27 mai 2007

Tintoret, le favori de la nature


C’est ainsi que l’appelait Andrea Calmo, fils de teinturier lui aussi, écrivain et poète, devenu l’un des plus grands comédiens de Venise jusqu’à sa mort en 1571. Sa lettre, pleine d’humour date de 1547. Elle présente le peintre sous un jour bien différent des portraits habituels comme celui que se plut à décrire Sartre dans le "Séquestré de Venise", excellent essai au demeurant qui donne la mesure de ce qu’aurait pu être un roman sur le sujet, mais qui a pris le parti d'un Tintoret veule, intéressé, prisonnier de l'opinion des autres et somme toute âme bien médiocre. La réalité s'avère toute autre et le peintre, une grande et attachante personnalité.

"Tel un grain de poivre qui recouvre, assomme et vaut l’arôme de dix bottes de pavots, c’est ainsi que vous êtes, vous qui êtes du même sang que les Muses. Bien que né depuis peu, vous êtes pourvu de beaucoup d’esprit et d’intelligence ; votre barbe est peu fournie mais votre tête est bien pleine ; votre corps est petit mais votre cœur est grand, bien que jeune en âge vous êtes mûr en sagesse ; et dans le peu de temps où vous avez été apprenti, vous avez appris davantage que cent qui sont nés maîtres…" Jacopo Robusti a 28 ans. Andrea Calmo en a presque quarante. Avec nombre d’intellectuels vénitiens (comme Ludovico Dolce, Francesco Sansovino et Girolamo Ruscelli) il avait fondé le groupe des poligrafi (polygraphes), un courant de pensée qui voulait imposer un style moderne d’écriture un peu comme au XXe siècles les adeptes du Nouveau Roman… Carmo survivra à son ami et ne tarira jamais d’éloges sur les compétences artistiques mais aussi sur les qualités humaines du peintre. Tintoret qui, comme le souligne le comédien, est un travailleur acharné, fera pour son ami de nombreux décors, des constructions éphémères pour ses spectacles. Autant de trésors irrémédiablement perdus dont on ne conserve que quelques bribes, des croquis, des descriptions. 
Il est difficile pour nous qui ne sommes pas de savants historiens d’art, d’imaginer que le travail du Tintoret ait pu être considéré comme moderne. Innovant. Il est vieux pour nous de quatre siècles, mais avez-vous déjà réfléchi à cette idée : cette peinture qui est pour nous aujourd’hui un trésor classique, chef d’œuvre appartenant à la culture commune de notre humanité, a été un jour une création contemporaine, une oeuvre totalement innovante... Contemplée pour la première fois par les vénitiens ces toiles si célèbres aujourd’hui ont pu choquer, déplaire mais aussi plaire jusqu'au délire, emballer les regards ouverts et branchés de l’époque. C’est exactement ce que décrit Andrea Calmo dans sa fameuse lettre :  
"... Parmi ceux qui chevauchent le Pégase de l’art moderne, il n’en est pas de plus habile que vous dans la représentation des gestes, attitudes, poses majestueuses, raccourcis, profils, ombres, lointains, perspectives. On peut bien dire, en somme, que si vous aviez autant de mains que de qualités de cœur et d’esprit, il n’y aurait pas de chose que vous ne puissiez faire, aussi difficile fut-elle. Vous m’êtes bien cher, oh mon frère, je le jure par le sang des moustiques, car vous êtes ennemi de la paresse : vous passez votre vie partagé entre l’accroissement de votre gloire, la restauration de vos forces physiques et l’édification de votre esprit. Cela s’appelle travailler pour en tirer bénéfice et gloire,manger pour vivre et ne pas dépérir, et faire de la musique et chanter pour ne pas devenir fou comme certains qui s’adonnent tant à leur art qu’ils en perdent d’un coup la raison et leur tête…".
 Où est-il le "Séquestré" inquiet dont parle Sartre ? Cet homme plein de talents débordant de vie, allait vite. Trop vite pour certains, depuis le divin Arétin qui pourtant n’eut pas à se plaindre de la vélocité et du talent du Tintoret, puisqu’il lui commanda la décoration des parois et des plafonds de son palais du Rialto ; trop vite depuis les commentaires de Vasari qui ne comprenait pas toujours tout, engoncé par les préjugés communs aux hommes de son époque. Mais cette vivacité plaisait à Rubens, à Rembrandt comme elle plaira plus tard à Fragonard, à Delacroix, à Manet, à Cézanne, à Nicolas de Staël aussi. C’est un homme moderne, ouvert, impétueux et déterminé. Il aime lire les philosophes autant que les auteurs satiriques. Il fait de la musique, sait chanter et écrire. Il composa quelques dialogues comiques pour ses amis de la compagnie de la Calza, cette troupe de comédiens amateurs tous patriciens ou riches marchands qui s’organisèrent très tôt en compagnies et qu’on reconnaissait à leur tenue - des sortes de pantalons (les calze) rayés ou faits de pièces multicolores comme la tenue d’Arlequin -.

Car peut-être ne le saviez-vous pas, mais en homme de son temps, le fils du teinturier est très cultivé. Dans sa lettre, Andrea confirme la grande sensibilité de Robusti, son goût démesuré pour la musique et son oreille. C’est la grande époque de la musique à Venise. Nombreux sont les salons où on se retrouve pour jouer entre amis. Chaque église, chaque confrérie a son orchestre, son chœur et si les murs de Venise sont couverts d’oeuvres d’art, on a l’impression on vient de partout entendre certains interprètes (Heinrich Schütz qui séjourna à Venise, Mosto, Merulo, et tant d'autres créateurs de l'effervescente Venise de ces années-là) donner des créations radieuses et innovantes, qui vont marquer l’humanité entière et dont ne connaît malheureusement que certains exemples. Tant de pièces qui n'ont pas été imprimées sont certainement encore en train de dormir dans des rayons ignorés des bibliothèques de certains vieux palais du grand canal...

Le peintre était avant tout vénitien. Et comme tout vénitien, il était ce mélange de raffinement, de grâce et d’épaisseur (car on ne peut jamais de parler de lourdeur quand on s’intéresse aux qualités artistiques des vénitiens). Dans un texte fort bien documenté qui part de la lettre de Calmo, Lionel Dax, que je salue au passage, explique combien le c'était un homme de la Renaissance : Outre la sensibilité artistique très aiguisée dont je parlais plus haut, il souligne combien le peintre menait une "vita sobria", à l’instar des idées humanistes, comme l'exprima dans ses écrits, le philosophe vénitien Alvise Cornaro, que fréquenta le peintre et dont il fit un portrait conservé aujourd’hui au Palais Pitti à Florence. Cette vie saine et tempérée n’avait rien à voir avec une ascèse dictée par une morale étroite ou des dogmes spitituels imposés. Il s’agissait bien plutôt de l’état d’esprit d’une homme sain qui avait su retrouver avec naturel les préceptes de la sagesse antique.

Comme les meilleurs de son époque, il vécut pleinement la rupture avec les temps sombres qui succédèrent aux invasions et avaient étouffé sous l’anarchie des mœurs puis ensuite sous l’inepte rigorisme imposé par un clergé inculte, les pensées et les théories les plus raffinées jamais invenétes par les hommes. Lionel Dax cite quelques passages des écrits de Cornaro, publiés en 1558 :  
"Si le monde se conserve par l’ordre, et si notre vie n’est autre chose, relativement au corps, que l’harmonie et l’ordre de quatre éléments, notre vie doit se maintenir et se conserver par ce même ordre, et au contraire s’altérer et se dissoudre par l’action inverse de la maladie et de la mort. L’ordre n’a-t-il pas une puissance admirable". 

Ce Tintoret que Sartre nous dépeint comme un homme sans cesse aux aguets, épiant ses concurrents, cherchant chaque jour à déjouer les complots, amassant les rancoeurs comme un parvenu qui n’est jamais assez sûr de son assise et qui, tout en méprisant sa fortune tuerait pour ne pas la perdre. C’était un homme de son époque, il faut le redire. Et un homme plaisant. Ami des philosophes et des penseurs, il l’était aussi des compositeurs et des musiciens. Il jouait lui-même de plusieurs instruments dont le luth, très en vogue au XVIe siècle à Venise. Il fréquenta Gabrieli qui était organiste de San Marco, Zarlino le compositeur était un des ses meilleurs amis, Capirola, Dalza, Spinacino, Giovanni Maria di Crema fréquentèrent la maison du peintre. Sa fille Marietta, surnommée la Tintoretta prit des leçons avec Zacchino qui était un organiste réputé. Le propre frère du peintre, Domenico Robusti était musicien officiel à la cour du Duc de Mantoue. La musique est au centre de la vie comme de la pensée du peintre et il est étrange que personne n’ait jamais relevé cette dimension fondamentale de son travail comme le souligne Lionel Dax.
Peintre de génie, musicien, lettré, il fréquenta tout ce que Venise comptait de grands et beaux esprits. Ce qui est fascinant lorsqu’on lit la liste de ses fréquentations vénitiennes, c’est que pas un de ces artistes et de ces intellectuels qui n’ait franchi les siècles pour nous apparaître comme des grands dont on s’inspire encore et qui ne tomberont jamais dans l’oubli : Sansovino l’architecte, Le Cardinal Bembo, le prolixe écrivain Pietro Bacci surnommé l’Arétin, Gabrieli le compositeur…

Je sais qu’il ne faut pas faire long sur internet, mais je ne résiste pas au plaisir de vous présenter ce texte de Cornaro que cite Lionel Dax dans son travail sur Tintoret que je rejoins totalement. En voici des extraits qui à eux seuls expriment la raison du bonheur qu’il y a à vivre à Venise. XVIe ou XXIe siècle, l’idée est la même et le plaisir aussi doux :
"… Je passe mon temps sans dégoût, parce que je trouve à en occuper toutes les heures avec plaisir. Ainsi, j’ai souvent occasion de causer avec nombre de gens distingués par l’esprit, les mœurs, les goûts des lettres, ou par un talent supérieur. Si leur conversation me manque, je lis quelque bel ouvrage. Ai-je lu suffisamment, j’écris… Tous mes sens, Dieu merci, sont excellents, et spécialement le goût… Partout je dors du sommeil le plus doux et le plus paisible, sans éprouver la moindre agitation ; aussi mes nuits sont-elles embellies de songes agréables… Enfant de Venise, je lui dois tout l’amour… La sobriété purifie les sens ; elle donne légèreté au corps, vivacité à l’intelligence, ténacité à la mémoire, souplesse aux mouvements, promptitude et régularité à l’action. Par elle, l’âme, comme déchargée de son fardeau terrestre, jouit de la plénitude de la liberté : les esprits se meuvent paisiblement dans les artères ; le sang court dans les veines ; la chaleur, tempérée et douce, produit de doux et tempérés effets, et finalement ces éléments de notre corps conservent avec un ordre admirable une heureuse et bienfaisante harmonie."
Ces propos semblent bien adaptés à la personnalité du peintre et lorsque vous regarderez ses toiles la prochaine fois, pensez à ces lignes du philosophe vénitien. Cet homme génial est loin d’avoir l’humeur sombre. Ce n’est pas non plus un artiste maudit obligé de fréquenter bas-fonds ni d’être confronté à la souffrance pour bâtir une œuvre gigantesque. Père de famille attentif, bon ami, le Tintoret trouve dans la musique et dans le chant cet équilibre que certains appellent un supplément d’âme. L’artiste est honnête homme même à l’aulne de son rapport à l’argent et à la concurrence. Le Tintoret, une sorte de libéral de la Renaissance mâtiné d’un esthète et d’un ravi ? 
Voilà bien là le portrait type du vénitien de la grande époque ! L’homme de la Renaissance. Quelle joie il y a à regarder le Tintoret et ses concitoyens sous cet angle que renforceront en les amollissant certes un peu les mœurs du XVIIIe siècle. Voilà la bonne image de Venise : la joie, la connaissance, la sérénité, la force, l’âme et l’esprit, la couleur et la musique... C'est tout cela Venise et l'âme de Venise !
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