopulation du centre historique de Venise. Dans une vitrine de la pharmacie Alla Madonna, d'Andrea Morelli, à San Bartolomeo, à deux pas du Rialto, tous les lecteurs de Tramezzinimag le savent, un compteur affiche la triste vérité. Chaque semaine des habitants quittent la ville. Triste constat qui semble inéluctable et semble être devenu un simple constat sans que personne à ce jour n'ait pu apporter un remède à cet exode massif. Lorsque j'étudiais à Venise, la population recensée était d'un peu plus de 85.000 habitants. Quinze ans plus tôt, il y avait encore plus de 100.000 vénitiens dans le centre historique.  Mais qui s'en soucie en vérité ? Le dernier papier important consacré à la désertification de la sérénissime date de 2006, quand Roberto Bianchin, journaliste émérite de La Repubblica fit paraître un article retentissant qui fut cité dans les tribunes du Parlement.  

la population de Venise au 04/04/2009  -  Photo © Oscar / bluoscar.blogspot.it

La population de Venise le 25/07/2009   -  Photo © Oscar / bluoscar.blogspot.it

La situation au 30/10/2013 !  -  Photo © Oscar / bluoscar.blogspot.it

..La raison de cet exode n'est pas seulement à chercher dans la crise économique. S'il est vrai que le prix du m² dans le centre historique équivaut parfois aux tarifs pratiqués dans les quartiers les plus chics de Paris, de Londres ou de New York, si l'invasion des hordes de touristes (pratiquement 50.000 personnes par jour et quasiment 30.000.000 bientôt selon des prédictions récents annoncées au journal télévisé) qui entraîne la fermeture systématique des commerces de proximité, remplacés par des boutiques de verroterie et de masques fabriqués en Chine ou en Roumanie, des fast-foods et autres magasins pour gogos, est un des motifs, c'est la condition de l'habitat, la difficulté et le coût de l'entretien des logements et la nécessité d'abandonner les pianiterra (rez-de-chaussée) de plus en plus souvent inondés lors de l'acqua-alta. Les vénitiens locataires sont les premiers à être partis, devant le non-renouvellement des baux et l'augmentation de loyers, les bailleurs préférant se tourner vers le Bed & Breakfast ou la location touristique à la semaine, activités bien plus lucratives. Aujourd'hui, on dénote plus d'un millier d'appartements officiellement transformés en appartements touristiques, mais combien de propriétaires louent officieusement leurs biens.

..A chacun de mes séjours depuis 2005, je constate la disparition d'une épicerie, un droguiste, un cordonnier, un coiffeur, un bar... A leur place, des chinois ouvrent des boutiques de masque et de verre de Murano en provenance directe de Roumanie ou du Sechuan... Plus d'un quart de la population a plus de 65 ans et les écoles ferment. Il y a quelques temps, la dernière maternité de Venise menaçait de fermer ses portes faute de parturientes... parmi ceux qui restent, il y a les inévitables profiteurs et pilleurs qui appliquent des tarifs prohibitifs pour des services spécifiques à l'intention des touristes : gondoles, taxis, mauvais restaurants,... La poule aux œufs d'or que ces grigous font mourir peu à peu. Et ensuite ? Lorsque même les touristes se lasseront de visiter une Venise décatie, vide de son âme où les cloches ne sonneront plus que pour faire couleur locale, où seuls des milliardaires russes ou chinois habiteront les palais du grand canal ?

02 novembre 2013

Gérard-Julien Salvy, notre représentant à Venise. suivi d'un Entretien avec Xavier Rosan

2 novembre 2013


Le document ci-dessous n'est pas très récent, sans être pour autant ancien. Il provient d'une chaîne de télévision locale en Essonne qui consacre un temps d'antenne à la culture et notamment à la littérature. L'ayant retrouvé dans mes archives,j'ai souhaité le donner à voir aux lecteurs de Tramezzinimag en espérant que que celui qui en est le sujet ne m'en voudra pas trop, tant l'homme est modeste et peu soucieux de paraître sous les feux de la rampe.

Gérard-Julien Salvy est écrivain, tout le monde le sait, éditeur aussi. On lui doit la magnifique revue L’Énergumène et les Cahiers de l’énergumène. Depuis quelques années, cet amoureux de l'art et de l'Italie, de Venise en particulier sert la République et la francophonie avec brio en dépit du peu de moyens mis à sa disposition : L'homme est aussi consul de France. Bien sûr, la mission, si elle demeure ardue, n'a hélas plus grand chose à voir avec ce que furent les fonctions de ses prédécesseurs, ceux en poste avant Schengen, ou pour être plus clair, avant la chute du mur de Berlin. Le poste consulaire des Trois Venises comme on le dénommait à la Chancellerie, couvrait la ville de Venise, mais aussi Trieste, Vérone et Padoue. Le consulat était installé sur les Zattere, au Palazzo Clari, ou se trouvait aussi la résidence du consul. Le dernier à y vivre avant la chute du mur, fut Christian Calvy dont Tramezzinimag a plusieurs fois parlé. Aujourd'hui, sans plus aucun moyen pour assurer le rayonnement de la France, de sa langue et de sa culture, le consul réside dans sa propre maison et possède des bureaux du côté de Santa Maria Formosa. Jusques à quand ?
 

Il est à Bordeaux une splendide revue, Le Festin, dirigée par un groupe d'amis très chers que j'ai un temps accompagné dans leur aventure. Le directeur de la revue, Xavier Rosan, s'est entretenu avec celui qui allait devenir quelques années plus tard notre consul à Venise. C'était pour le numéro de l'été 1992. Tramezzinimag propose ci-dessous à ses lecteurs l'intégralité du texte :
Salvy, Le voyageur littéraire
Par Xavier Rosan. Article publié à l'été 1992, dans Le Festin n°10
 
Gérard-Julien Salvy a créé en 1972 la revue L'énergumène, puis, en 1981, les Cahiers de l’Énergumène où architecture, arts plastiques et littérature étaient disposés côte-à-côte. Depuis trois ans, il anime les éditions qui portent son nom avec le désir intact de marier les différences, les hasards et les goûts selon ses propres tendances.
J'ai découvert les Cahiers de l’Énergumène en 1989, quelques mois avant de créer Le Festin. Cette rencontre m'a troublé car je trouvai dans cette revue l'affirmation brillante d'envies personnelles non encore affirmées, parmi lesquelles celle de montrer des objets, des formes, des tendances variées, pas forcément complémentaires mais, qui, mises bout à bout, ressemblaient à ce "paysage" fictif dont parle Gérard-Julien Salvy. L'éditeur fête aujourd'hui le trentième titre de sa collection avec la parution du livre de Bret Easton Ellis, American Psycho. Je crois qu'il n'est aucune de ces parutions (L’Énergumène (1972), les Cahiers de l’Énergumène (1981), L’Égoïste de luxe (1977), les Éditions de l’Énergumène...) qui ne participe à la distinction, à l'audace et à l'intelligence d'un goût personnel : le fonds le plus précieux d'un éditeur véritable.
LE FESTIN : Le commencement de votre activité de collectionneur et l'élaboration de la revue L’Énergumène ont été simultanés.
GÉRARD-J. SALVY : Oui, à peu près. Je suis né dans une famille de collectionneurs  versatiles, ce qui est une contradiction dans les termes. Des collections commençaient et étaient abandonnées au bout de six mois ou de cinquante ans. Le résultat de cette obsession familiale était une volonté de collection qui ne parvenait jamais à s'assouvir. J'ai donc ainsi vécu dans cette folie douce qui caractérise assez bien le collectionneur, une sorte d'excitation permanente et de déception irrémédiable. Le drame du collectionneur est d'être pris dans un mouvement contraire : arriver à la pièce unique ; or la pièce unique, est la destruction de l'idée même de collection.
Par goût personnel je me suis intéressé aux dessins d'architecture, essentiellement de la fin du XVIII
eet de la première moitié du XIXe siècle... Un peu par hasard aussi :  j'ai commencé vers seize ans, au milieu des années 1960, et c'était alors un domaine assez vierge, on pouvait devenir facilement collectionneur avec une volonté d'achat régulière. A l'époque, les collectionneurs agissaient dans une contrainte culturelle bien délimitée : d'abord chronologique — on n'imaginait pas de collectionner un objet qui ne soit pas antérieur à la dernière guerre —, ensuite limitée au champ artistique des Beaux-Arts et des Arts Décoratifs... Finalement, j'ai accumulé des centaines de dessins. Puis, à un moment, je me suis arrêté car j'étais arrivé à toutes les permutations possibles à l'intérieur de ma collection. Ne voulant plus entretenir celle-ci, je l'ai un peu épurée de ce qui me semblait secondaire ou répétitif.
Cependant mon goût de collection ne s'est pas amoindri pour autant et comme il était  lié à un goût des livres — pas bibliophilique, un goût pour la littérature —, il s'est transformé en activité éditoriale. La revue
L’Énergumène en a donc été l'un des premiers avatars, d'autant plus que j'ai eu l'idée de faire ce métier— au moins pour les revues, maintenant pour les livres — dans un état d'esprit de collectionneur en me donnant à l'avance une limite. Dans le cas de L’Énergumène, et des Cahiers de l’Énergumène par la suite, j'ai décidé que ce serait douze numéros pour la première et sept ou huit pour la seconde qui, en définitive s'est arrêtée un peu plus tôt pour des raisons personnelles. Et n'étant pas moi-même un praticien, n'ayant aucune velléité d'écrivain - L’Énergumène était strictement littéraire -, j'ai agi purement comme un collectionneur, c'est-à-dire en m'intéressant autant au rapport entre les textes ainsi réunis qu'à eux-mêmes. Ma démarche me poussait à m'intéresser à la juxtaposition de ces textes, à une certaine configuration qui, en fait, était un paysage, et tout paysage est le fruit d'une démarche de collectionneur.
Ceci ne m'a jamais quitté et dans le cadre des
Cahiers de l’Énergumène, qui s'étaient élargis aux arts plastiques et à l'architecture, cette même démarche s'est poursuivie. La singularité de cette revue était d'être faite par quelqu'un qui n'intervenait en aucune façon dans les domaines qu'il publiait : je n'avais partie liée ni avec la littérature ni avec la peinture ni avec l'architecture, sinon en amateur. Je n'ai jamais voulu écrire de texte liminaire, je n'ai jamais donné d'interview à cette époque. Dès que l'on commente, on retire déjà une partie de ce rêve, il faut laisser les gens circuler dans le paysage que l'on a construit, c'est à eux de choisir leur chemin.
LE FESTIN : Le glissement n'est-il pas important entre le collectionneur et le directeur d'une revue, entre celui qui s'approprie les œuvres et celui qui travaille à leur diffusion ?
GÉRARD-J. SALVY : Ce n'est qu'apparence. Ceux qui collectionnent dans un même domaine sont tout aussi spectateurs de ce que chacun fait que le lecteur qui achète une revue dans une librairie — le cercle est beaucoup plus large, c'est la seule différence. Quand on collectionne, on s'intéresse à un certain nombre d'artistes, on sait qui s'y intéresse aussi, qui a tel tableau, etc. En effet, il y a appropriation personnelle mais elle est limitée par le fait que les œuvres circulent et sont prêtées si elles doivent l'être. L'audience concernée par un artiste connaît toute son œuvre bien qu'elle soit "appropriée" par des collections publiques ou privées. En fait, on ne peut s'approprier totalement qu'une chose qui n'intéresse personne. D'ailleurs, ceci se vérifie dans toute l'histoire de l'art, puisqu'il n'y a pas d'œuvre qui ait durablement disparue de la connaissance. Ensuite, je n'ai jamais réussi à savoir s'il y avait vraiment une volonté d'appropriation de la part du collectionneur.
LE FESTIN : A l'inverse, la revue représente une multiplication gigantesque à des centaines ou des milliers de lecteurs immédiats.
GÉRARD-J. SALVY : Oui. Comme l'idée de collection est parfaitement vaine et qu'elle est d'autre part une façon de conjurer la folie — pour ne pas plonger dans la démence —, le fait de publier n'y change pas grand chose. J'ai toujours vu ma revue comme une unité : c'est toujours une chose unique avec cette particularité qu'elle se répète à x exemplaires. A l'identique, elle arrive chez quelqu'un et, à ce moment-là, elle redevient autre chose, à l'intérieur d'un autre paysage physique ou mental.
LE FESTIN : Au moment de votre collection, étiez-vous autant séduit par les œuvres de prix, et donc rares, que par l'ensemble, en comparaison plus moyen, de la collection ?
GÉRARD-J. SALVY : C'est assez complexe. Ce qui crée la valeur de l'objet n'est pas un élément précis. Il ne s'agit pas d'une économie pure, mais d'une économie de jeu, la valeur n'est pas créée par la rareté ; la valeur est motivée par la singularité, l'exception, le complément à l'ensemble dont elle deviendrait une clé et ce qui est essentiel est l'amour que l'on a pour une pièce plutôt qu'une autre. La collection étant dynamique, elle ne peut jamais vraiment se définir : on en retire des éléments autant qu'on en acquiert. On reconnaît un vrai collectionneur à sa capacité d'éliminer des pièces : dans une construction, certaines ne servent plus parce que la collection prend une autre direction et leur présence en atténue la cohérence ; ce qui est retiré l'est selon le sentiment du collectionneur, et non pas selon un critère économique. C'est pourquoi le problème ne me semble pas devoir être posé de cette manière.
LE FESTIN : Qu'avez-vous gardé de votre propre collection ?
GÉRARD-J. SALVY : Je n'ai gardé que les manifestations pures du néo-classicisme, j'ai retiré tout ce qui était superfétatoire ou postérieur. Ce qui m'intéresse dans l'histoire de l'art, c'est l'histoire du goût plus que l'histoire des objets eux-mêmes, ce qui explique ma vieille passion pour Mario Praz. Je n'arrive pas à m'expliquer la pauvreté des écrits français sur l'histoire du goût à la différence des Anglo-saxons ou des Italiens. Ce qui m'intéresse, ce sont les changements de comportements dans la quête du beau ; observer, dans le sens du mouvement collectif et inconscient, ce qui fait qu'une tendance se dégage dans une petite période — ce bouleversement du néo-classicisme s'est d'ailleurs joué sur peu d'années et fut la clôture d'une esthétique qui avait régné pendant les cent années précédentes ! Ces révolutions du goût précèdent curieusement des révolutions politiques. Le sentiment esthétique anticipe le sentiment social. Cela ne m'intéresse pas, mais je l'ai observé...
LE FESTIN : Avez-vous entrepris la construction de ces numéros en essayant de rendre quelques unes des tendances de l'époque ?
GÉRARD-J. SALVY : Non, il n'y avait aucune volonté de rendre compte de l'époque, je n'en ai jamais éprouvé l'intérêt. Ce qui m'intéressait, était le spectacle de mes goûts dans une époque. Je n'ai pas l'obsession de me dire que je dois absolument savoir, observer les tendances de mon temps. Mes revues n'ont jamais été réalisées dans cet esprit : je ne sais pas si elles sont anachroniques mais elles sont, en tout cas, intemporelles, puisque dans les Cahiers de l’Énergumène, vous pouviez avoir dans un même numéro Cy Twombly pour la peinture et Schinkel pour l'architecture. Donc, à moins de tenir un discours spécieux, je ne vois pas en quoi cela pouvait rejoindre les préoccupations de l'époque. Ce sont des préoccupations privées manifestées en public. Le corrélat, d'ailleurs, de cette attitude est qu'il n'y a aucune part critique. Je n'ai fait que publier sans jamais proposer la moindre analyse. Il faut aussi tenir compte de l'époque : elle était diablement saturée de discours en tous genres et sur tous les domaines, on était en pleine folie des sciences humaines ; il y avait donc, bien que j'y fus mêlé — j'ai suivi les cours de Roland Barthes —, une réaction contre ce phénomène. J'étais exaspéré par toute cette logomachie et cela a accusé un trait de mon tempérament.
LE FESTIN : La meilleure façon d'être dans une époque, n'est-elle pas d'en être l'observateur situé entre le conservatisme et les avant-gardes qui l'animent inévitablement mais ne suffisent pas, chacun de son côté à la constituer entièrement ?
GÉRARD-J. SALVY : Je ne me voyais pas comme un observateur, mais plutôt comme un voyageur qui s'arrête quand il croise quelque chose qui l'intéresse et reprend son chemin quand il a épuisé son plaisir. J'ai voyagé dans un certain nombre de domaines en essayant de ne pas être tenté par la hiérarchie. Je suis voyageur par tempérament, au sens classique du terme. J'aime rester longtemps dans les mêmes endroits et j'ai agis de même en tant qu'éditeur : j'ai déambulé selon mes envies et mes intérêts. On peut aimer l'architecture industrielle du Nord de la France et les villes de Toscane, il n'y a pas d'incompatibilité ni de hiérarchie à établir entre les deux. D'ailleurs — et ce doit être encore de l'égoïsme —, les querelles ne m'intéressent pas : elles ridiculisent généralement les gens qui y prennent part et anéantissent souvent les meilleures causes ; enfin ce n'est pas dans mon tempérament.
LE FESTIN : A quelles personnes avez-vous fait appel pour intervenir dans ces deux revues ?
GÉRARD-J. SALVY : Je suis allé dans toutes les directions. Très jeune, j'ai connu Henri Michaux, parce qu'il était lié aux parents de mon meilleur ami : il fut donc un parrain lointain de la revue, nous en avions parlé et il me confia des textes. En réalité, il arrive très souvent que l'on connaisse des gens et, tout à coup, l'on découvre au hasard d'une phrase une part d'eux qu'on ignorait et qui peut s'avérer sinon centrale en tout cas très importante dans leurs émotions. Une revue a ce grand mérite, pour les agréments de la vie quotidienne, de vous amener à ce genre de découvertes et de rencontres. Il me semble que c'est l'un des éléments moteurs pour lesquels on puisse mener une revue. Ou alors, ce sont des raisons de pouvoir, ce qui me paraît dérisoire.
Pour répondre plus précisément à votre question, il n'y a jamais eu de groupe permanent : par exemple, je trouvai une direction comme la littérature de la double-monarchie qui, à l'époque, n'intéressait personne. Ma découverte de l'Empire des Habsbourg, de la Vienne finissante — il n'y avait pas encore eu le numéro de
Minuit consacré à cela —, s'est faite par hasard, avec l'aide d'un ami musicien, un peu germaniste, qui avait trouvé une collection complète de Die Fackel, revue qui était le centre de ce qui se passait à Vienne, et nous avons travaillé ensemble. Il n'y a pas eu en définitive de contact privilégié et systématique, ce furent des déambulations, passant puis repassant par certains lieux privilégiés et en explorant de nouveaux...
LE FESTIN : A la lueur de ce que vous dîtes, on peut croire que l'appropriation que vous refusiez au collectionneur existe bel et bien chez le directeur de revue...
GÉRARD-J. SALVY : En effet, il y a une appropriation dans la façon dont les choses sont organisées les unes par rapport aux autres, elle se fait dans l'interprétation de ce que l'on rend public, surtout si l'on n'y ajoute aucun commentaire. Là, existe bel et bien une appropriation perverse, certainement plus forte que celle d'un objet par un collectionneur.
LE FESTIN : Entre L’Énergumène et les Cahiers de l’Énergumène, qu'avez-vous fait ?
GÉRARD-J. SALVY : J'ai fait des voyages qui se sont enchaînés et m'ont éloigné de France. J'ai arrêté les Cahiers par lassitude, j'avais l'impression de me répéter, je ne savais plus très bien que faire. J'ai réuni des collections pour des amis. Des gens très occupés ou pas très sûrs de leurs choix, qui voulaient constituer une collection dans un domaine que je connaissais ou pour lequel je pouvais avoir moi-même des conseils ou des sources d'informations. Les collectionneurs forment une société secrète, il faut "baigner" complètement dedans pour sentir certains mouvements et voir ce qui fait qu'à un moment l'un d'eux peut remonter sa collection différemment et souhaitera se défaire de telle ou telle pièce. Généralement, les collectionneurs détestent que ces transactions se passent en public. L'activité de conseiller d'un collectionneur est extrêmement difficile à mener parce que l'on est à la fois le conseiller de l'acheteur et celui du vendeur, ce qui est évidemment une position intenable. On ne peut jamais vraiment choisir son camp parce que les deux sont trop étroitement liés. L'avantage de cette situation, en même temps, c'est de constituer des collections par personne interposée. Et puis un jour, une amie m'a invité à dîner pour me dire qu'elle voulait refaire L’Énergumène, qu'elle était prête à tout pour relancer la revue, or cela était, pour moi, hors de question. Plus tard, nous avons décidé de créer une maison d'édition. Celle qui existe aujourd'hui — et publie peu, dix livres par an depuis trois ans et a fêté son trentième titre avec American Psycho de Bret Easton Ellis — a pour unique "programme", à quelques exceptions près comme Sottsass1 ou Philippe Jullian2 —, de ne publier que de la fiction.
LE FESTIN : Cela dit, l'espace est vaste entre Elizabeth von Arnim3 et Bret Easton Ellis4 qui figurent parmi les "succès"5 de vente de la maison d'édition...
GÉRARD-J. SALVY : C'est par goût que j'ai décidé de publier l'une et l'autre. Elizabeth von Arnim était absolument inconnue en France. Cette œuvre me semblait importante et je l'ai faite traduire. J'ai publié les deux dans l'esprit : "j'aime/je n'aime pas". Il n'y a pas de stratégie. Il y a certaines propensions, évidemment : je suis amené à publier beaucoup de littérature étrangère dans des langues que je connais, c'est pourquoi je n'ai publié que von Rezzori6 parmi les écrivains allemands. Tout cela est improvisé, sans plan à long terme, la seule chose qui compte est de garder le même esprit et d'être assez réceptif — mais cela reste une question de goût personnel. Dans le cas d'Américain Psycho, c'est un livre qui m'a intéressé par sa grande qualité d'écriture — ce que l'on a remarqué dans la presse française à la différence de la presse américaine qui n'a voulu développer que des polémiques idiotes —, parce que j'ai envie de publier de jeunes écrivains et parce que ce livre me semble être par ailleurs, du point de vue de la société, le portrait le plus exact des Etats-Unis. J'ai rarement vu quelqu'un refuser avec tant de sang-froid les concessions jusqu'à se mettre en danger en tant qu'écrivain : il y a dans l'écriture d'Américain Psycho une part quasi suicidaire. Enfin, je trouve ce livre immensément drôle et puis, il faut voir les choses clairement, cela participe de ma haine pour l'Amérique...
LE FESTIN : Ce n'est pas "toute l'Amérique " qui est décrite dans Américain Psycho.
GÉRARD-J. SALVY : C'est la partie la plus américaine de l'Amérique, l'Amérique blanche. Il est probable que l'Amérique sera de moins en moins anglo-saxonne. C'est donc en effet marginal, mais c'est une marge qui concerne l'Europe.
LE FESTIN : Vous avez également publié Le Voyageur passionné, de Bernard Berenson7, qui n'est donc pas un livre de fiction mais un recueil de notes qui ont pour principal objet l'art et l'histoire de l'art. N'avez-vous pas le désir de poursuivre la publication d'ouvrages d'histoire de l'art ?
GÉRARD-J. SALVY : La publication du livre de Berenson a été le fruit d'un choix personnel, en dehors de toute idée d'en faire le début d'une collection. Ceci dit, la publication d'ouvrages concernant l'histoire de l'art est en effet la seule chose que j'aimerais faire en dehors de ce que je fais déjà. Nous vivons dans un pays qui vit une tragédie ahurissante en ce domaine. C'est une matière quasiment absente des programmes scolaire et universitaire ; il n'y a pas d'école, pas de bibliothèque de qualité : pour un pays qui a été un producteur majeur en matière d'art, nous vivons dans un désintérêt impressionnant si l'on compare notre situation à celle des pays anglo-saxons ou de l'Italie. Si j'étais éditeur d'histoire de l'art, je ferais une mise à jour des connaissances en traduisant des dizaines de textes qui sont le corpus inévitable en ce domaine. Cela excède les problèmes de l'édition pour atteindre un problème de société. J'aurai aimé le réaliser, mais cela demande un travail, des moyens financiers considérables, une volonté politique de la part des institutions. En effet, ce sont des projets qui n'ont de sens que s'ils s'appuient aussi sur la volonté de créer un Institut d'Histoire de l'Art, une grande bibliothèque, une collection de peintures et d'objets, non pas dans une optique seulement muséographique mais de formation... Ce n'est hélas pas dans les goûts des gens qui nous gouvernent, ni dans ceux de leurs prédécesseurs ni, apparemment, de leurs successeurs... Je crois que nous pourrons avoir la même conversation à un âge avancé...
LE FESTIN : Pourquoi avoir "resserré" le champ éditorial aux écrivains français et du XXe siècle, puisqu'à la différence de la peinture, vous semblez être moins "conservateur" en ce domaine ?
GÉRARD-J. SALVY : Je n'ai effectivement publié que quatre auteurs français. La raison en est simple, je n'ai jamais reçu d'autre manuscrit à mon goût. Je le regrette... Quant au XXe siècle, il me semble que je dois respecter une certaine cohérence, que je casserai si je devais publier des auteurs antérieurs. Je devrais alors accroître le nombre des parutions ce que je ne veux faire en aucun cas. Je préfère en rester au XXe siècle et le visiter plus profondément, comme je préfère marcher dans les villes plutôt que les traverser en voiture.
LE FESTIN : C'est donc plutôt une collection qu'une maison d'édition...
GÉRARD-J. SALVY : Absolument. Comme je n'aime pas l'idée de collections à l'intérieur d'une même maison d'édition, c'est donc une collection devenue maison d'édition.
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Notes
1. Ettore Sottsass,
C'est pas facile la vie, 1989.
2. Angus Wilson, Philippe Jullian,
Lorsque Maisie dansait, 1990.
3. Elisabeth von Arnim,
Elisabeth et son jardin allemand, 1990, Avril enchanté, 1990, En caravane, 1991, L'Eté solitaire, 1991.
4. Bret Easton Ellis, American Psycho, 1992.
5. Les trois premiers livres d'E. von Arnim ont été réédités trois fois et le quatrième est en cours d'épuisement : avec Vita Sackville-West (Toute passion abolie, L'Héritier, Les Invités de Pâques) et Bret Easton Ellis (25.000 exemplaires au 1er mai 1992), elle fait partie des "best-sellers" qui ont contribué à créer puis assurer l'image de Salvy.
6. Gregor von Rezzori, Œdipe à Stalingrad, 1990.
7. Bernard Berenson, Le voyageur passionné.

01 novembre 2013

Autunno veneziano

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Vincenzo Cardarelli est un poète du Latium, hélas méconnu en France parce que peu traduit, en dépit d'une production très riche et du succès de certains de ses ouvrages en Italie. Il fut notamment lauréat du second Premio Strega, équivalent italien de notre Goncourt, en 1948. 
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Portrait du poète 
par Amerigo Bartoli
Son poème, "Automne vénitien" me revient toujours à l'esprit quand vient ce temps de Toussaint, froid et gris la plupart du temps mais aussi, parfois, clair et ensoleillé, avec cette nuance dans les tonalités que la lumière de ce début novembre apporte aux façades et aux reflets le long des canaux tranquilles d'une ville qui pour peu de temps semble retrouver sa tranquillité d'antan, loin du vacarme de l'invasion touristique. 

Les vers de Cardarelli sont davantage de circonstance au tout début de la rousse saison, The Fall comme la nomme joliment les anglo-saxons, les beaux jours de septembre, ceux d'octobre... Mais Venise avant l'hiver demeure longtemps dans un entre-deux magique,où des restes de l'été éclatent encore et que le soleil demeure... Après la pluie aussi, quand la lumière semble hésiter entre ce qu'elle fut l'été durant et ce qu'elle sera bientôt, avec l'hiver et les frimas. Pour faire court, ce mot griffonné d'une écriture enfantine sur une carte postale, et trouvée l'autre jour dans un livre "c'est drôlement beau Venise en automne !"
L'alito freddo e umido m'assale
di Venezia autunnale.
Adesso che l'estate,
sudaticcia e sciroccosa,
d'incanto se n'è andata,
una rigida luna settembrina
risplende, piena di funesti presagi,
sulla città d'acque e di pietre
che rivela il suo volto di medusa
contagiosa e malefica.
Morto è il silenzio dei canali fetidi,
sotto la luna acquosa,
in ciascuno dei quali
par che dorma il cadavere d'Ofelia :
tombe sparse di fiori
marci e d'altre immondizie vegetali,
dove passa sciacquando
il fantasma del gondoliere.
O notti veneziane,
senza canto di galli,
senza voci di fontane,
tetre notti lagunari
cui nessun tenero bisbiglio anima,
case torve, gelose,
a picco sui canali,
dormenti senza respiro,
io v'ho sul cuore adesso più che mai.

Qui non i venti impetuosi e funebri
del settembre montanino,
non odor di vendemmia, non lavacri
di piogge lacrimose,
non fragore di foglie che cadono.
Un ciuffo d'erba che ingiallisce e muore
su un davanzale
è tutto l'autunno veneziano.
Così a Venezia le stagioni delirano.
Per i suoi campi di marmo e i suoi canali
non son che luci smarrite,
luci che sognano la buona terra
odorosa e fruttifera.
Solo il naufragio invernale conviene
a questa città che non vive,
che non fiorisce,
se non quale una nave in fondo al mare.
Pour la traduction française (qui n'engage que Tramezzinimag !), cliquer ICI

L'acteur Vittorio Gassman dit ces jolis vers, avec en supplément un entretien à bâtons-rompus au Harry's Bar, de l'acteur avec Massimo Cacciari, alors maire de Venise et Arrigo Cipriani, leur hôte :

San Giorgio, novembre 1984


07 octobre 2013

Et mihi et Petro... où comment un morceau de marbre rouge aura fait rêver un enfant

Combien souvent, enfant, avais-je rêvé à l'arrivée du tout-puissant empereur Barberousse à Venise et à son entrevue avec le pape Alexandre IIIqui le traita comme le dernier des derniers...

J'imaginais la scène, je voyais les galères toutes voiles dehors sur lagune devant les colonnes de la piazzetta, j'entendais la rumeur de la foule subjuguée, les cloches qui sonnaient, les oriflammes qui claquaient au vent... Venise triomphante devenait le centre de l'univers. Tous les regards du monde civilisé étaient enfin tournés vers cette petite République. Grâce à la Sérénissime, la paix du monde d'alors venait d'être sauvée, après dix sept ans d'impitoyables conflits au nom de la Foi et de longues négociations... Je jouais pendant des heures avec mes petits soldats, imaginant le cortège de l'empereur ramené à l'humilité face au Vicaire du Christ dont un schisme avait menacé l'omnipotence mais qui resta droit et comme illuminé par sa mission. 


Je voyais en rêve la scène historique, l'Empereur agenouillait devant le pape qu'il avait combattu. Le siennois Orlando Bandelli avait tenu bon face au puissant monarque qui soutint tour à tour trois antipapes Victor IV, Pascal III et Calixte III, si ma mémoire est bonne. J'avais fabriqué avec du papier bristol peinturluré, les navires allemands. Des petits soldats représentaient la garde et la cour de l'Empereur. Je mêlais dans mon imaginaire les images de la lente procession de François-Joseph et Sissi sur la Piazza découverte dans un film diffusé aux Dossiers de l'écran, aux images d'une encyclopédie historique où l'on voyait les Gibelins contre les Guelfes. La scène occupait tout le sol de ma chambre, les deux colonnes de la piazzetta étaient en Lego surmontées d'une figurine de saint trouvée dans un gâteau des rois et un petit lézard en plastique vert collés avec de la pâte à modeler...

Nous sommes le 23 juillet de l'an de Grâce 1177. Les deux colonnes devant le môle viennent à peine d'être érigées. Depuis des semaines on s'empresse autour de la basilique, on refait le pavement, on nettoie les abords du ruisseau qui sert de douves, on repeint, on décore. Le doge va recevoir l'Empereur et sa délégation. Le pape, après s'être réfugié en France, a été invité par le Sénat. Le doge Sebastiano Ziani est venu le chercher en grande pompe sur la terre ferme il y a plusieurs mois déjà. Ainsi Venise la marchande, Venise la mercenaire est devenue pour un temps la capitale de la Chrétienté, le siège de Pierre. Ne dit-on pas que si le trône d'Attila est à Torcello, celui que l'Apôtre utilisa à Antioche est dans la basilique qui lui est consacrée, là-bas tout au bout de la ville, dans ce qu'on appelait à l'époque l'île d'Olivolo ? Mais je ne savais pas tout cela encore. Mon imagination vite enflammée n'avait pour se nourrir que les livres illustrés à ma portée. Je découvrirai bien plus tard les ouvrages d'histoire conservés à la Marciana.

Quelques années plus tard, dans les débuts de mon adolescence, je rangeais petits soldats et Lego et commençais de me plonger dans de vrais livres d'histoire avec la même passion que du temps de mon enfance. Nos parents nous amenèrent en Italie et pour la première fois, je foulais le sol de la terre de mes ancêtres. Je découvrais Venise ! La première visite à San Marco reste très ancrée dans ma mémoire. J'avais un peu plus de treize ans. J'ai retrouvé les sensations qui furent les miennes bien des années plus tard en lisant La Description de San Marco deMichel Butor. Ma première visite de la basilique fut un émerveillement. Plus que toutes les splendeurs que renferme cet édifice, c'est une simple dalle de marbre rouge de Vérone, barrée d'un losange blanc, juste à l'entrée, devant le portail principal, qui me fascina. J'en avais tellement entendu parler : elle marque l'emplacement même où se fit la fameuse rencontre entre Alexandre III et Frédéric Barberousse, le 23 juillet 1177. Là, pour obtenir la levée de son excommunication, l'empereur s'agenouilla pour baiser le pied du pape.

La légende raconte que le Souverain pontife voulut humilier son ancien ennemi en lui mettant le pied sur la nuque au moment où l'empereur s'agenouillait. Il prononça très distinctement ce verset du psaume 91 : 
"Super aspidem et basilicum ambulabis et conculcabis leonem et draconem ("Tu marcheras sur la vipère et le scorpion et tu fouleras aux pieds le lion et le dragon") 
 
L'entrevue est entrée ainsi dans l'histoire. L'empereur, fin et cultivé avala sa rage tant il désirait l'absolution du successeur de Pierre et répliqua "Non tibi sed Petro" ("ces paroles ne s'adressent pas à vous mais à Pierre"). Alexandre répondit par un retentissant "Et mihi et Petri" ("elles s'adressent à moi et à Pierre"). Gentile et Giovanni Bellini avaient peint pour la salle du Grand Conseil un cycle consacré à cet évènement. Malheureusement le grand incendie du palais en 1577 en effaça la trace.

Le pape voulant témoigner sa propre reconnaissance à la République pour les bons services qu'il en avait reçus, accorda beaucoup de privilèges et d'indulgences et offrit au doge plusieurs objets, parmi lesquels l'anneau, avec lequel chaque année ce dernier devrait épouser la mer en signe de la suprématie de Venise sur la mer et de la soumission de la mer à la République. L'usage voulut vite qu'un anneau soit ainsi chaque année, jeté à la mer en signe de ces épousailles béni une fois pour toutes par Alexandre III. L'enfant plein d'imagination que j'étais ne pouvait que trouver de quoi se nourrir avec les légendes et les chroniques de Venise. 

Bien des années plus tard, cette histoire mouvementée et somptueuse continue de faire mes délices et de nourrir mes songes...

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