04 juillet 2010

Bobo Ferruzzi, notre ami

Il y a plus de quatre mois déjà que le peintre Bobo Ferruzzi nous a quitté. C'était le 15 février 2010. Il était âgé de 82 ans et ses derniers mois de vie ont été marqués par la maladie. Cet homme très actif, plus que vivant, débordant d'énergie et de lumière a cessé de lutter et s'est abandonné au destin commun. Mais outre les traces immuables de sa bonté et de sa délicatesse, son œuvre demeure après lui et c'est un peu d'immortalité qui lui est ainsi donnée. Bobo est toujours parmi ceux qui l'aiment. Avec Hélène sa femme, avec Nora et Roberto ses enfants. Avec ses amis vénitiens et les autres, ceux de partout ailleurs.

Pour lui rendre un dernier hommage, ses amis sont venus du monde entier. Ils se sont rassemblés dans une église bondée où de nombreux vénitiens étaient là aussi. Beaucoup de (belle) musique, avec un chœur que dirigeait Livio Piciotti et la soliste Ulli Piciotti, dont la voix de soprano respirait l'émotion ; du violoncelle aussi, qui était l'instrument de prédilection de Bobo. Il y eut aussi de nombreux discours. L'écrivain Donna Leon parla longuement de la Venise que Bobo, comme à tant d'entre nous, lui fit découvrir. Cette Venise grouillant de joie et d'âme, profondément vivante et secrète dont on retrouve la description dans chacune des aventures du Commissaire Brunetti. L'écrivain rappela avec ses mots, bien des anecdotes que nous pourrions tous raconter, tant nous fûmes nombreux à en vivre de semblables : les coups de gueule face à la bêtise, les rires et les plaisanteries, la poésie, tout ce qui émanait de Bobo quand il parlait de Venise et de la lagune. Vif, drôle, généreux, avec un sens aigu, comme absolu, de la Beauté. Ceux qui admiraient les jolis verres soufflés à la bouche, aussi fins que ceux du XVIIe qui étaient utilisés à sa table, avaient souvent la surprise d'en trouver un carton dans leur valise. On avait apprécié le vin délicieux servi à sa table, aussitôt on repartait avec une ou deux bouteilles... Cette générosité discrète caractérisait le personnage. Bobo n'arrêtait jamais de faire des cadeaux, des coussins et des pièces de ces somptueux tissus en velours de soie de Norelène, créations d'Hélène et de Nora Ferruzzi, des céramiques vernissées qu'il fabriquait comme autrefois, ... Donna raconta qu'il s'était même occupé un jour d'un problème de plomberie dans l'appartement où elle venait de s'installer... Le suisse Yves Tabin, soulignant lui aussi la générosité du maestro et l'amour qu'il portait à ses amis, rappela qu'il est maintenant de la responsabilité de tous ceux qui l'ont connu de garder la mémoire de cet être d'exception qui a su tant donner. Cet héritage immatériel que nous devons conserver dans nos cœurs. Ses amis se sont ensuite retrouvés chez lui, parfois après plus de vingt ans d'absence. Inutile de dire que Bobo était présent dans tous les échanges, toutes les conversations.

Quelques années après mon départ de Venise, jeune marié, je retournais avec ma femme et des amis à Venise. Je voulais naturellement rendre visite à Bobo. Il avait des raisons de m'en vouloir. J'avais travaillé pour lui chaque jour et il se reposait entièrement sur moi pour la tenue et le suivi de la galerie, mais mes projets de "Semaine de Venise à Bordeaux" m'occupaient tout entier et je passais mon temps pendu au téléphone avec la France (la note fut salée cette année-là), une fois la manifestation terminée, j'aurai dû revenir et reprendre mes activités auprès de lui. Il n'en fut rien, puisque je devais me marier quelques mois après et ne revint plus qu'épisodiquement, hélas. Pourtant, l'accueil de Bobo fut chaleureux. Il m'embrassa comme un vieil ami en me tendant la main. Sa poignée vigoureuse ne cachait aucune amertume. Il était content de me voir et c'était comme si nous nous étions vus la veille. il embrassa ma femme qu'il connaissait à peine, et mes amis qu'il n'avait jamais vu. Quelques minutes plus tard, nous étions tous les cinq assis dans le salon, en train de déguster un des vins délicieux qu'il avait toujours en réserve. Servis dans ces fameux petits verres soufflés à l'ancienne dont je conserve encore un ou deux exemplaires chez moi. En un instant les amis qui m'accompagnaient furent conquis. Impossible de rester de glace face au personnage. Bobo était un de ces êtres rares qui vous donnent l'impression d'être plus intelligent après l'avoir rencontré. Un maître d'heures à la générosité éclatante. 

Rien n'avait vraiment changé. L'entrée entourée des étagères où sont rangées la plupart de ses toiles et des livres, puis  la salle de séjour qui fait office d'atelier, de salon et de salle à manger en même temps. Bobo s'installa dans un des fauteuils recouverts de toile peinte par ses soins où se retrouve toute la lumière joyeuse de ses peintures. Il nous invite à nous asseoir. Je retrouve le grand canapé où je me lovais parmi les nombreux coussins, quand Bobo m'invitait l'hiver, avec le feu dans la petite cheminée aux colonnes torsadées noircies par la fumée. Je crois entendre encore le son de sa voix presque enrouée, son accent un peu guttural mais plein de chaleur, quand il parlait français. Quand nous travaillions ensemble, il s'adressait souvent à moi en dialecte. Tout était couleur chez lui, même ses pensées. Je ne sais plus sur quoi porta la conversation. Il cherchait un document sur la table, derrière lui sur les marches de la mezzanine. Il y en avait partout, dans un savant désordre. Comme avant. Quand il parlait de la peinture, mais aussi de Venise, son regard s'illuminait, ses gestes se faisaient plus amples comme pour appuyer sa pensée. Et tous étaient captivés. 

Il aimait particulièrement parler des peintres qu'il a connu et qu'il aimait. Certains artistes ne parlent que de ce qu'ils ont fait, pas du travail des autres qu'ils critiquent le plus souvent. Pas Bobo. Il fallait l'entendre parler de Luigi Tito par exemple, de Pisis ou Vedova ou d'autres grands. Il les nommait par leur prénom. Luigi par-ci, Emilio par-là. Venise n'est pas si grand. A fouler les mêmes pavés, on finit toujours par se croiser et faire connaissance n'est-ce pas. Il savait admirer le talent des autres et Bobo le géant se faisait alors tout petit, très humble. Il racontait les rencontres de son adolescence à la Pensione Bucintoro qui appartenait à ses parents, avec les peintres comme les bordelais André Lhôte et Albert Marquet, mais aussi Raoul Dufy, François Desnoyer avec qui il réalisera bien plus tard une fresque près de Perpignan.

Un de ses amis a dit de lui que "s'il aimait peindre avec passion, et ne peignait plus que Venise, ce n'était pas un artiste, mais un amoureux qui ne peut se passer de croquer celle qu'il aime avec passion". Il ne peignait que par amour, c'est vrai. Rien dans ses propos n'était jamais lassant. Sa voix dans ma mémoire est associée au feu qui crépite dans la cheminée, mais aussi au clapotis de l'eau autour de la barque quand je l'accompagnais du côté de San Giorgio. Il y peignit cette série de longues toiles représentant les Schiavoni que l'on exposa longtemps dans la salle du fond... Hélène, toujours discrète et souriante écoutait son mari. Elle partageait avec lui cet amour inconditionnel du beau,de la lumière etd es couleurs. de la musique aussi. Avant de connaître Bobo, elle avait fait partie du groupe Hesperion XX de Jordi Savall. Je me souviens d'un disque Erato que l'on écoutait souvent chez eux. Je ne sais plus quelle était l'œuvre qu'ils me firent découvrir. une merveille, en parfaite adéquation avec le décor de cette maison plein de vie et d'amour. Hélène parlait peu, mais ses yeux étaient illuminés de gentillesse et de douceur. A l'image des étoffes qu'avec Nora, la fille de Bobo, elle a créé pendant des années. On y retrouve les mêmes harmonies, la même force sereine que dans les peintures de Bobo, les petites sculptures de cartapesta que Bobo s'amusait à peindre. L'une d'entre elles, qu'il décrocha un jour du mur derrière la table de sa salle à manger, trône sur mon bureau. Il émane d'elle tout ce qui caractérisait le travail de Bobo. Harmonie, beauté, vie, chaleur... Cela jaillissait de partout chez lui, jusqu'au revêtement des sièges du salon, les chemises du maestro. A ces images qui reviennent en mémoire, se mêlent les bonnes odeurs des repas - concoctés alors par leur vieux cuisinier-homme-à-tout-faire dont le nom m'échappe. Je me souviens encore d'une poularde rôtie comme Rabelais en aurait rêvé, servie avec des aubergines grillées et du riz à la tomate... Je n'écoutais pas la conversation, je revoyais, fasciné le décor de ma jeunesse que j'ai si souvent pensé avoir laissée là, à Venise que j'ai le sentiment d'avoir trahie... Mes amis restèrent fascinés, buvant les paroles en même temps que le Soave bien frais dont Bobo remplissait nos verres. Il semblait prêt à parler encore et encore sans jamais plus s'arrêter et ce qu'il racontait était passionnant. Brillant.

La lumière baissait déjà. Nous avions passé tout l'après-midi bien calés dans le canapé du salon-atelier de Bobo. Derrière le maestro, son chevalet vide, et la boite de couleurs avec sa palette, avec ses couleurs : les bleus, les ocres, les rouges. Toutes les couleurs de Venise. J'avais envie de les photographier mais je n'ai jamais osé. Partout, au milieu des antiquités qu'il adorait, il y avait ses peintures. Tous les formats, tous les genres, toutes les périodes. Une en particulier m'a toujours fasciné. il l'avait amené à Bordeaux pour l'exposition que je lui avais organisé pendant cette fameuse "Semaine de Venise" d'octobre 1985, qui bouscula tant de choses dans ma vie. Une toile assez grande représentant le rio della Croce à la Giudecca, avec le mur et le pavillon d'entrée du Giardino Eden. Presque abstraite cette toile privilégie les rouges et les ocres avec beaucoup de blanc. Tracée à grands traits vifs et rapides, la toile est éclatante. J'en ai longtemps rêvé, mais Bobo qui l'avait sortie de sa collection, n'a jamais plus ensuite voulu la vendre.

Le temps pourtant passa trop vite. Il faisait nuit quand nous avons pris congé. mes amis repartaient avec une poterie de Bobo et une bouteille de vin. Je récupérai la sculpture de Mürer laissée à Venise quelques mois auparavant. En me la rendant, Bobo m'expliqua comment la faire briller sans en endommager la belle patine. Ses doigts caressaient le bronze avec délicatesse. Encore un de ses gestes d'amour, hommage d'un maître à la pleine Beauté.

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