18 novembre 2010

Le roi des chats est vénitien (suite et fin)

Suite retrouvée du billet paru le 19/06/2006 
 
Me voilà de retour chez moi. Je m'installe. Mon bureau est devant la fenêtre. Quand je m'y assois, je vois le jardin, les toits et au loin un clocher qui penche. Je prend ma pipe. La boîte verte, le tabac parfumé, un peu humide. Je bourre ma pipe, l'allume avec de longues bouffées. Délices de ces premières bouffées. J'égalise la cendre. L'air se remplit d'effluves musquées et comme un peu sucrées. Je puis alors commencer à écrire. C'est l'histoire d'un chat et de son maître... Tiens, pourquoi un chat ? Je n'ai jamais écrit d'histoires d'animaux ...

Sur le rebord de la fenêtre, arrivé par je ne sais quel enchantement, j'aperçus soudain trois chats dont celui de ce matin. Je croyais rêver : tous me regardaient. Le roux au regard narquois était assis sur mon pot de romarin. Une chatte grise se léchait en suivant du regard mes gestes et le troisième était carrément debout sur ses postérieurs, une patte négligemment appuyée contre la vitre. Je fis comme si de rien n'était et travaillais fort tard dans la nuit. Lorsque je terminais le dernier paragraphe, je levais les yeux. Ils étaient toujours là et semblaient tenir entre eux un véritable conciliabule, me jetant un regard de temps à autre. Finalement, intrigué mais amusé, je me levais pour ouvrir la fenêtre et les caresser. Aussitôt ils disparurent. Le chat roux avant de sauter dans le jardin me gratifia d'un clin d'œil ! Quelle drôle d'aventure. Je sais qu'à Venise tout peut arriver. Les vieilles gens prétendent que les chats des rues sont l'âme des êtres et des choses. Ils vous aideraient ou vous poursuivraient de leur vindicte, selon que votre cœur est pur ou flétri.

Dès le lendemain, je passais au moins cinq heures chaque jour devant ma machine à écrire. A l'Osteria de Santa Maria Formosa, comme sur la terrasse du café des Zattere ou chez Zorzi, le salon de thé de la calle della Mandorla, je ne cessais de prendre des notes, de remplir des pages et des pages... En trois semaine, le manuscrit attendu à Paris était prêt, emballé. Il fallait maintenant l'expédier. Après avoir terminé le paquet, joliment couvert de ce papier brun qu'on ne trouve qu'ici, je me couchais et pour la première fois depuis longtemps, je me sentais satisfait.

Le temps était très mauvais le lendemain matin, quand je me réveillais. J'entendis même la sirène de l'acqua alta. Mon premier acte de la journée serait de poster le manuscrit. La veille, j'avais eu mon éditeur au téléphone qui avait promis de m'expédier un mandat assez conséquent. De quoi payer les trois prochains mois de loyer et un billet de train pour Naples où je comptais me rendre pour le vernissage d'une exposition. Il pleuvait mais mon cœur était en fête. A la fenêtre, le chat roux qui refusait toujours de rentrer dans la maison, était là, l'air affable. On eut dit un marquis de Goldoni ! Arrivé au Rialto, à la Posta Centrale, je le retrouvais, lissant ses moustaches sur la margelle du puits du cortile, en compagnie de ses acolytes. « Bah ! », pensai-je, «à Venise tous les chats se ressemblent ...»

Extrait de «Venise, l'hiver et l'été de près et de loin»
à paraître aux Éditions Tramezzinimag

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3 commentaires:

VenetiaMicio a dit…

Merci pour ce petit extrait de "Venise, l'hiver et l'été de près et de loin", j'ai vraiment hâte d'en lire tout son contenu...
Je les aime ces chats de Venise mais quel dommage de ne plus en croiser et faire un bout de chemin en leur compagnie, comme autrefois !
A bientôt Lorenzo et excellente journée
Danielle

Lorenzo a dit…

Avec plusieurs amis, pazzi di gatti, nous avons décidé de repeupler - sous contrôle d'un planning familial félin - la ville de sa population. Le complot se trame peu à peu. A chaque voyage, nous envisageons d'amener une jolie jeune chatte, voire des portées. Vaccinés, tatoués, ils seront peu à peu lâchés dans la ville, avec des points de ralliement pour les soins, la nourriture et les abris, à proximité d'un relais humain, mamma (ou babbo) gatto. Nous nous emploierons à convaincre la municipalité...
S'il devait ne plus y avoir de vénitiens à deux pattes, qu'il y en ait toujours sur quatre, dignes cousins du lion ailé...

Anne a dit…

C'est une excellente initiative que celle des "pazzi di gatti". Je leur adresse tous mes encouragements!
Anne

 

15 novembre 2010

COUPS DE CŒUR N°41

Caterina Falomo
Quando c'erano i veneziani
Racconti della città e della laguna
Edizioni Studio LT2 - 2010
Dans la lignée des billets consacrés à la terrible problématique que Venise et les vénitiens qui y demeurent encore doivent affronter, voici un ouvrage écrit par une charmante vénitienne, et qui aligne, sans nostalgie ni rancœur, les faits, analysant la situation de l'intérieur, argumentant à l'aide d'exemples
 
Comment était la Venise d'hier et comment est-elle aujourd'hui ? A travers le témoignage de nombreux vénitiens, nés ou vivants à Venise, le livre veut décrire les mutations profondes d'une ville qui a vu sa population réduite de moitié en l'espace de cinquante ans. Avec cet ouvrage, Caterina Falomo, a voulu mettre en avant les vénitiens eux-mêmes, plutôt qu'énoncer une fois encore les profondes mutations qui transforment une ville qui s'est tellement ouverte au monde qu'elle en a oublié ses propres habitants. Sans la moindre volonté de dramatisation des faits, à une époque où beaucoup de villes d'Italie - et du monde- vivent le même phénomène de désappropriation des lieux urbains au bénéfice de foules de plus en plus nombreuses qui ne font jamais que passer, les histoires publiées dans ce livre nous montrent comment fut la vie sociale d'il y a encore quelques années. Souvenirs, réflexions, anecdotes personnelles, manifestations publiques, évènements d'hier et problèmes d'aujourd'hui racontés par des vénitiens, célèbres comme Arrigo Cipriani ou Fulvio Roiter, ou inconnus , l'auteur rassemble la mémoire historique et sociale de la ville pour que Venise soit vue avec un autre regard que celui d'une banalité affligeante qui s'est répandu à travers le monde : Venise qui s'enfonce, les mauvaises odeurs de ses canaux, les pigeons de San Marco et les canotiers des gondoliers qui posent sur les calendriers.
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Judith Martin
No vulgar hotel

The desire and pursuit of Venice
Editions W. W. Norton
ISBN :978-0393059328
Pardonnez de traiter encore d'un livre qui n'existe pas en langue française. C'est que mes coups de cœur dépassent les rayons des librairies francophones bien pauvres sur le sujet qui nous réunit. L'ouvrage de Judith Martin, vénétophile émérite, plus connue dans le monde anglo-saxon comme "Miss Manners", spécialiste de l'étiquette et des usages, a été publié il y a quelques années maintenant mais il n'a pas pris une ride. Le titre se réfère à la phrase de Milly Theale l'héroïne des Ailes de la Colombe d'Henry James, donne des instructions à son majordome pour la préparation de son séjour à Venise. Fatiguée de Londres, elle désire cet exil paisible mais pas à n'importe quelle condition. Le ton est donné. Mais ne vous y trompez pas, rien dans ce livre n'est snob, suranné ou décalé. Il s'agit vraiment d'un manifeste d'amour pour Venise et les vénitiens. Écrit dans un anglais très limpide, il se lit d'une traite, et chaque page transporte le lecteur sur les bords du grand canal ou aux Zattere. Ce gourou des bonnes manières est certes assez directive avec son lecteur, toujours prête à donner des leçons de comportement face aux situations diverses qui peuvent amener le visiteur à entre en contact autrement qu'en passant, avec les vénitiens. Les conseils fusent et les avis tranchés aussi. mais c'est sympathique, bien documenté, cultivé. L'auteur laisse son adoration pour Venise prendre le dessus et c'est bien. Dona Leon a dit de l'ouvrage qu'il était indispensable pour celui qui se rend à Venise, tellement il contient des vérités que tout visiteur devrait faire siennes. L'idée tout d'abord qu'avant de devenir vénétophile, voire vénitien d'adoption, tout le monde passe par l'état de touriste. Il y a toute une éducation qui doit se faire pour qui n'est pas là qu'en passant, celui qui pris par le charme unique de la Sérénissime sait qu'il va revenir encore et encore. L'idée aussi que l'amour que l'on porte à Venise est banal mais que cette banalité rendant la passion plus profonde encore, impose des obligations.
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Mikhaïl Glinka
Œuvres orchestrales

Olga Sendershaïa (soprano), Alina Shakirova (mezzo), Petr Novikov (basse)
Ensemble Musica Viva dirigé par Alexander Rudin
Édition Fuga Libera
2010 - FUG 571.
On connait peu ce compositeur dont on dit pourtant qu'il est le père de la musique russe. Ce disque s'avère un outil parfait pour compléter nos connaissances et c'est un régal. Mes coups de cœur me portent généralement vers la musique baroque ou vers le jazz, mais j'ai été fasciné par la qualité des œuvres présentées par Alexander Rudin et ses musiciens. Le programme est assez vaste : Ouvertures en ré majeur et en sol mineur., fragments de la symphonie en si bémol majeur, quatre romances, trois Danses extraites d'Une Vie pour le tsar, Kamarinskaïa et la valse-fantaisie. les musiciens sont parfaits, la prise de son très élégante et les voix très belles. Un bijou qui nous transporte dans la Russie du XIXe siècle, bouillonnante et inventive avant la catastrophe.
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Bar Ai Do Draghi
Campo Santa Margherita

Dorsoduro, 3665

Tél. : 41 52 89 731
Ceux qui lisent Tramezzinimag depuis longtemps connaissent bien ce lieu. Ce fut le quartier général de ma jeunesse vénitienne. Les propriétaires nous faisaient crédit et l'établissement était le lieu de retrouvailles quotidien des étudiants. En ce temps-là, il n'y avait pas de terrasse à l'extérieur ou seulement une ou deux tables. Nous restions au comptoir le soir, mais la journée, tout se passait au fond, dans l'arrière-salle que peu de gens connaissent. Crostini à la tapenade maison, tramezzini ou sandwich au speck faisaient bien souvent l'ordinaire de nos repas. Aujourd'hui on y trouve en plus une quarantaine de vins au verre, de très bonnes bières et un excellent spritz. Comme partout ailleurs, le café est bon, l'ambiance familiale. Pourquoi ce nom à consonance asiatique ? Simplement parce qu'il donne sur le vieux campanile de l'ancienne église de Sainte Marguerite, qui est orné d'une très ancienne sculpture montrant deux dragons héraldiques. Pour ceux qui ne s'orientent pas bien, c'est au bout de la place en allant vers San Pantalon et la Ferrovia. On l'appelle aussi il Baretto.
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Il Nuovo Galeon
Castello 1309,

Viale Garibaldi

Tél : 041.520.46.56


Fermé le lundi et le mardi de novembre à avril fermé le mardi le reste de l'année.
Été comme hiver voilà un petit restaurant que les amateurs connaissent bien. On y est bien reçu et la cuisine mérite qu'on s'y attarde. Le local est sympathiquement décoré, avec la coque du bragozzo du célèbre Crea, gondolier qui gagna de nombreuses courses en son temps. A base de produits frais venant des environs, comme la plupart des vrais bons restaurants locaux, ce qu'on sert ici est traditionnel. Pas de nouvelle cuisine pétrochimique, pas de prétentieuses présentations. Une nourriture de (bonne) trattoria qui donne envie de revenir et l'une des meilleures fritures de poisson de toute la Sérénissime. Les prix ne sont pas très bas, mais on trouve plus cher aux alentours de San Marco avec de bien moins bonnes choses dans l'assiette. Il est prudent de réserver, d'autant que l'établissement ferme deux jours par semaine jusqu'en avril. Je préfère y venir pour déjeuner car la salle est presque exclusivement occupée par des vénitiens. Le soir, cela devient très cosmopolite avec énormément d'anglais et d'américains depuis que plusieurs éminents critiques littéraires anglo-saxons y soient venus goûter à leurs délicieuse cuisine. Il y a même un limoncello très particulier à base de crème de lait qui mérite le détour.
Recette gourmande :
Tagliolini alla granseola
du Ristorante il Nuovo Galeon
Pour 6 personnes, il vous faut 3 beaux tourteaux, 2 gousses d'ail, du persil, de l'huile d'olive vierge, 400 grammes de tomates en grappe, du piment doux, 500 gr de tagliolini au blé dur, du vin blanc, sel et poivre.
 
Faire bouillir les tourteaux dans de l'eau salée pendant environ 20 minutes après les avoir bien lavés. Quand ils sont refroidis, enlever les pinces et récupérer toute la chair et le corail, jeter tout le reste. Faire revenir dans une grande poêle l'ail et le persil dans l'huile d'olive.

Quand le mélange est coloré, ajouter la chair du crabe et son corail, laisser cuire quelques minutes en veillant à ce que la chair ne brunisse pas (elle est tellement impeccablement blanche), puis ajouter un demi-verre de vin blanc sec. laisser réduire. Ajouter des tomates en grappe préalablement coupées en deux et un peu de piment, du sel et du poivre. Réserver au chaud.
 
Pendant ce temps, faire cuire les pâtes dans beaucoup d'eau . Quand elles sont prêtes, les égoutter et les verser dans la poêle .

Bien mélanger et servir aussitôt. On peut décorer le plat avec les pinces voire la coque des tourteaux.
 
Nous avons accompagné ce délicieux plat avec un extraordinaire vin blanc du Frioul, un Collio Tocai Friulano de 2006 de Dario Raccaro.

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5 commentaires

Michelaise a dit…
Un bon plat de pâtes, en lisant un bon livre, sur fond de bonne musique ! Il ne manque plus que le vin Lorenzo... 
 
venise a dit…
j'aime tout particulièrement vos billets coups de cœur, et les endroits que vous recommandez. L'an dernier, nous préparions notre voyage à Venise, et nous avons marché dans vos pas, testant vos meilleures adresses. Quelle tristesse qu'aucun voyage ne soit en vue cette année ou les prochaines... il me reste à voyager par la pensée jusqu'à ma lagune chérie. 
 
Lorenzo a dit…
Et si nous relancions l'idée d'un voyage Tramezzinimag ? Peu de monde, un programme un peu différent ? Promis, je vais y réfléchir dès que le livre sera enfin paru et distribué, je m'y attelle ! 
 
Anonyme a dit…
Je suis partante !
Amitiés vénitiennes à tous.
Gabriella 
 
AnnaLivia a dit…
J'ai bien aimé le livre de Judith Martin, léger et souvent drôle. Humeur parfois pince sans rire que j'apprécie. J'ai noté l'adresse du bar à Santa Margarita. J'y passerai en décembre!
Ciao Lorenzo,
a presto! 
 

La librairie de la Toletta, un tempo fà...

Combien d'ouvrages de ma bibliothèque proviennent de cette librairie. Le jeune garçon sur la photo est l'actuel libraire. On y trouvait de tout et le plus souvent à prix réduits. Le Gibert de Venise. En sortant de la maison qui était dans l'impasse juste en face, c'était un bonheur de rentrer farfouiller parmi les rayonnages. Livres d'art, romans, poésie, classiques, livres de philosophie et d'histoire, revues... Mes quatre enfants l'ont découverte en 2005. Ils y ont passé du temps à leur tour ! Il y avait des trésors dans ma jeunesse. Il y en a encore ! Et le plus rare et précieux, la qualité de l'accueil, le sourire et les connaissances du maître des lieux. Longue vie à la libreria AllaToletta ! Une vraie librairie où on aime les livres.

14 novembre 2010

Bienvenu à Veniceland ! Le plan du parc d'attractions est paru !

«Venise s'est transformée en un parc de loisirs pour les vingt millions de touristes qui nous envahissent en toute innocence chaque année» a affirmé dans son communiqué Matteo Secchi, le porte-parole du groupe Venessia.com, à l'initiative de la manifestation. «Tout ce que nous pouvons faire maintenant c'est organiser une fête pour inaugurer le nouveau parc à thème Veniceland» a-t-il ajouté.Cette manifestation en guise de provocation s'adressait à tous les personnes en charge de la gestion de la ville qui ne semblent pas avoir pris la mesure du problème pas plus qu'ils semblent disposer des moyens pour inverser la tendance.
 
Ainsi, sous un ciel mitigé comme souvent en cette période de l'année, les manifestants, déguisés comme le sont les animateurs des parcs à thème sur une dizaine de gondoles, ont organisé une longue procession sur le Grand Canal sous les yeux des touristes interloqués. Ils se sont ensuite rendus à la gare ferroviaire où ils ont vendu des tickets d'entrée pour Veniceland...

Un communiqué officiel de la Ca'Farsetti, signé du maire de Venise, Giorgio Orsoni, annonce que celui-ci s'engage à travailler avec Venessia.com, à l'initiative de cette manifestation, «afin de trouver les meilleures solutions en vue d'une action possible», ajoutant en parfaite connaissance de la personnalité des membres de ce groupe très actif, inventif et à juste titre très vindicatif qui pourrait rassembler de nombreux vénitiens mécontents : «J'espère que votre manifestation parviendra par... la joie, l'esprit ludique et la bonne humeur, à soulever les questions que notre administration doit traiter.»
 
Bravo et félicitations à Matteo Secchi et à ses acolytes. Tramezzinimag continuera de relayer toutes les informations, les prise de position, les coups de gueule mais aussi les avancées devenues fondamentales si on veut vraiment sauver Venise et éviter qu'elle ne devienne vraiment un simple parc à thèmes envahi par de plus en plus de touristes !

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1 commentaire:

Anonyme a dit…

Curieux comme vos billets sur les problèmes de Venise ne font pas florès. La réalité ne sied donc pas aux amoureux de la sérénissima ou bien ne veulent ils pas se rendre à l'évidence ? Notre impuissance et l'inéluctable fin de toute chose ?

Alain

COUPS DE CŒUR (HORS SÉRIE 12) : Rouge comme le ciel

   « Cette musique qui nous atteint le cœur quand la lumière vient à manquer »

Il y a parfois dans la vie des rencontres qui nous changent sans qu'on s'y attende. Une personne, un geste, un objet, un évènement et plus rien n'est comme avant. Cela peut-être un grand malheur ou une merveilleuse chance, Rarement l'un et l'autre, Dramatique ou joyeuse, la conséquence de cette rencontre nous transforme à jamais. C'est peut-être cela le destin.

Le destin, justement, quand il se manifeste chez le jeune Mirco Mencacci prend la forme d'un fusil chargé qu'il n'aurait pas fallu toucher. Ce jeune garçon de huit ans, intelligent, gouailleur, passionné de cinéma et de bricolage., apprécié par tous, grandissait jusqu'à cet accident dans un petit village de Toscane, où il vit avec ses parents, pas riches mais aimants. Soudain, tout bascule. Mirco perd quasiment la vue. Lui qui se remplissait des beautés de la campagne toscane où il jouait avec ses camarades, mais aussi des nombreux films qu'avec son père il allait voir au cinéma du village, ne voit plus que des ombres colorées... La loi italienne de l'époque (nous sommes en 1970) interdit de scolariser les enfants handicapés au milieu des enfants "normaux". Notre héros se retrouve à Gênes, dans un institut fameux où les jeunes aveugles poursuivent leurs études et apprennent à devenir rempailleur ou tisserand... Dans cette école religieuse dirigée d'une main de fer par un directeur borné, lui-même aveugle, il doit apprendre la solitude et l'obscurité.

A lire ces lignes, on entrevoir un mélodrame. Mais il n'en est rien. Mirco est un gamin courageux et curieux, intelligent aussi, qui conserve toute sa vivacité et sa rage de vivre. Il est d'instinct porté à la lutte et à la résistance. Dès son arrivée, tout s'enchaîne. Il va se faire un bon copain d'un bon petit gros joufflu pétri de gentillesse, puis se lier avec la fille de la concierge. qui deviendra "sa fiancée". Mais la rencontre qui va changer sa nuit en féerie, c'est la découverte d'un magnétophone à bandes qui va l'aider à apprivoiser tous les bruits extraordinaires qui l'entourent, créant peu à peu un univers sonore tellement lumineux et parlant, qu'on à l'impression de le voir. La vie de Mirco va en être bouleversée, puisque qu'en enregistrant ces sons, en les organisant, en les montant, il va se sortir de la triste destinée que prévoyait pour lui l'institut. Dans la foulée, il va associer à son destin les autres pensionnaires qui vont rentrer dans son jeu, et l'institution elle-même dont les règles et les principes vont voler en éclat.
 
Ce très beau film, inspiré de la vie du plus brillant et talentueux ingénieur du son italien devenu aveugle à dix ans, pourrait être signé Comencini. Du vrai bon cinéma italien. Léger et précis, incisif même, il transporte le spectateur dans un monde d'émotion où la sensiblerie pleurnicharde n'a rien à voir. Et pourtant difficile de n'avoir pas la larme à l'œil tant l'émotion est partout ; dans l'image du père qui prend dans ses bras son fils inanimé, le visage en sang, et se précipite à l'hôpital, dans la difficulté que l'on ressent avec l'enfant quand il doit appréhender son nouvel univers, dans la tristesse qui envahit l'écran quand on réalise que le petit héros a définitivement perdu la vue : «l'ampoule est cassée, l'ampoule est cassée» répète-t-il en allumant et éteignant la lumière qu'il ne voit plus, mais aussi dans ces moments de grâce où les sons se mélangent et s'assemblent comme par magie sous les doigts de Mirco, révélant à son maître un talent incroyable que rien dans la rigidité des règles de l'école ne permet de développer, où les méchants de la bande s'adoucissent et se rangent à ses côtés. Il y a aussi une scène d'anthologie , quand une demi-douzaine de petits aveugles conduits par Mirco et la fille de la concierge, se rend au cinéma du quartier qui projette un film comique... C'est drôle, poignant, revigorant.

Mais à quoi bon vous raconter le film, je ne puis que vous recommander de le découvrir par vous-même. l'Utopia le présentait en version française à destination des enfants des écoles et des collèges. Car ce beau film a une grande valeur pédagogique. Non seulement parce que les voyants ont toujours beaucoup de mal avec les non-voyants, dont on oublie le plus souvent qu'ils sont des personnes avant que d'être des aveugles, mais aussi parce que cette leçon de vie est bien utile dans une époque mortifère où de fausses valeurs cherchent à s'imposer et n' y réussissent parfois que trop bien. Il existe en DVD sous-titré en français.
Rosso come il cielo
(Rouge comme le ciel)
film de Cristiano Bortone
avec Luca Capriotti, Francesca Maturanza,
Simone Gulli, Paolo Sassanelli.
Italie, 2004
Pour vous faire une idée, voici la bande-annonce : 
 

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3 commentaires:

Charlotte a dit… 
A quand les nouvelles de la manifestation de samedi ??? quel impact sur Venise ? 
Merci de votre information... 
Je vais aller voir par ailleurs sur Internet... 
Merci.
          14 novembre, 2010
Lorenzo a dit...
Ce n'était pas samedi mais aujourd'hui et c'est publié sur Tramezzinimag quasi en même temps que l'AFP ! 
 
14 novembre, 2010

Anonyme a dit… 

           Très beau film c'est vrai tendre mais jamais dans le pathos.  

Veniceland au journal télévisé

 

Le son n'est pas très bon, mais voici ce que montrait hier le journal de la Rete Veneta à l'occasion du dernier évènement mis en scène par Venessia.com, l'inauguration de Veniceland, ou Venise devenue une sorte de Disneyland dans l'indifférence générale. Interview de Matteo Secchi :
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Et ici, l'interview du même sur TeleVenezia, en octobre dernier :

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2 commentaires:

Michelaise a dit…

Difficile de trouver un juste équilibre entre subsides assurés par le tourisme de masse et respect des populations autochtones

Lorenzo a dit…

mais si nous vouons éviter "Veniceland" et l'exode total et définitif (à Venise comme dans d'autres lieux hautement fréquentés par le tourisme mondial), il va falloir trouver des solutions. On ne peut pas sacrifier les populations au tourisme. C'est une question de civilisation et d'humanité. Ne perdons pas notre âme !

13 novembre 2010

Veniceland, c'est demain !

Les amis de Venessia.com ne font jamais dans la dentelle mais leurs coups de gueule sont tout sauf des manœuvres d'arrière-garde. ils disent tout haut (et en vénitien) des vérités que peu de gens veulent entendre. Venise, la vraie, la vivante, est en danger. Ce n'est absolument pas une vision réactionnaire de nantis qui souffrent de devoir partager les merveilles de leur cité. C'est une question - Et Tramezzinimag le répète souvent - qui concerne l'humanité entière. Ce qui se passe à Venise menace aussi le reste du monde, tous les lieux touristiques, des plus fameux aux plus humbles sont la proie de cette folie qui dénature, empêche de voir et chasse les autochtones. C'est pourquoi il nous faut soutenir, sur place pour ceux qui ont la chance d'être à Venise demain, à distance, par blogs et forums interposés, comme c'est déjà le cas depuis quelques semaine, ce grand évènement qui aura lieu à partir de midi, Piazzale Roma :
 
INAUGURATION SOLENNELLE
de
VENICELAND
le gigantesque parc à thème qui a remplacé la vivante Venise
PARC D'ATTRACTION UNIQUE AU MONDE


Vers 11 h.30, un grand cortège naval partira de l'Erbaria, au Rialto, avec la participation de l'ensemble des sociétés de canotage de la ville avec la musique du groupe vénitien La Ghenga Fuoriposto.

A midi, rendez-vous à la Piazzale Roma pour la cérémonie d'inauguration de Veniceland, avec ouverture des guichets, remise des tickets d'entrée gratuite au parc, coupure du ruban et discours officiels. Le plan de la ville réalisé pour aider les touristes et les résidents à s'orienter dans Veniceland sera présenté à la presse.

Venessia.com a annoncé la présence de nombreuses personnalités politiques et artistiques. Le maire de Venise, Giorgio Orsoni, après avoir reçu les dirigeants de Venessia.com, La fait savoir qu'il soutenait l'initiative du groupe et qu'une lettre aux administrés sera diffusée en parallèle à la manifestation. La municipalité semble avoir pris la mesure du danger et l'urgence d'une action en profondeur. 

Tramezzinimag
apporte solennellement son soutien à la manifestation et invite tous ses lecteurs présents à Venise à se joindre aux amis de Venessia.com,  Piazzale Roma !

Bien que ne partageant pas toutes les propositions et options que l'association présente, nous ne pouvons que nous féliciter de l'initiative. Il Decalogo per Venezia est un outil de travail très important qui va permettre l'ouverture d'un débat réel et constructif pour s'atteler enfin à la (vraie) sauvegarde de Venise.

Traduit et diffusé dans le monde entier, le Décalogue pour Venise, est disponible en français grâce à l'intervention d'un de nos plus fidèles lecteurs. Pour en prendre connaissance, le télécharger et le diffuser, cliquez
ICI .

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3 commentaires:

Anonyme a dit…

Merci Lorenzo. J'espère que le maire de Venise, successeur intronisé par Massimo Cacciari, éprouve réellement la volonté de tenir compte des propositions formulées par Venessia.com
Le fait même qu'il invite Venessia.com à formuler des propositions dont il a déjà pris connaissance dans le Décalogue pour Venise ne plaide guère en ce sens.
La protection de l'environnement lagunaire et le maintien dans la ville historique d'une population résidente qui puisse subvenir dignement et non artificiellement à ses besoins me semblent les deux points qui priment toute autre considération.
La prochaine décennie sera vraiment décisive pour décider la vie ou de la mort de Venise telle que beaucoup l'ont connue et aimée.
Condorcet.

Anne a dit…

Fausto avait lui aussi parlé de cette actualité dans un billet précédent. Souhaitons que cette initiative rencontre de nombreux échos!
Anne

alain a dit…

Pleinement d'accord avec Condorcet!

10 novembre 2010

Transports en commun


Avouez que, même aux heures de pointe - hélas la foule des hommes d'affaires, des écoliers et des ménagères a été remplacée par les hordes de touristes - utiliser les transports en commun à Venise demeure un bonheur. Le rythme, les bruits, les odeurs et ce paysage unique au monde. J'ai le souvenir de ces soirs d'hiver où, revenant de la galerie où je travaillais, j'aimais m'asseoir dans la cabine au milieu des vénitiens fatigués comme moi de leur journée. Dehors la nuit tombée rendait tout plus mystérieux. Quelques touristes seulement, restés debout sur le pont, remplissaient leurs yeux de toute cette beauté au milieu de laquelle les vénitiens vivent depuis toujours. Sur les banquettes, tout un monde se côtoyait, des religieuses, des écoliers, de vieux messieurs plongés dans la lecture d'un journal du soir, des étudiants, des ouvriers, quelques dames bien habillées se rendant à un dîner ou au théâtre... A Bordeaux quand je suis dans le tramway, ou à Paris dans le métro, il m'arrive de fermer les yeux et d'imaginer le vaporetto bondé, cette linea 5 que j'ai pris chaque jour pendant plusieurs années. Des sons et des odeurs ressurgissent alors pour mon plus grand bonheur.

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1 commentaire:

Anne a dit…

Lorenzo, votre article m'évoque un souvenir agréable. Alain et moi avions assisté à un concert romantique dans un palais vénitien où le ténor avait particulièrement bien interprété son rôle et, quelques minutes après, nous l'avons retrouvé sur le vaporetto, en vêtements ordinaires, l'attitude anonyme parmi les autres passagers. Cela fait s'interroger sur l'histoire de chaque passager d'un vaporetto...
Anne

07 novembre 2010

Le matin nous allions tous les quatre le cabas à la main...

« Le matin nous allions tous les quatre le cabas à la main, acheter des calmars au marché du Rialto, où nager dans un bain populaire des Zattere – le soir, revenant du centre par l'étroite calli qui mène du Grand Canal vers notre quartier de Dorsoduro, nous entendions tout contre notre joue, au long des fenêtres des petites maisons basses, la respiration des dormeurs : à Venise, où le mur de la vie privée est à peine le rideau de perles qui tient lieu de porte dans le Midi, on circule non dans des rues, mais dans des couloirs de maisons, et du matin au soir c'était pour nous Goldoni bien plus que Barrès : le charme de cette ville morte, c'est avant tout pour moi qu'elle vive encore comme aucune, tous les petits bruits de cette vie menue et attachante, hollandaise : un pas sur les dalles, un seau qu'on remplit, une persienne retombée, une conversation qui monte derrière un pan de mur, prenant sur le fond du silence une résonance et une signification de théâtre. Et jamais le soleil ne fut aussi frais et aussi jaune, aussi ancien et aussi jeune que ce septembre-là sur les Zattere, par où nous prenions presque toujours en sortant de la maison, et qui sont bien pour moi le quai le plus tentant qui soit au monde. C'est ainsi qu'il faut habiter cette ville naïve et merveilleuse : quel charme le soir d'y rentrer non à l'hôtel, mais à la maison ! »

Julien Gracq écrivit ce beau texte, paru dans Lettrines, à l'occasion de son unique séjour à Venise, en 1959, chez son ami le poète André Pieyre de Mandiargues, qui habitait derrière San Trovaso, dans cette jolie maison embellie par un des plus jolis jardins secrets de toute la ville, en face du palazzo Clari, notre consulat général. Il ne retourna en Italie qu'en 1976, et presque à reculons. 
 
L'auteur du Rivage des Syrtes craignait plus que tout de se retrouver au milieu de ces « touristes » qu’il avait toujours dénoncés comme une plaie de notre époque (déjà en 1959 !). Comme il l'écrit dans ce texte, le fait de découvrir la ville en y vivant à la manière des vénitiens lui permit de se sentir à l'aise, puis conquis par l'atmosphère unique de la Sérénissime. Les lecteurs de Tramezzinimag savent combien il a raison. Vivre à Venise comme les vénitiens. L'Unesco oublie d'inscrire cela dans ses règles qu'il faudrait imposer aux visiteurs ! Les anglais le savent qui disent « When in Rome, do as the Romans do ! »
 
 Julien Gracq
 Lettrines I
 Ed. José Corti, 1967
 256 pages.


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4 commentaires:

Michelaise a dit…

Justement, c'est exactement cela qu'on cherche à Venise, "le cabas à la main !!"

VenetiaMicio a dit…

La Venise que vous aimez et que vous avez connue, celle que j'ai pu découvrir, il y a 30 ans...

Anonyme a dit…

Venise 86 :
Ma vie est ailleurs, et autrement en ce moment, mais ciel, que Venise me manque, cette Venise là, dont vous nous parlez, avec ce chez moi que j'ai rêvé pouvoir y trouver et qui, pour l'instant, est remplacé par un nouveau chez moi en ce marais poitevin que l'on nomme Venise verte. Une consolation diraient certains, une ironie du sort pour moi qui constate que les lieux que nous aimons ne s'accordent pas souvent avec les êtres que nous chérissons tendrement. J'ai choisi de consacrer les années à venir à ceux que j'aime, aux miens, à mes tripes, abandonnant ainsi Venise, la réduisant à une destination de vacances.... Venise n'est peut-être que le refuge des solitaires émerveillés, brulés à ses splendeurs,et protégés par elles.
Venise reste mon rêve intérieur, l'indicible, le non partageable avec le commun des rencontres quotidiennes, ma merveille, là où j'ai envie de conduire ou d'envoyer ceux que j'aime pour qu'à travers elle ils me rencontrent un peu, réellement, là où les mots sont impuissants à dire. Venise me manque, tout simplement, depuis trop longtemps !

Anonyme a dit…

Venise en novembre, quelle merveille, les enfants jouent ds les rues, tapent sur les casseroles pour la san martino, je reprens l'avion pour paris ce soir, trista, mais tellement rechargée de cette ville, ses murs, ses pierres, son eau, son silence, sa beauté sublime

06 novembre 2010

Les Zattere au crépuscule


© Francesco Barasciutti - Tous Droits réservés.


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3 commentaires:

Michelaise a dit…

Frappée lors de mon dernier séjour, à propos de crépuscule, par ce qui j'ai appelé (cela n'a sans doute rien d'une invention, d'autres y ont sans doute déjà pensé avant moi "l'heure bleue"... il ne me souvenait pas avoir apprécié ce moment si intensément que cette fois -ci ! Un billet prévu pour ce soir sur mon blog, tente d'en rendre l'intensité mais les photos ne donnent rien de l'émotion qui accompagne cette "bleuté" (oups !!)

VenetiaMicio a dit…

Le lieu magique pour les amoureux de Venise, dans ce sens ou dans l'autre, ma promenade préférée par tous les temps et toutes les saisons...
Danielle

pienadigrazia a dit…

J'y serai demain ! Et mes petits carnets débordent de vos "bonnes adresses". Merci d'être un de mes rendez-vous vénitiens pour le quotidien loin de la Sérénissime...