06 novembre 2024

C'était le 6 novembre, le ciel était bleu et le soleil brillait...


1980. Le monde était en train de changer. Ce jour-là, rien ne semblait devoir aller. L'air était très froid depuis quelques jours - il faisait -3° le matin
à Bordeaux et la température ne dépassait guère 8° dans l'après-midi. Partout en France il neigeait. Comme pour le temps, ce mois de Novembre ne s'annonçait pas sous de bonnes augures. Une tension dans ma maison se faisait sentir, d'abord comme un doute, puis un poids qui pesait sur nos poitrines. 

Ce n'était peut-être que la projection du malaise intérieur qui s'était emparé du garçon joyeux et léger que j'étais encore. Tout allait de travers. Nous accomplissions tous les gestes habituels, ces rituels de la vie de famille, mais plus de joie, ni de légèreté dans l'air. Même les fidèles Maria et René semblaient tout entreprendre avec effort. La cuisine était toujours silencieuse. maria qui chantait toujours quand elle préparait les repas ne disait rien. René, quand il nous croisait, gardait les sourcils froncés. Il s'esquivait, comme gêné. L'inquiétude était partout.
 
Oui tout allait de travers, et cela depuis des semaines. C'était devenu une évidence le soir de mon anniversaire, une semaine plus tôt. C'était un samedi. Samedi 25 octobre. Mon jour de naissance. Un jour de réjouissances. Je quittais officiellement l'adolescence. D'autres à mon âge se frottaient depuis longtemps au monde des adultes, certains déjà mariés avaient le regard plus grave, le pas plus pesant. Je les regardais avec curiosité et un peu de mépris aussi. je ne savais pas encore combien tout peut basculer en un instant et précipiter l'enfant joyeux que j'avais toujours été, dans la pleine conscience de son incomplétude, pour parler le jargon de notre époque. Mon père était malade depuis des mois et depuis des mois je refusais d'entendre ses paroles annonçant sa fin proche, son angoisse devant la situation qui nous attendait. Il disait cela depuis tellement d'années, son désir de partager avec ses fils encore un peu d'intimité. De complicité... Nous trouvions ses propos tellement décalés par rapport à notre situation matérielle, à notre train de vie, à cette chape de joie et de sérénité qui couvrait notre vie au quotidien. Il avait raison portant. L'admettre aura été douloureux et la tristesse démesurée, quand soudain il a fallu réaliser qu'il ne faisait qu'annoncer une évidence et que une page allait se tourner, douloureusement pour nous tous, et les enfants en particulier.
 
Il était sorti de l'hôpital pour mon anniversaire et devait y retourner le lundi matin. Pour la première fois, mon père semblait ailleurs en arrivant. Il tentait de donner le change, mais nous sentions bien qu'il souffrait. Maman avait fait préparer un dîner de fête pour mon anniversaire. Pas d'invités, seulement nous, notre famille. La salle à manger était éclairée comme al giorno, des fleurs dans les vases, un couvert d'apparat, des bougies dans les chandeliers. Tout était réuni pour que  joie et délice. Papa présidait la grande table. Il avait choisi un Sauternes et un Médoc de mon année de naissance. Au dessert, le champagne qu'on servit était un Dom Pérignon 1975. Nous l'avions acheté ensemble quelques semaines plus tôt.  J'ai conservé la bouteille depuis toutes ces années.
 
Mon père restait silencieux contrairement à son habitude. Il touchait à peine aux plats servis et se retira vite, après avoir attendu que je souffle les bougies du gâteau d'anniversaire. Un magnifique Succès au praliné de chez Demund ou bien était-ce Jegher... Il s'installa dans le salon où nous l'avons tous rejoint. En dépit des fleurs, des lumières diffusées par les nombreuses lampes du grand salon, du feu qui crépitait dans la cheminée que René avait allumé juste avant le dîner, il régnait entre ces quatre murs une atmosphère lourde. Sensation inexplicable. Je ne me souviens plus vraiment de ce nous avons fait. Papa repartait le lendemain à l'hôpital, officiellement pour une petite intervention sur les jambes. Il ne revint jamais à la maison...
 
Quelques jours plus tard, un jeudi, tout fut accompli. Je revois tout comme les images d'un film. J'étais seul à la maison. Notre mère et mon frère étaient à l'hôpital. La veille, papa avait demandé à ce que je passe le voir. J'avais refusé. Je ne voulais pas le voir sur son lit d'hôpital, tout en moins refusait d'accepter sa maladie, la gravité de son état. je priais sans cesse pour qu'il guérisse, pour que tout redevienne comme avant et en même temps je pestais, très en colère contre lui qui ne devait pas être malade, qui ne pouvait pas, qui était trop fort, trop puissant, trop bon médecin, trop rempli d'amour et de compassion pour ne pas résister à l'irréductible. Il n'avait que 59 ans ! Nous étions encore des enfants, notre monde privilégié, heureux, paisible ne pouvait pas être sali, abimé, détérioré. Tout devait, tout allait redevenir comme avant. Je voulais m'en persuader.
 
J'étais seul dans ma chambre quand Maria vint frapper à ma porte, me demandant de descendre au secrétariat. Un appel téléphonique. Ce n'était pas l'usage. I n'y avait qu'une ligne à cette époque, et lorsque nous recevions un appel personnel pendant les consultations, mon père ou la secrétaire faisait retentir le téléphone de l'étage, me recommandant de ne pas rester longtemps. J'aurai pu comprendre que l'appel reçu concernait papa. Qu'il s'était réveillé et souhaitait me parler. Son cabinet de occupait la rotonde du premier étage et l'antichambre du premier étage entre le grand salon et la salle à manger. Pour ne pas passer par le salon d'attente, il fallait emprunter l'escalier de service, traverser l'immense salle à manger. J'ouvre la porte. Devant moi, la secrétaire. Elle était debout, très pâle. elle me tendit le combiné sans me dire qui me demandait. Au bout du fil, mon oncle Henri, le plus jeune frère de papa. Je ne saisissais pas ce qu'il essayait de me dire. Il cherchait ses mots, bafouillait. Cette excitation que je prenais pour de la volubilité m'agaça. Puis, après un moment de silence, j'entendis une respiration profonde. Il me demanda si je savais. Que devrais-je savoir ? ai-je pensé soudain. Autre soupir et  il se lança, brusquement dans un sanglot «Ton papa est mort, Moni est mort. C'est fini. Tu comprends ?» et il raccrocha, ne pouvant pas en supporter davantage. L'oncle Henri est le dernier de la fratrie. A plus de 90 ans c'est aujourd'hui le seul survivant. Mon père avait été longtemps son héros, son repère et son soutien, comme il le fut - j'allais vite l'apprendre - pour bien des membres de la famille ou d'autres, ses amis, ses camarades... Je ne sais pas ce que j'ai dit à mon oncle qui répétait au bout du fil, des sanglots dans la voix «mon frère est mort,  Moni est mort ». Certainement des « je suis désolé» déplacés, ou quelque chose du genre puis j'ai tendu le combiné à la secrétaire. Parfois je crois me souvenir que je restais tétanisé, tenant le combiné à distance comme s'il me brûlait. La secrétaire, les yeux pleins de larmes, me l'enleva doucement et le reposa. 
 
Par réflexe, je lui demandais si elle voulait bien informer le jeune médecin qui remplaçait papa depuis des semaines. Elle s'exécuta, certainement soulagée de n'avoir pas à rester dans la pièce. Personne autour de moi ne pouvait le savoir, ni le comprendre. Quelque chose venait de s'effondrer en moi, indéfinissable, douloureux, désordonné. Mon père venait de mourir et je n'étais pas allé à son chevet une dernière fois comme il me l'avait fait demander. Comme tous me l'avaient demandé. J'avais trahi ce lien unique et souvent douloureux, violent entre un fils et son père. Il était parti sans que je puisse l'embrasser une dernière fois, sans pouvoir lui dire que je l'aimais...  Et je ne trouvais rien à dire d'autre que cet ignoble «je suis désolé». J'aurai mérité une gifle qui aurait eu le mérite de me réveiller, et de m'ouvrir les yeux en même temps que le cœur.
 
Je n'avais pas eu cette ultime conversation que depuis mon anniversaire, il cherchait à avoir avec moi. Je ne l'aurai jamais.  Je fuyais ce face-à-face Quelle en était la raison ? J'ai longtemps cherché, comme j'ai longtemps évacué ces moments où en quelques minutes mon univers s'était écroulé. Je ne voulais pas croire alors à la proximité de l'inexorable. Je n'avais pas voulu croire à sa mort imminente. Je ne savais pas comment affronter ce qu'il avait à me dire, tout ce dont mon corps avait le pressentiment. Je me faisais dur, froid, indifférent quand il eut fallu être proche, tendre même... 
 
Il n'y avait que deux patientes dans la pièce. Les deux dames qui attendaient d'être reçues par le remplaçant de papa, s'étaient levées aussi, certainement informées de la situation. Le jeune médecin sortit du cabinet, visiblement embarrassé,  suivi de la secrétaire un mouchoir entre les mains. A côté de moi, Maria tripotait nerveusement le torchon qu'elle avait entre les mains. « Papa vient de mourir ! Mon père vient de nous quitter ! ». Je m'entends encore prononcer ces paroles, à tous ces gens les uns après les autres, qui me regardaient, figés et embarrassés. Dans un état second, je crois avoir répété la formule plusieurs fois, puis me suis précipité dans la pièce voisine, la grande salle à manger, suivi par Maria. Je la revois assise au bout de la grande table de marbre blanc qu'elle essuyait et ressuyait machinalement. Tout semblait n'avoir plus de couleur, les boiseries, les rideaux, la grande verdure d'Aubusson au mur, les grands arbres effeuillés du jardin public, de l'autre côté de la rue, les fruits dans la grande coupe. 

Je ne sais plus ce que j'ai fait et dit ensuite... Je revois notre chère Maria un peu plus tard qui pleurait en servant le thé dans le salon. La pluie qui tombait derrière les grandes fenêtres. Cela devait être plus tard, quand ma mère et mon frère sont rentrés de l'hôpital... Commença le défilé de la famille, des amis... Non, un trou noir ; Je ne me souviens plus des heures et des jours qui ont suivi l'immense cataclysme qui emporta mon enfance... Un an plus tard je m'installais à Venise. Ce choix mal compris par beaucoup dans mon entourage me rédima. Venise la Sérénissime ensorceleuse m'a sauvé.





Fortuny, un prince de l'esthétique à Venise

Début des années 80, le commencement de l'hiver à Venise. A l'époque les étudiants ne disposaient pas d'autant de lieux qu'aujourd'hui pour se retrouver après les cours et le soir tout fermait rapidement. Dès 18 heures une chape de brume et de silence recouvrait la ville. C'était envoûtant mais parfois désespérant pour les jeunes gens que nous étions. Quelques établissements cependant restaient ouverts tard, mais au vu du public qui les fréquentait, l'addition était vite salée. Le Haig's, près du Gritti, le Cherubin' à San Luca... Il y avait aussi - plus abordable - le Corner pub, à San Vio, qui existe toujours. Ailleurs, les bars baissaient leur rideau dès la tombée du jour. Je connaissais encore peu de monde, quelques étudiants, surtout ceux de mon cours à la Dante Alighieri pour parfaire mes connaissances en italien. Surtout des étrangers. Je désespérais de frayer avec mes condisciples italiens et je n'avais encore aucune relation avec des vénitiens en dehors de Gabriele avec qui je travaillais chez Biasin et du plus jeune fils de l'aubergiste, Federico. 
 
C'est au Cherubin que je rencontrais par hasard un groupe de vénitiens de mon âge. A l'époque je fumais des Craven A, cigarettes de tabac blond au goût délicieux munies d'un faux-filtre qu'on vendait dans un emballage de carton renforcé rouge et blanc que je trouvais fort élégant. C'étaient déjà les cigarettes que fumaient mes parents. Je ne sais pas ce qu'un psychanalyste en déduirait, mais cela avait attiré l'attention du petit groupe. 
 
Ils étaient quatre ou cinq dont deux filles ravissantes déjà croisées du côté de Santa Margherita. J'avais remarqué leur allure, nonchalante autant que décidée, qui me rappela aussitôt ma bande d'amis laissée en France, Nicolas, Antoine, Didier, Marie-Laure et les autres... Ceux que nous appelions à Sciences-Po la bande de Cognac car ils venaient tous de Charente, filles et fils de familles liées à la production de ce nectar.
 
Ils n'avaient plus de cigarettes, j'avais un paquet à peine entamé. J'en offris. Ils me payèrent un second verre. La soirée fut drôle, mes nouveaux amis sympathiques. Parmi eux, l'une des filles et son copain étaient en Histoire de l'Art à San Sebastiano. Tous deux travaillaient au Palais Fortuny que je n'avais visité qu'une fois. Quand il fallut partir, rendez-vous fut pris le lendemain pour visiter cet endroit magique, à l'époque peu connu.  C'est ainsi que j'eus droit à une visite du palazzo de fond en combles. Dès lors, je ne ratais plus aucun vernissage. 
 
J'ai eu ainsi la chance de pouvoir me promener partout comme quelques années plus tard nous le ferions au Mocenigo - prenant le thé dans l'un des salons - avant que les lieux soient finalement ouverts au public. Privilège dont je n'avais pas conscience à l'époque. Mais cela est une autre histoire.
 
Palazzo Dario. © Gunter Derleth /Venice,Camera Oscura, 2000.Tous Droits Réservés

...Raconter que nous restions parfois très tard à papoter au début de l'été assis sur les marches de l'escalier intérieur...Que nous avions la possibilité d'ouvrir toutes les portes, de visiter mêmes les lieux non ouverts au public... Cela parait impossible aujourd'hui, où tout est verrouillé, clos, protégé, surveillé à l'image du monde et des esprits... La plupart des pièces sentaient la poussière, les tiroirs étaient gorgés d'objets abandonnés, témoignages d'une vraie vie, « une vie d'avant » comme disait ma fille Alix petite pour parler des lieux qui la faisaient rêver... Beaucoup trouvèrent depuis un nouvel emplacement, plus cinégénique quand le palais prit vraiment l'allure d'un musée. J'ai eu la même impression en visitant un jour la Ca'Dario et son jardin. Il restait peu de mobilier à l'époque, mais certaines pièces étaient encore garnies avec des meubles hétéroclites, quelques coussins de velours fanés ou de soie brûlée et le jardin très encombré. Il y avait un système pour actionner la porte au grillage de bois qui permet d'accéder à la petite allée qui mène au ponton sur le grand-canal, entre le palais Dario et son voisin la Ca'Barbaro-Walkoff. Le gardien du Dario nous laissait rentrer, trop heureux d'avoir de la compagnie. Je ne sais plus par qui ou pour quelles raisons nous avions pu disposer de ce privilège, banal certes, mais qui me semblait précieux alors. Nous y allions souvent. Une autre époque, nous abordions les années 80 où tout allait changer. Je raconterai un jour les nombreuses fois où nous nous sommes faufilés dans des lieux abandonnés ou fermés, des étages interdits et des greniers fantastiques...
 
By Courtsey of © Vittorio Sgarbi, edizione FMR, 1984.

Mais revenons à Mariano Fortuny, (1871-1949), cet esthète hors-pair. Comme son père il peignait, comme son père il était plein de talents et d'idées, et... d'entregent. 
« Les hommes et les femmes de la Renaissance» sont rares qui vécurent après le XVIe siècle jusqu'aux temps modernes. Et lorsqu'ils honorent le siècle de leur présence, ils sont exceptionnels ! C'est le cas de Mariano Fortuny y Mandrazo, de l'entreprise éponyme Fortuny. Artiste, designer, photographe, graveur, architecte et peintre, il est arrivé à Venise en provenance de Grenade, à la fin du XIXe siècle, à l'époque où la ville était l'une des plus riches du monde, et il a fini par créer un empire textile.»
La légende veut qu'à son arrivée dans la Sérénissime, le jeune artiste ait été instantanément séduit par la lumière magique de la ville, par sa palette de couleurs époustouflantes. Il passait des heures terré dans le grenier du Palazzo Martinengo (depuis Palazzo Fortuny) à expérimenter les pigments, les couleurs, à étudier la lumière , les ombres et la photographie. Ces jeux combinés et le fait de suivre les traces d'une longue lignée d'artistes familiaux, (son arrière-grand-père, son grand-père, son oncle et son père), ont permis à Mariano Fortuny de créer une usine de textile et d'impression sur soie à qui il donna son nom. Les lecteurs de Tramezzinimag savent tous que l'entreprise existe encore aujourd'hui. 
 

Venise était sa muse, la haute société devint vite son terrain de jeu et la plupart de ses acteurs - dont les meilleurs, tous célèbres et brillants comme Gabriele D'Annunzio, l'actrice Eleonora Duse et l'écrivain Hugo von Hofmannsthal - étaient ses amis. Sa créativité s'enrichit ainsi de tous leurs échanges. L'une de ses inspirations les plus lyriques est venue du concept de Gesamtkunstwerk de Richard Wagner, cette synergie fondamentale qui regroupe tous les arts que le créateur doit maîtriser pour élaborer un opéra, l'écriture et la musique bien évidemment, mais aussi les techniques scéniques, les décors, les costumes, l'éclairage et la conception architecturale du théâtre... Fortuny, enhardi par cette idée qui s'alignait également sur les pratiques esthétiques de la Grèce antique, a supervisé les moindres détails de ses créations, du développement des couleurs exactes de ses propres pigments à la création de ses propres chevalets, en passant par la conception de ses propres blocs pour l'impression des motifs textiles, des motifs uniques et facilement distinctifs qui peuvent être imitées mais n'ont jamais la perfection des créations pures du maître.. 
 
 
Les teintures et les pigments caractéristiques de la marque (impossibles à reproduire) ont été créés grâce à des techniques traditionnelles, inventées par les tisserands vénitiens, en tenant compte aussi des conditions climatiques uniques de la cité des doges. Fortuny a été fortement influencé par la lumière, les reflets et les couleurs hypnotiques de la ville, ces tons qui passent du jade à l'émeraude en passant par le bleu unique des eaux des canaux au printemps, ces effets de clair-obscur de l'hiver vénitien, en passant par les teintes chaudes et scintillantes des ciels d'été vénitiens... À l'époque, les Vénitiens superstitieux racontaient que le créateur avait recours à la magie et à la sorcellerie pour réaliser ses créations oniriques. Inventeur infatigable, l'artiste a déposé plus d'une douzaine de brevets pour ses tissus, ses papiers peints, ses lampes et ses créations vestimentaires, dont le fameux tissu plissè. Il est l'inventeur d'un système d'éclairage théâtral indirect et son fameux lampadaire crée en 1907 demeure un must. (1) 

La fameuse robe Delphos, créée en 1920

La robe Delphos, la plus célèbre création de Fortuny avec son épouse Henriette Negrin, a choqué le monde de la mode lors de sa sortie en 1930. Décrite par Marcel Proust comme « fidèlement antique mais nettement originale », cette robe plissée, simple et ajustée, était aussi scandaleuse que douce. Réalisée en soie ou en velours dans une gamme de couleurs chatoyantes, Fortuny a enfilé des perles de verre de Murano sur des fils de soie pour donner du poids à la robe et maintenir sa forme en place. Mais où est le scandale, vous demandez-vous ? Il voulait que la robe soit portée sans corset ni gaine, à même le corps. « seulement le strict nécessaire », à la Rose McGowan. La valeur actuelle d'un modèle original tourne autour de 30.000 dollars... La robe a été adorée et ornée par de nombreuses personnes au cours du siècle dernier, dont Peggy Guggenheim, l'actrice Lauren Bacall et l'intellectuelle Susan Sontag pour ne citer que les plus célèbres. 
 
Quelques conseils de lecture pour ceux qui veulent aller plus loin que ce long verbiage, voir Note 2, ci-dessous.
 
 Isadora Duncan et sa fille adoptive Irma,  en robes Delphos, en compagnie deSergei Yesenin 1922.

Aujourd'hui, les visiteurs peuvent découvrir l'incroyable talent de Fortuny et ses chefs-d'œuvre dans les salles du Palazzo Fortuny, son ancienne maison et son atelier dans un cadre datant du XIIIe siècle. L'usine et la salle d'exposition des établissements Fortuny, situés sur le canal de la Giudecca,  continuent de présenter au monde entier des tissus luxueux en utilisant les mêmes machines et les mêmes méthodes secrètes employées il y a plus d'n siècle. Bien que les visiteurs ne soient pas autorisés à pénétrer dans l'usine (secret de fabrication oblige !), ils peuvent visiter la salle d'exposition, le magasin et les jardins adjacents sur rendez-vous. 
 

© Montage Tramezzinimag 2022 - Tous Droits Réservés.


Notes :
 
1 -  Considéré par beaucoup comme l'un des produits d'éclairage les plus innovants et les plus remarquables de son époque, le lampadaire Fortuny est monté sur un trépied et conçu pour diriger la lumière vers l'intérieur de l'abat-jour (les designers faisaient l'inverse avant l'invention de Fortuny), ce qui permet d'obtenir un effet de projecteur de lumière et d'obtenir un doux flot de lumière. Aujourd'hui encore, cette lampe est considérée comme une icône contemporaine et intemporelle.
 
2 - Pour en savoir plus :
    - Gérard Macé, Le Manteau de Proust, éditions Le Bruit du Temps, 2014.
    - Marcel Proust, La Prisonnière, Gallimard.
    - Venise, Histoire, Promenades, Anthologie & Dictionnaire sous la direction de Delphine Gachet et Alessandro Scarsella, Robert Laffont, coll. Bouquins, 2016. (pp.552-562, 975-976, etc.)
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