07 février 2012

Il y a une autre vie

Du ponte Cavallo, un regard à la façade de Zanipolo et à celle de la Scuola San Marco... Comme si je les voyais pour la première fois... Le lion altier qui semble surgir de la paroi et avance vers les passants... Faire une courte pause, pleine de senteurs, de couleurs et d'émotions, comme au retour d'un long voyage... Fermer les yeux un court instant... Entre l'écho du passé dont je retrouve ici les traces, le bruit des pas sur les dalles gelées et le rire d'un petit groupe d'enfants qui se rendent à l'école, je crois presque entendre le ronronnement de Rosa, ma petite chatte grise qui vivait avec moi alors et tout le bruissement de ma vie d'autrefois...
 
Franchir le porche de la basilique et voir surgir comme une barrière les images d'autrefois. Des milliers de souvenirs surgissent et font barrage comme le stand de livres et de cartes fait barrage au pèlerin, marquant physiquement autant que mentalement la différence, comme un filtre, entre l'intérieur et à l'extérieur, entre le spirituel et le terrestre. Installé dans une horrible guérite de métal, un homme sans âge contrôle l'accès des visiteurs et des touristes. C'est qu'à Venise on ne peut plus aller et venir tranquillement dans les églises. Trop de visiteurs désormais, plus assez de fidèles. Il faut montrer patte blanche. Je ne peux pas m'empêcher de penser à l'épisode de la colère de Jésus contre les marchands du Temple... Autrefois, un vieux moine dominicain tenait le stand de souvenirs, situé alors dans la première salle de la sacristie. Il posait des questions aux visiteurs, leur faisait l'article comme n'importe quel camelot, mais il les encourageait à prier un instant et les bénissait quand ils sortaient. Certains jours, on pouvait passer deux heures dans l'église sans croiser un seul visiteur... L'incohérence des hommes ne nous permet pas pour autant de juger l’Église et ses choix. Respecter le mystère... Mais très vite quelque chose de plus fort que tout cela prend et emporte le visiteur. Déjà, devant le premier autel sur la gauche, dans une pénombre parfumée - l'odeur d'encens y est intense et fervente - le sentiment d'être déjà dans l'autre vie est palpable... De la petite chapelle sombre où repose Beato Giacomo Salomoni émanent comme des ondes de foi. Deux ou trois vieilles femmes sont agenouillées devant l'autel. Quand on sait que le saint est évoqué contre le cancer, on ne peut qu'espérer que l'intercession du religieux vénitien soit entendue du Seigneur.  
 
Belle histoire que celle de Fra Giacomo. Le jeune homme né en 1231, entra à 17 ans au monastère de San Giovanni e Paolo. Venant d'une riche famille de convertis devenus patriciens, il donna toute sa fortune aux pauvres. A l'imitation de Saint Dominique, il voua sa vie aux plus misérables, aux malades et aux déshérités. Ses reliques ont toujours été adorées par les vénitiens. Le couvent possède un portrait de lui lorsqu'il devint prieur du couvent de Forli. C'est là qu'il mourut.

La foi jaillit de partout dans la basilique. Quand on lève les yeux vers les imposantes voûtes, quand on marche sur les pierres tombales des doges, quand on s'avance entre les gigantesques colonnes de la nef et sous l'imposante ogive qui sépare du maître autel, partout le frisson d'être immergé dans une architecture unique chargée d'histoire et d'amour. Toutes ces fresques et ces ornements, ces peintures et ces sculptures, tout enivre l'âme. Et puis ce silence... Contrairement à San Marco, et en dépit des visiteurs, il règne toujours un grand silence. Ici les touristes les plus braillards se taisent, écrasés par la grandeur des lieux et par mille ans de prières et de rites.

Au pied du Colleone, assis près de la vitrine de Rosa Salva, avec l'odeur des tartelettes aux amandes et des croissants fourrés, je regarde au dehors, captivé par le spectacle du campo. Doucement, avec bonheur, je sirote mon café macchiato observant deux jeunes femmes, des vénitiennes, qui passent en bavardant. Belles, élégantes, elles représentent à mes yeux la vie qui continue, se perpétue et se renouvelle au milieu des souffrances et de la mort qui règnent de l'autre côté de la place : à l'hôpital et dans la basilique... Douceur du café parfumé parfaitement dosé comme toujours ici et mélancolie devant le temps qui passe et les souvenirs de ma vie d'alors, quand j'étais encore étudiant, jeune et disponible à tous les destins... Le joli sourire des deux jeunes femmes qui répondent à mon salut remplit mon cœur d'une douce paix. Jolie conclusion de ma visite matutinale aux saints et aux doges du sanctuaire. La radio diffuse une chanson de Pino Daniele bien assortie aux boiseries du bar, à la lumière un peu crue, au temps qu'il fait au dehors... Retour à la réalité. Payer et sortir. J'aperçois mon visage dans le miroir au-dessus du bar. Un sourire un peu niais barre mon visage. L'impression de voir se superposer à l'image de l'homme fait le visage juvénile de celui que j'étais, ici, trente ans plus tôt...Onze heures sonnent au campanile. Déjà la moitié du jour...

La poésie de la chanson italienne



Une très belle chanson avec de très belles paroles et une orchestration qui ajoute à la poésie du texte. Je ne sais pas vous,mais nulle part ailleurs on sait emballer nos oreilles comme la chanson traditionnelle italienne. Avant que de chanter du bel canto napolitain, c'est ce genre de romances que les gondoliers sussuraient sur leur embarcation aux belles dames et à leurs amoureux. Quelques disques des mélodies traditionnelles vénitiennes ont paru ces dernières années et les arias composés par Reynaldo Hahn, pour ne citer que lui, directement inspirés de vieilles chansons entendues dans les bacari de Venise du début du XXe siècle, nous donnent une idée de ce que fut Il Canto Venezian...

Il neige à Venise aussi !


Timides, les premiers flocons sont tombés sur la lagune et toute la Vénétie. Pas assez froid hélas. Rien n'a tenu, sauf à l'intérieur des terres où la neige a laissé la place au verglas. La température (encore assez douce malgré tout) ne semble pas devoir permettre à la neige de s'installer mais chi lo sà... Comme le disait ce matin - la sotte ! - l'animatrice de Radio Venezia, "la neige c'est bien beau quand ça tombe, c'est magique mais ça complique tellement la vie qu'il vaut mieux que ça fonde vite"... On va encore me traiter de Peter Pan (j'assume et revendique, vous le savez !) mais, hormis les aléas du froid pour les Sans-logis qui sont encore trop nombreux à errer dans les rues partout dans notre Occident riche et égoïste, on s'en fiche des aléas, des complications, des retards ! J'ai aimé ce panneau vu un jour, accroché à la porte d'une boutique "Fermé exceptionnellement pour cause de bonhomme de neige avec les enfants" J'aurai aimé immortaliser la choses mais je n'avais pas d'appareil photo sous la main... Le monde des affaires et des obligations peut attendre, la vie passe vite et les moments de petits bonheurs comme ceux que nous avons la possibilité de vivre en ce moment, sont trop importants pour y renoncer. Ne travaille-t-on pas mieux après avoir fait provision de petits riens qui réconfortent. Ces instants revigorants n'ont pas de prix. Aucun trader ne peut en faire l'objet de spéculations et pas un politique ne peut empêcher les enfants - les vrais et ceux qui ont su le rester - de préférer la neige qui embellit tout aux fractions et aux déclinaisons latines !

Venise sous la neige réunit tous les bonheurs vécus partout ailleurs : tout devient beau, le silence se fait plus ample, les parfums de l'hiver nourrissent notre âme et soignent tous types de chagrins, de craintes et de fureurs. Remède sans aucune contre-indication. Une image de paradis qui apaise et rédime, sauf à fermer sciemment son cœur. C'est certainement pour cela que le billet publié en janvier 2009 sur Tramezzinimag, intitulé Venise sous la neige (cliquer sur le titre pour lire le billet) est l'article le plus lu du blog avec plus de 35.000 visites depuis sa parution. Venise fait rêver, mais Venise sous la neige encore davantage. La neige, la vraie, est attendue selon la météo, pour la fin de cette semaine. Si la journaliste de Radio Venezia espère que la météo se trompe, gageons que nous sommes des milliers à espérer que ce soit vrai !


2 commentaires:

Tietie007 a dit…
Nous avions vu Venise sous la neige, en février 2004.
VenetiaMicio a dit…
Personnellement je n'ai jamais vu Venise sous la neige, sauf à travers des photos ou vidéos. Si j'ai rêve aujourd'hui c'est bien celui-là ! Modeste et sans doute réalisable, ne croyez-vous pas ? Danielle
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