19 janvier 2006

Berlusconi, vous en pensez quoi vous ?

Je sors d'une séance de cinéma édifiante. En V.O., je viens de voir "Viva Zapatero" de Sabina Guzzanti. Issue de la nomenklatura (son père est sénateur de centre-droit), cette jeune comédienne est féroce et possède au plus haut degré l'art de la satire et sa dent est dure. Virée parce qu'elle aurait insulté le Président du Conseil en disant trop haut des vérités trop vraies, elle a surpris tout le monde lors de la projection hors sélection officielle de son documentaire à la Mostra de Venise, avec la secrète approbation des organisateurs du festival. Médusée l'Italie a acclamé ce film. Quand je vous dis qu'en dépit de tout, la démocratie est joyeuse et que tous les espoirs sont permis ! En tout cas ne perdons pas de vue ce qui se passe de l'autre côté des Alpes. En général c'est un laboratoire expérimental qui s'étend ensuite comme tâche d'huile en Europe... Faisons mentir la tradition, ne mettons pas sur le trône un émule du Cavaliere ! Juste à titre informatif, voici un texte d'Ignacio Ramonet, du Monde Diplomatique, daté de 2002. Tout y était dit.

Berlusconi Par Ignacio Ramonet


Ignacio Ramonet, directeur du Monde diplomatique de 1990 à 2008 publia en février 2002 dans les colonnes du mensuel, cet article sur Silvio Berlusconi. Au moment où cet affairiste habile et manipulateur s'est emparé de nouveau du pouvoir et fait main basse sur l'économie, les finances et les médias de son pays, TraMeZziniMag qui défend la constitution italienne, la liberté du peuple italien et une vision de la société largement en phase avec celle du Monde Diplomatique a sollicité la faveur de pouvoir publier cet excellente analyse. Quand les loups - ou bien sont-ce des rats - s'emparent du pouvoir politique, la démocratie est en danger et avec elle les acquis sociaux, le droit et la liberté d'expression, l'égalité et la fraternité menacées.
 
De toutes les formes de « persuasion clandestine »,
la plus implacable est celle qui est exercée
tout simplement par l’
ordre des choses.
- Pierre Bourdieu.
En Italie, l’ordre des choses a persuadé de manière invisible une majorité d’électeurs que le temps des partis traditionnels était terminé. Cette conviction s’est enracinée dans un constat : le système politique connaît, depuis les années 1980, une dégénérescence accélérée. Certains parlent de « gangrène » et de « putréfaction ». La corruption s’est généralisée et a pris des proportions hallucinantes. Le système de pots-de-vin a coûté au pays plus de 75 milliards d’euros... Le financement occulte des partis a favorisé un fabuleux enrichissement personnel des principaux dirigeants politiques, en particulier des socialistes et des démocrates-chrétiens. « Quiconque avait des yeux pour voir, a pu affirmer Indro Montanelli, se rendait compte combien le niveau de vie des hauts responsables contrastait avec leurs déclarations de revenus (1). »

Dès 1992, une avalanche d’affaires sont révélées par l’opération « Mani pulite » (Mains propres) et le juge Antonio Di Pietro. L’ancien président du conseil et chef des socialistes, Bettino Craxi, accusé de s’être enrichi illégalement, démissionne dans le plus grand désordre, conspué par une foule hargneuse qui tente même de le lyncher... A son tour, M. Giulio Andreotti, lui aussi ancien président du conseil et principal dirigeant de la Démocratie chrétienne est inculpé, traîné dans la fange, accusé de « collusion avec la Mafia », de « complicité d’assassinat »...

La chute de ces deux géants fait tanguer l’ensemble du système politique, qui voit en l’espace de quelques mois des centaines de députés, de sénateurs et d’anciens ministres voués aux gémonies, frappés par les scandales, poursuivis par les juges et vilipendés par les médias... Accusée de malversations de toutes sortes, la classe politique au pouvoir se retrouve décapitée, désavouée par l’opinion publique, et sombre dans le discrédit. « Le vide est tel, la panique si forte, écrit Eric Joszef, que certains craignent ouvertement un coup d’Etat (2).  »

Au milieu de ce grand naufrage, ce n’est pas par un coup d’Etat, mais par le recours à une sorte d’hypnose télévisuelle collective, que M. Silvio Berlusconi, allié déjà aux postfascistes d’Alliance nationale et aux xénophobes de la Ligue du Nord, remporte une première fois les élections et devient président du conseil de mai à décembre 1994. Cette expérience du pouvoir sera un échec. Mais il n’a pas découragé M. Berlusconi, accusé lui-même d’affairisme, de combines louches et de tripotages, qui, pour redevenir chef du gouvernement en mai 2001, a pu compter sur ses nombreux atouts.

Quels atouts ? En premier lieu ceux que lui offre son immense fortune, la quatorzième du monde et la première d’Italie (3). Une fortune bâtie à partir de rien, grâce à la protection, au départ, de son ami socialiste Bettino Craxi. A coups de manigances, il réussit d’abord dans l’immobilier, puis dans la grande distribution et les supermarchés, ensuite dans les assurances et la publicité, et enfin dans le cinéma et la télévision. Il devient, avec le groupe Bertelsmann, Rupert Murdoch, Leo Kirsch et Jean-Marie Messier, l’un des empereurs des médias en Europe.

M. Berlusconi va mettre à profit sa richesse fabuleuse et la formidable puissance que lui confèrent, en matière de violence symbolique (4), ses chaînes de télévision pour démontrer, à l’heure de la mondialisation, une équation simple : quand on possède le pouvoir économique et le pouvoir médiatique, le pouvoir politique s’acquiert presque automatiquement (5). Et même triomphalement puisque son parti, Forza Italia, a obtenu le 13 mai 2001 environ 30 % des voix aux élections législatives, devenant ainsi la première formation politique d’Italie...

Démagogue et populiste, M. Berlusconi ne s’embarrasse pas de scrupules. En matière d’alliés, il n’a pas hésité à pactiser avec l’ex-fasciste Gianfranco Fini et le raciste Umberto Bossi. Ces trois hommes constituent le triumvirat le plus grotesque et le plus nauséeux d’Europe. Au point que, dès avant ces élections, un hebdomadaire britannique, rappelant les accusations portées par la justice italienne contre M. Berlusconi, estimait qu’un tel dirigeant n’était « pas digne de gouverner l’Italie », car il constituait « un danger pour la démocratie » et une « menace pour l’Etat de droit (6) ».

Ces sombres prédictions se sont révélées justes. Après le pitoyable effondrement des partis traditionnels, la société italienne, si cultivée, assiste assez impassible (seul le monde du cinéma est entré en résistance) à l’actuelle dégradation d’un système politique de plus en plus confus, extravagant, ridicule et dangereux. Avec la gouaille d’un bonimenteur de foire et grâce à son monopole de la télévision, M. Berlusconi met en place ce que Darío Fo qualifie de « nouveau fascisme (7) ». Toute la question est de savoir dans quelle mesure ce modèle italien si préoccupant risque de s’étendre demain à d’autres pays d’Europe...

© Ignacio Ramonet
Février 2002.
Avec l'aimable autorisation du Monde Diplomatique.

_________________

Notes

(1) Cité par Eric Joszef, Main basse sur l’Italie. La résistible ascension de Silvio Berlusconi, Grasset, Paris, 2001, p. 37.
(2) Ibid, p. 41.
(3) La revue américaine Forbes estime la fortune de M. Berlusconi à 14,5 milliards d’euros.
(4) « La violence symbolique est cette forme de violence qui s’exerce sur un agent social avec sa complicité. » Pierre Bourdieu (avec Loïc J. D. Wacquant), in Réponses, Seuil, Paris, 1992, p. 142.
(5) Démonstration également faite par M. Michael Bloomberg, milliardaire américain, propriétaire de la chaîne planétaire d’informations économiques en continu Bloomberg TV, qui a dépensé plus de 77,5 millions d’euros pour sa campagne électorale et a pu ainsi réaliser son rêve de devenir, depuis le 1er décembre 2001, maire de New York...
(6) The Economist, Londres, 28 avril 2001.
(7) Darío Fo, « Le nouveau fascisme est arrivé », Le Monde, 11 janvier 2002.

Amoureux de Venise, connaissez-vous l'Avogaria ?

Ce lieu magique est la démonstration accomplie que la tradition, l’histoire, le passé peuvent se mêler avec beaucoup de bonheur au modernisme le plus élaboré. Ce restaurant situé au 1629 Dorsoduro, entre la chapelle San Ludovico (lieu d’expositions d’art contemporain dont je vous reparlerai) et San Barnaba, est selon moi le plus esthétique de tous ceux qui existent à Venise. Une atmosphère raffinée et élégante, un public très choisi visiblement conscient du choix qu’ils font en venant dîner ici, une cuisine mêlant tradition et innovation à l’italienne, un accueil incomparable. Bref un endroit où il fait bon venir.
Avec le Harry’s dolce, le Caffé Orientale, et le loundge dont j’ai déjà parlé, l’Avogaria (dont la métamorphose date de 2002) fait partie de ces restaurants "lounge" de qualité internationale, tant par ce qu’on y sert que par la beauté moderne et raffinée des lieux. Ouvert en 1986 je crois, il a été restauré par l’architecte Francesco Pugliese, frère complice de la cuisinière, qui a su mettre en valeur les vieux murs typiques de brique vieux de 400 ans, par des panneaux de couleurs denses et du mobilier et des accessoires ultra contemporains.
Mais, contrairement à ce qui se retrouve dans les créations de beaucoup de nos prétentieux et redondants architectes hexagonaux, tout à l'Avogaria est harmonieux, chaleureux, et surtout confortable. Ici on ne trouve pas de trace de ce snobisme qui veut que la beauté n’ait rien à voir - surtout pas - avec le confort dont la recherche est jugée trop vulgaire. On se sent bien à l’Avogaria, véritable lieu Feng-Shui, non seulement parce que Mimmo Piccolomo, le gérant, est accueillant sans affectation, parce que la cuisine inventive et sensuelle d’Antonella Pugliese fait des merveilles pour nos papilles, plongeant ses racines dans la richesse culinaire des Pouilles, parce que la carte des vins est riche et gourmande, parce que les végétariens y sont bienvenus, dorlotés et ravis, mais aussi et dès l’entrée, parce qu’on y est bien assis, parce que la lumière est agréablement nuancée, l’acoustique onctueuse et la compagnie le plus souvent de bon aloi.
Un cadre slowfood (http://www.slowfood.com/) de toute évidence. L’addition n’est pas toujours légère certes (compter au minimum 50 € par personne), mais une soirée entre amis, entre amoureux, pour le plaisir ou les affaires, vaut bien que l’on allège son portefeuille. Je vous recommande leur site que j’ai mis en lien, il vous donnera une idée parfaite des lieux. Manquent le parfum des mets et la saveur des vins (ils ont un délicieux Moscato di Trani !)… Sans conteste, l’un des meilleurs restaurants de la ville !


Il est prudent de réserver soit par téléphone, soit par mail. Fermeture hebdomadaire le mardi. 

posted by lorenzo at 13:08

19 janvier 1806, le début du racket napoléonien, jour de deuil à Venise !

Quelqu'un a proposé de faire du 19 janvier, un jour de deuil pour Venise. La raison ? Il y a exactement deux cents ans, jour pour jour, Napoléon revenait à Venise dix ans après sa première razzia. Devenu le premier empereur républicain de l'histoire, entouré d'une pompe éminemment supérieure à celle des doges que seulement Bokassa, l'empereur africain fantoche surpassera au XXe siècle, avec l'aide de Valéry Giscard d'Estaing (vous savez celui au joli nom d'emprunt, comme disait le général de Gaulle), n'ayant plus les Habsbourg sur les bras, Bonaparte put faire enfin main basse sur la ville, réalisant ce qu'Attila ne put faire : il pilla systématiquement tous les trésors de la Sérénissime mais aussi mit en place une politique de racket maffieuse enevrs les habitants. Il bouleversa tout, ruina tout. Il fit abattre des quartiers entiers, des églises, des palais, réalisant de nouvelles avenues comme la Via Eugenia (aujourd'hui la Via Garibaldi).

Ce 19 janvier 1806, commençait la démolition de la petite église San Geminiano construite par Sansovino qui faisait face à la basilique San Marco pour aménager un salon de bal dans son palais. Enrageant de ne pas voir la lagune depuis son bureau, il fit démolir les antiques magasins de grains que connurent Marco Polo et Carpaccio et aménage au à la place les jardins de ce qu'il appela "son palais royal". La liste des terribles exactions dont s'est rendu responsable le caporal corse, et son administration, serait trop longue à énumérer ici. Trop longue pour être oubliée aussi. Et, dans cette société qui inventa le concept néo-bourgeois du "décorum", totalement indifférente à ce qui n'avait pas un rapport avec l'argent, pas une seule voix ne s'est élevée. Silence absolu sur les rapines, les taxes somptuaires pour les manteaux de cour de l'entourage de Buonaparte, pour la construction de nouvelles gondoles entièrement recouvertes d'or, sur la fermeture et le pillage des couvents. Voilà un silence bien préoccupant. Un silence avilissant. Venise alors n'aurait été que l'ombre d'elle-même ? Serait-elle arrivée dans ces dernières années du XVIIIe siècle à un tel degré d'inertie et de déliquescence pour se laisser dépouiller sans un soupir, sans un cri de révolte ? Ce manque de réaction n'est-il pas la preuve de la marginalité extrême dans lequel le sentiment d'appartenance à une communauté spécifique avait pu tomber, combien la fierté de se dire "vénitien" ne voulait plus rien dire ? 
Les coups mortels assénés par l'infâme parvenu qui domina l'Europe pendant trop d'années à cette ville unique et à sa culture reste aujourd'hui tolérée, voire digérée. Prenons l'exemple du démantèlement des deux lions avec le doge qui surmontaient les grandes fenêtres d'apparat du Palais ducal. Il fallut attendre 1896 pour que l'Etat Italien, à la demande expresse du roi, commande au sculpteur Giovanni Bottasso, le grand groupe représentant le Doge Gritti agenouillé devant le lion de Saint Marc, destiné à remplir le vide laissé au-dessus de la fenêtre en ogive qui donne sur la Piazzetta. Regardez bien, l'autre grande fenêtre, celle sur le Bassin de Saint Marc demeure vide, comme une cicatrice rappelant aux passagers des paquebots qui passent chaque jour devant la piazza les tortures infligées à la Sérénissime par un monarque parvenu et vaniteux. Tant qu'un lion n'y sera pas remis (aux français de le faire et ce serait en projet), il faut comprendre que les authentiques fils de Venise gardent un certain resentiment vis à vis de notre pays ! comme le souligne Sergio Dall'Omo dans un article du Gazzettino (initulé assez durement "Napoleone, l'ignavia e la vergogna", c'est à dire "Napoléon, la lâcheté et la honte"...). Il termine son papier en disant " tant que restera vide ce trou au-dessus de la grande baie ogivale sur le bassin, il y aura au moins "un" vénitien pour crier honte à napoléon !").
Mais s'il n'y avait que cela... Et les chevaux de la basilique démantelés pour orner l'arc de triomphe des Tuileries, les tableaux, dont le grand Véronèse volé au couvent de San Giorgio, devenu aujourd'hui une des pièces maîtresses des coillections d'art italien du Louvre, les ornements sacerdotaux des églises et des couvents, l'or et l'argenterie des familles patriciennes, leurs bijoux, etc... Un pillage en règle qui dura tout au long de l'administration française et qui explique pourquoi bon nombre de patriciens et de religieux accueillirent avec un soupir de soulagement l'annonce de la domination autrichienne. Eux au moins ne pillèrent pas. Peut-être parce qu'il n'y avait plus grand chose à piller. Mais les Habsbourg n'ont jamais été des barbares corses parvenus...
Une dernière chose avant de clore le triste chapitre de l'occupation française. Je suis vénitien. Le vénitien a pour ennemi héréditaire le génois. Napoléon était corse. La Corse était génoise d'origine, de pensée et d'idées. Gênes était donc l'ennemie jurée de Venise. Indirectement, les actes de Napoléon, sa gestion, ses décisions, tout déborde de cette haine profonde et sui generis du génois pour la Sérénissime. Mais, les siècles passant, on commence à comprendre ce que fut vraiment ce tyran, un habile politicien, certainement un fin tacticien, mais rien d'autre après tout qu'un voleur d'idées, un chef prétentieux et mégalomane, un parvenu pilleur et escroc, qui sut avant tout enrichir sa famille et ne s'encombra jamais d'aberrations ni de contradictions sous le prétexte de servir la France... Un menteur, un voleur. Adultère, mauvais joueur, il ruina Venise comme il ruina la France et les français. Bref, un usurpateur à trois sous qui ne mérite pas de dormir aux Invalides ni même qu'on en parle.

Il est à la mode aujourd'hui de demander pardon à ceux que l'on a trahi ou fait souffrir. Cette attitude hypocrite dépasse souvent le ridicule. Il serait bon pourtant, pour effacer les tristes souvenir du 19 janvier 1806, que la France rende à Venise certaines pièces emblématiques, comme on lui fit rendre le quadrige qui a retrouvé sa place depuis le règne de Louis XVIII dans la basilique. Je pense au Veronese du Louvre qui serait mieux dans la grande salle de San Giorgio qu'à Paris ! Mais c'est une autre histoire. Nous réparons du mieux que nous pouvons par les nombreuses initiatives des différents comités qui s'acharnent depuis des années à la sauvegarde de Venise. Œuvres d'art, monuments, bâtiments privés, la France contribue beaucoup. Cela ne fait hélas pas oublier l'Attila des temps modernes ! 


Illustrations :
1- "Napoléon 1er préside la régate sur le grand canal, 2 décembre 1807" par Giuseppe Borsato, Versailles, Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon.
2- "Napoléon 1er roi d'Italie" par Andrea Appiani, Ile d'Aix, Musée Napoléonien.
3- Caricature de Napoléon d'après une gravure russe, 1807 par George Cruikshank
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