31 octobre 2016

LA GALERIE DE TRAMEZZINIMAG : La pétulante Venise d'Arbit Blatas (1)


Arbit Blatas a été jusqu'à sa mort, le dernier des grands artistes vivants de l'Ecole de Paris, membre de cet univers bohème qui éclaira la peinture contemporaine des premières années du XXe siècle jusqu'à son crépuscule dans les années 50. Après Paris, c'est à Venise qu'il a le plus travaillé, lorsqu'il quittait sa maison de New York pour retrouver la vieille Europe où il trouva refuge, après avoir fui un pogrom en Lithuanie, aux alentours de 1905... Quel roman que sa vie. Il aimait la raconter et sa peinture comme ses sculptures sont imbibées de son histoire personnelle, de l'Histoire tout simplement. Il a charmé mes années vénitiennes, lorsque je travaillais comme factotum chez Giuliano Graziussi, avant de devenir, grâce à lui, l'assistant du talentueux mais ténébreux galeriste, sur le campo San Fantin. C'est lui aussi qui m'aida à rompre mes chaînes pour rejoindre une autre galerie, à san Vio, un autre artiste, un autre état d'esprit. Mais j'ai déjà raconté tout cela. Parlons plutôt d'Arbit.

Un jour de 1985, Jacques Chaban-Delmas me recevait dans son bureau du Palais Rohan. J'avais obtenu une audience afin de parler au maire d'un projet qui pouvait intéresser la ville et que Christian Calvy, alors consul général à Venise, avait suggéré lors d'un dîner je ne sais plus où. Micheline Chaban-Delmas avait appuyé ma requête. Elle fut toujours d'un grand soutien et d'un dynamisme extraordinaire qui permit le développement des arts contemporains à Bordeaux, avec le CAPC mais aussi par de nombreuses autres initiatives. Un vrai ministre de la culture ! 

Blatas cherchait à montrer son travail sur l’École de Paris en France. Une exposition devait avoir lieu à New York, au Witney Museum. Les œuvres entreposées pour la plupart à Venise allaient voyager aux frais des américains. Il était facile de négocier une étape à Bordeaux, un catalogue commun. Le contenu était formidable : Blatas proposait de montrer l'ensemble des portraits qu'il a fait sur les membres de l'Ecole de Paris, peintures mais aussi sculptures. Splendides bronze en pied et en taille réelle. Il voulait ajouter à son travail des œuvres de chacun de ses amis artistes portraiturés qui forment une collection formidable. L'idée était intéressante. Mais ce qui l'était davantage c'est que le retour des œuvres financé par le Witney n'avait pas encore une adresse précise. Or Blatas ne voulait ni ne pouvait conserver entassées dans un hangar son travail. Il proposait donc à la ville de Bordeaux de récupérer l'ensemble de son travail ainsi que la plupart des œuvres des artistes portraiturés. C'était un moyen de doter Bordeaux d'une extraordinaire collection d'art moderne, de Suzanne Valadon à Picasso, en passant par Utrillo, Vlaminck, Marquet, Bonnard, Derain, Léger, Chagall, Soutine, Zadkine, enrichissant ainsi à peu de frais - l'organisation d'une exposition temporaire puis la conservation des œuvres dans un lieu spécifique et l'achat par la ville du portrait de Marquet, peintre d'origine bordelaise - le patrimoine artistique de la ville. 

Ce fut un véritable ballet. rencontres avec les conservateurs, entretiens avec les responsables, lobbying au niveau national. je n'étais pas connu, mon équipe bordelaise pas assez imbibée du sujet et le personnage moins connu en France qu'il ne l'était à Venise ou à New-York. Bref, après des semaines de travail, de négociations et des dizaines de rendez-vous, l'exposition ne se fit pas. j'ai su depuis qu'il y avait un petit noyau de prétendus spécialistes locaux des arts et de la culture que ma proposition gênait. Et puis en ce temps-là, le CAPC* dont on parlait partout était dirigé par un gourou, certes génial et visionnaire, qui avalait tous les budgets possibles et imaginables pour ses expositions-évènements pharaoniques. On venait du monde entier pour assister aux vernissages et les plus grands artistes contemporains passèrent par l'entrepôt Laîné, somptueux temple de l'Arte Povera, mais gouffre financier où on méprisait le concept même d'exposition permanente. Alors, pensez donc, un peintre classique de l'école figurative dont firent pourtant partie quelques uns des plus grands mais démodés aux yeux des snobs qui formaient la cour de la pourtant très avisée première dame de Bordeaux !

C'est finalement la ville de Boulogne qui récupéra l'exposition puis l'ensemble des œuvres du maestro lituanien. Mais revenons à notre petite exposition virtuelle. Blatas est tombé amoureux de Venise dès son premier voyage en 1935. Il a peint la ville pendant des années, revenant souvent, avec d'autres peintres, comme Marquet notamment puis avec sa femme, la cantatrice Regina Reznik. Ensemble, ils avaient acheté un grand appartement à la Giudecca, juste à côté de ce qui allait devenir dans les anes 80 le Harry's Dolce, un de mes endroits favoris (le meilleur club sandwich du monde avec du pain maison et en été le délicieux Bellini sans alcool pour les enfants, ainsi que les meilleures pâtisseries de la ville à déguster dès le printemps sur la terrasse face aux Zattere...). Voici quelques échantillons du travail vénitien du maestro : 




28 octobre 2016

Fondamenta par Ettore Tito



L'âme de Venise nourrit les doux et les poètes


"Venise est un poisson" écrivait Tiziano Scarpa. "Venise est une maîtresse fidèle mais difficile" me susurrait à l'oreille une bouche avinée un soir tard sur la terrasse d'un palais du grand canal. Certains prétendent que c'est une vieille reine morte et déchue, momifiée, délabrée, vendue dont on montre la dépouille et les frusques aux gogos venus du monde entier pour quelques roupies... Pour d'autres "Venise est une catin"  qui se sert habilement de ses problèmes pour attirer l'attention et l'argent... Qu'en est-il réellement ?

Nous en avons débattu l'autre soir avec Alberto et Gianni, deux amis vénitiens. L'échange dura une partie de la soirée, caminando d'enoteca in enoteca. En rendre avec précision et fidélité le contenu n'est pas chose facile, mais je dois m'y essayer car je crois que l'échange rentre parfaitement dans la ligne et l'esprit de Tramezzinimag et ne laissera pas indifférent nos lecteurs.

Cela avait commencé du côté du Rialto. Au Banco Giro pour être tout à fait précis. Nous venions d'entendre, malgré nous, la conversation d'un groupe de touristes bruyants. Des bobos français, mécontents de la foule, des prix, des vaporetti engorgés par leurs semblables, qui prenaient tout de haut et se trouvaient bien mieux que leurs hôtes. " Tu vois, finalement ici il n'y a que des pecnots, cela se voit et leur dialecte vulgaire, quel cirque" avait lancé l'un d'eux entre deux gorgées de son spritz à l'Apérol.  Ils ont certainement raison ou plutôt tous doivent avoir des raisons pour pester ainsi et leurs propos ne font qu'exprimer le ressenti immédiat, épidermique, de la plupart des visiteurs. Autrefois, entendre des compatriotes s'exprimer ainsi m'aurait fait intervenir. Avec le temps, on se lasse de jouer les Don Quichotte.

Nous avons passé notre chemin. "Pour moi, ce ne sont pas ces qualificatifs-là, ce mode de concevoir Venise qui m'intéresse" ai-je commencé à dire en gravissant les marches du pont.  "Venise est bien plus qu'une ville, c'est un monde, un état, un lieu unique et tout cela forme un mythe. C'est avant tout un mythe et ce mythe nous le pénétrons, nous le sentons palpiter, nous le voyons se débattre et tenter de résister et de survivre en dépit de tout". 
"Tout à fait d'accord." répliqua Ettore, "je te rejoins totalement sur ce point" 

Gianni, dont le passage au séminaire a laissé quelques traces qui m'ont fait le surnommer le Ravi, a souvent une visions décalée de la vie et des gens. Sa manière de l'exprimer demeure impensable pour tous ceux qui baignent en permanence dans le politiquement correct. Pour Gianni, Darwin n'a jamais émis que des hypothèses et la Création est expliquée dans la genèse. Point besoin d'en débattre... C'est parfois compliqué d'aborder certains sujets mais tellement roboratif aussi. Gianni a gardé de ses années mystiques une grande fraîcheur et ce regard bon et tranquille des religieux : "Nous qui en sommes les  amoureux transis, nous l'intégrons en nous et Venise instille son doux poison dans notre quotidien. les écrits de Casanova, les adeptes de l'érotisme grotesque et répugnant de Baffo, la tradition des courtisanes scintillantes de bijoux les faisant ressembler à des sapins de Noël pour faire oublier les chlamydias et autres désespérantes saletés qu'elles transmettaient avec plus de facilité que les quelques secrets d'alcôve que de mauvais romanciers ont voulu nous faire croire être de graves secrets d’État, tout comme les jeunes mariés japonais en lune de miel qui se font photographier devant le pont des soupirs, tout ce grotesque n'a rien à voir avec la véritable Venise !"

Ettore abonda dans son sens : "Cette Venise-là pue la naphtaline et la lingerie en dentelle synthétique. Non, la puissance de cette ville-État est bien plus que le lupanar géant qu'on nous représente trop souvent. Mais laissons les obsédés dans la salle d'attente de leur psychanalyste et regardons la véritable Sérénissime, la Dominante, libre et fière, autocrate autant que démocrate, moderne et pourtant pleine de vieilleries qui avec un regard neutre pourraient faire fuir car le mauvais goût, c'est vrai, n'est jamais loin (voir plus haut l'allusion aux courtisanes et aux mœurs salaces de certains malades de l'entrejambe). "Pour évoquer la vraie Venise, j'ai toujours pensé qu'il fallait la libérer de ce sexisme délirant".  


Combien cela est juste. Représentons-nous plutôt le lion ailé, majestueux et tranquille et le saint Livre qu'il tient entre ses griffes, ouvert ou fermé selon le baromètre des relations diplomatiques des maîtres de la Cité lacustre. N'est-ce pas plus grand et noble que les ivrognes et les catins ? La douceur du regard des vierges de Bellini, l'aspect rassurant des drapés qui les habillent, l'enfant posé sur les genoux et les paisibles vedute de la campagne de Terraferma sont pour moi bien plus évocatrices de la beauté de Venise, avec ses couleurs changeantes, ses reflets, ses harmonies et ses silence. Mon adoubement à la Sérénissime est la conséquence de cette beauté débarrassée de toute attache sensuelle et de tout désir. Un sentiment d'appartenance et d'adéquation absolue qui ne passe pas par les draps brillants des gourgandines enrubannées ni des vénus à poil (et en surcharge pondérale) de Tiziano. Quel symbole pourrait mieux qualifier la Sérénissime ? A Venise, en dépit des tentatives de Buonaparte pour en éradiquer la présence quand en 1797 il se croyait Attila pour Venise, le lion est partout. 

Comme sont partout les jolies vierges à l'enfant. Elles président de jolis concerts, trônent en majesté sous des dais de tissus flamboyants ou apparaissent dans toute la délicatesse de leur flamboyante jeunesse, toujours fines, délicates, pures... Il faut aller dans les musées à la recherche des jolis pastels de Rosalba Carriera, pour retrouver plus tard cette joliesse simple et délicate et pure. Il y en aura pour ricaner et me reprocher ce goût pour la mièvrerie. Mais oui c'est vrai, notre époque aime le lourd, le hard, l'excès. Normal n'est-ce pas quand une civilisation entre en décadence après tout. Néron préférerait les catins imbibées d'alcool aux vierges chantant le Miserere. 

Aimer la beauté ne veut pas dire souhaiter en faire pitance à chaque instance. Elle n'est pas une proie que l'on chasse mais un moyen qui permet de transcender la misère et la médiocrité de nos vies, de nos vies, nos aspirations. Entendre résonner le Gloria Patris du Nisi Dominus  de Vivaldi, traduisant à la perfection cet abandon à la Grâce. C'est ce que j'ai compris très vite, la première année où j'ai vécu à Venise. Mes longues promenades solitaires au petit matin ou la nuit dans les rues désertes, les messes dominicales à San Giorgio du temps où la communauté bénédictine comptait plus d'une douzaine de frères, celles des franciscaines du côté de san Francesco della Vigna ou à Sant'Elena, les offices de la Pâque orthodoxe à San Giorgio dei Greci et le miracle souvent renouvelé de ces ciels flamboyants, de ces silences tellement remplis que déchirent soudain le cri d'une mouette où le chant des cloches.

19 octobre 2016

Déjà en 2009, des ennuis avec blogger pour Tramezzinimag

"Plus de peur que de mal", tel était le titre d'un billet publié sur le blog originel après avoir piqué une GROSSE colère - déjà - contre Google. Il s'agissait à l'époque d'un simple problème technique due à cette monomanie des designers sur le net (syndrome très répandu aujourd'hui où il faut être en constante progression,  évolution, amélioration. Le toujours plus qui me fait enrager. Voilà ce que j'expliquais alors à mes lecteurs avec 9 commentaires à la clé (désormais introuvables car non archivés par Google, évidemment)... :
29 avril 2012

Que mes lecteurs me pardonnent. J'ai cédé bien vite à la panique et au découragement. Vos messages ont dû agir comme une prière puisque - avec le conseil d'autres blogueurs - je suis aprvenu à retrouver ce qui semblait engouti à tout jamais dans les méandres de la galaxie informatique. ..Il m'a fallu bien sûr, sacrifier sur l'autel de la modernité et de l'innovation effrénée l'ancien modèle du blog qui rendait de bons et loyaux services depuis le printemps 2005, et le résultat ne me convient pas encore tout à fait, mais l'essentiel est de n'avoir rien perdu des données figurant sur la colonne extérieure que vous aviez l'habitude de consulter. Ce sera l'occasion dans les prochaines semaines d'améliorer ce site et, pourquoi pas, d'innover aussi. Question de se mettre au goût du jour. Je ne voulais pas désorienter les fidèles de Tramezzinimag. Oublions l'incident. Pour fêter la bonne nouvelle, nous nous sommes régalés d'un risi bisi somptueux arrosé d'un Bardolino hors pair. Hauts les coeurs, reprenons notre route... Evviva Venezia ! 

..P.S. : furieux de cette mésaventure, je songe sérieusement à faire migrer Tramezzinimag vers WordPress, plus dynamique et plus fiable ! 
Le premier billet, celui de la colère : 
27 avril 2012
Fin (contrainte et forcée) 

Devant l'inanité et l'imbécilité (pour rester poli) des responsables de blogger qui décident sans nous demander notre avis des modifications qu'ils imposent à la présentation de nos blogs et devant l'impossibilité à l'heure où j'écris ce billet de trouver comment reprendre l'ancienne présentation peaufinée depuis sept ans, j'ai le regret de vous annoncer que je cesse, à regret, jusqu'à nouvel ordre toute parution sur Tramezzinimag. Tous les éléments qui composaient les colonnes permanentes de votre magazine virtuel ont été supprimées sans que je fasse une seule fausse manoeuvre et personne chez Blogger n'a encore déiagné répondre à mon appel au secours. Fatigué de cette course permanente au toujours plus et à l'innovation permanente, je préfère arrêter tant qu'on ne m'aura pas redonné mon ancien Tramezzinimag ! Cette grève durera et merci d'avance pour votre soutien à tous. Et si Tramezzinimag ne pouvait pas reprendre comme il était, merci à mes nombreux lecteurs pour leur fidélité.
Ce texte certes un peu outré a suscité à l'époque douze commentaires d'indignation et de soutien Les mêmes qu ont sgentiment réagi devant mon désarroi en juillet dernier quand Google a purement et simplement fermé mon compte et supprimé Tramezzinimag sans aucune explication ! J'enrage toujours autant bien que plus de trois mois soient passés ! Quelques semaines vénitiennes vont certainement apaiser mon courrouxMais pas ma hargne contre l'équipe Google et ses  dirigeants qui ne se pressent toujours pas pour répondre à mes sollicitationsJe ne croyais jamais connaître Big Brother en vrai et pourtant c'est exactement ça 

Venise, paradis musical contemporain...

Difficile d'écrire de nouveaux billets tout en allant jour après jour à la pêche aux articles publiés depuis 2005 et que je récupère dans les archives du net mas aussi que m'envoient des lecteurs. Bienheureux ceux et celles qui ont fat des copies d'écran ou des tirages papier  de Tramezzinimag de temps à autre. La création est donc un peu lassée de cotéPlus assez de temps pour mes recherches, l'iconographie, les vidéos... J'avoue tâtonner : dois-je laisser l'ancien blog dans les limbes de Google et entamer une nouvelle ligne éditoriale avec ce Tramezzinimag numéro deux  ? Faut- il au contraire rassembler le maximum d'arche, tout ce contenu qu fast la richesse du blog et les délices de tant de lecteurs qu ont manifesté leur désappointement ? Le nouveau blog est un peu brouillon, des republications anciennes, des nouveautés, des commentaires non enregistrés qufaisaient aussi l'intérêt du site avec vos désirs et vos demandes, vos suggestions, vos précisions et vos apports...  Faites-moi part de vos attentes en la matière Je suis preneur de vos idées  en attendant que Google veuille bien remettre en ligne  mon compte et le blog originel...

Archives du blog Tramezzinimag ( billet du 28 décembre 2011)



Vos commentaires m'ont donné envie de parler à nouveau de musique sur Tramezzinimag en ces temps de vacances. Des amis bordelais qui vont visiter le conservatoire Benedetto Marcello m'ont fait pensé à ce magnifique concert donné le 17 octobre dernier par l'Ex Novo Ensemble dirigé par Claudio Ambrosini et dont je voulais vous parler. 

Avec le titre alléchant de "Maraviglia udirai, si me secondi" (Des merveilles entendras si tu m'aides), le programme comportait six créations dont celle du compositeur britannique Geoffrey King, qui fut élève à Venise d'Ernesto Rubin de Cervin et du regretté Giuseppe Sinopoli. Ce fut un très intéressant rappel de l'originalité de ce que les critiques ont appelé la Nouvelle École de Venise où, sous l'impulsion de l'éminent pédagogue qu'est le baron Rubin de Cervin, une génération de compositeurs prolongea et développa le sérialisme en y ajoutant les acquis du jazz et de la polyphonie moderne. Née au conservatoire Benedetto Marcello, ce mouvement reconnait l'influence de la musique vénitienne traditionnelle autant que celle du mouvement post-serialiste de l’École de Darmstadt rendu célèbre par Stockhausen. Un monde musical inventif et grouillant que la plupart des touristes qui passent par le campo Santo Stefano sont loin d'imaginer. Venise a formé Luigi Nono, Bruno Maderna, Ambrosini, etc... Autant de compositeurs qui continuent de marquer la création musicale actuelle. 


Le compositeur anglais qui vit enseigne à La Haye depuis quelques années est un Fou de Venise lui aussi. Sa musique en a subi l'influence. J'aime chez lui ce mélange de l'esprit anglais (il est né à Croydon juste après la guerre) et de l'âme vénitienne. Thé au lait et scones autant que prosecco e tramezzini tonno-uova. C'est peut-être pour cela que sa musique me touche. 

L'entendre exécutée dans la belle salle de concert du conservatoire Marcello est un bonheur. Après la jolie promenade qui nous amène de San Barnabà à Santo Stefano, en passant par la ruelle qui longe l'ancien cinéma et le marchand d'art ancien, pour déboucher sur le campo de l'Accademia, le vieux pont de bois, la vue merveilleuse qu'on a en traversant le canalazzo, puis le campiello san Samuele rempli de chats de mon temps, le joli puits, Santo Stefano, immense terre-plein puis sur la droite, après le somptueux palazzo Franchetti, le majestueux palazzo Pisani qui jaillit devant nous. Dès le cortile, règne dans ces lieux une atmosphère à la fois légère et très sérieuse. légère car la musique éclate de partout et les lieux sont remplis de jeunes gens rieurs et tapageurs, mais sérieuse aussi car on pénètre dans une école où l'on travaille dur... 


Une salle comble, beaucoup d'élèves, de nombreux vénitiens et pas des moindres. Venise n'a jamais cessé d'être une capitale musicale. Le nombre de fondations et d'associations liées à la musique le prouve comme l'Istituto Antonio Vivaldi et l'Istituto per la Musica de la Fondation Cini, la Fondation Lévi ou la Fondation Bru Zane. Une musique parfois difficile mais jamais ennuyeuse ni pesante, toujours très enclavée dans notre temps, pleine de citations venues du jazz ou de la musique populaire, des grandes œuvres classiques aussi. L'occasion de se souvenir qu'aux musiciens cités plus haut, il faut ajouter les noms de Ermanno Wolf-Ferrari, Gian-Francesco Malipiero, Goffredo Petrassi, Bruno Maderna... Riche portée de génies pour une petite ville de province qui n'a jamais cessé d'être une capitale musicale.

Geoffrey King pensif sur les lieux de sa jeunesse, se souvient de son passage au conservatoire 
dans la classe du baron Ernesto Rubin de Cervin 


Le compositeur hollandais Roderick de Man pose sur le pont San Moïse, 
à côté du Bauer Grunewald où logeait Igor Stravinsky 


Geoffrey à la terrasse de Montin, la Gelataria San Stefano. 
Pause cappuccino avant le début de la répétition au conservatoire voisin. 


Rudy aux fourneaux chez les Rubin de Cervin 


Dîner chez le maestro Rubin de Cervin 
qu'on voit ici entouré de ses petits-enfants


2 commentaires:

Anonyme a dit…
Claudio Ambrosini est un ami ; sa "Passione secondo Marco" est une merveille. Son opéra : "Il Killer di Parole" donné à la fenice en décembre 2010, a été très apprécié et je lui souhaite une reconnaissance au combien méritée.
Merci, Lorenzo, de rendre hommage aux artistes qui continuent à faire de Venise une ville de l'Art vivant.
Que cette année 2012 vous permette de continuer à nous régaler avec vos billets si bien écrits.
tanti auguri.
Cordialement Gabriella
Lorenzo a dit…
Mille mercis pour votre fidélité, Gabriella e tante auguri anche a lei.

18 octobre 2016

Un jour lointain, au bar de l'Arsenal

Archives tramezzinimag I : Texte publié le 09/09/2009

Crédits photographiques : http://venise.blogs.sudouest.fr
C'était un jour de septembre comme aujourd'hui. Il faisait très beau mais l'air était frais. Je venais d'arriver à Venise. Enfin. Mes bagages défaits, rangés dans la minuscule chambre que m'avait attribué la Signora Biasin dans son alloggi fantasque, j'avais rendez-vous avec mon destin. C'est du moins ce que mon cœur qui battait la chamade semblait me signifier.

Castello, 2423, Fondamenta di Fronte l’Arsenale, Cours d'italien pour les étrangers de la Dante Alighieri. Le rendez-vous avait été pris pour 9 heures. Je pris le vaporetto. C'était alors la ligne 5, la plus longue, qui partait de la Piazzale Roma et allait jusqu'à Murano en passant par le bassin de San Marco, l'Arsenale et les Fondamente Nuove. 

L'air marin, les senteurs si pures de la lagune au lever du jour me comblèrent de joie. Après des mois difficiles, la mort de mon père, le départ de la grande maison, tous les changements qui marquèrent, sans que je m'en rende compte alors, le terrible passage entre l'enfance et l'âge adulte, j'étais de nouveau dans la joie. La lagune était magnifique ce matin-là, la lumière diaphane pleine encore des teintes de l'aube... J'arrivais avec beaucoup d'avance. Assez pour m'arrêter au petit café de l'Arsenal. Celui qu'on voit sur cette photographie dénichée sur le site d'un autre fou de Venise, bordelais lui aussi. 

Le patron s'affairait derrière son comptoir. Il préparait des tramezzini. Une grande planche en bois, un énorme pot de mayonnaise, un saladier avec du thon haché... Le voir faire me fascina, sa dextérité, la beauté des sandwiches une fois terminés qu'il alignait sur de grands plats de céramique blanche, avant de les recouvrir d'un torchon humide... J'ignorais encore que nous deviendrions des amis et que ma passion pour les tramezzini déboucherait un jour, presque trente ans plus tard sur ce site où j'écris mes souvenirs. Le cappuccino que je dégustais ce matin-là, avec un croissant fourré encore tiède, assis à l'une des tables de la petite terrasse (à cette époque, le bar peu fréquenté par les touristes bien moins nombreux qu'aujourd'hui, ne disposait que de trois ou quatre tables sur le campo). 

C'était un jour sans école, car des enfants jouaient devant l'entrée de l'Arsenal. Un marin au regard triste était en faction en haut des marches. On aurait dit un enfant puni. Peut-être enviait-il ces gens qui pouvaient aller et venir librement quand lui, engoncé dans son uniforme, devait monter la garde. Peu à peu la vie s'insuffla sous mes yeux et la place devint une sorte de scène de théâtre. Un palcoscenico pour la comédie humaine qui pendant des années et aujourd’hui encore fait mon régal à Venise et me fascine. Des ouvriers débarquaient d'une barge bleue des barres de métal destinées à un échafaudage, un peintre chantonnait en peignant des volets dans ce vert si caractéristique qu'on retrouve partout ici. Un groupe de religieuses toutes de blanc vêtues, traversaient en diagonale, des ménagères bavardaient, leur panier sous le bras, un chien reniflait le bas d'un poteau... 

Je savourais toutes ces images mises en valeur par un éclairage parfait. Le soleil était déjà haut, le ciel presque sans nuage. Le bonheur. Peu à peu, le bar se remplissait. Les gens allaient et venaient. Un vieux prêtre lisait le journal au coin du comptoir. Je surveillais les abords de la Dante, située de l'autre côté d'un petit pont qui menait directement à la porte d'entrée. Des gens y pénétraient. Certainement le personnel administratif. Il n'était pas encore neuf heures. 

C'est alors que je les vis. Quatre silhouettes d'abord sombres qui arrivaient du côté de San Martino, la belle petite église du quartier. Trois filles et un garçon. Ils venaient au cours, c'était évident. Le garçon, grand, mince, les cheveux blonds se dirigea vers le pont quand une des filles l'arrêta en lui montrant le café. Ils vinrent dans ma direction. Annette, Anna, Christine et David s'installèrent à la table en face de moi. L'une était rousse avec un visage très fin et les yeux verts, l'autre, un peu plus âgée, était brune avec une peau très blanche, presque maladive. Son sourire était très doux. La troisième était anglaise, cela était certain. Les tâches de rousseur, la moue, les attitudes. Quant au garçon, il devait être anglais lui aussi à cause de ses manières un peu ampoulées comme on en attrape dans les bons collèges d'Albion. 

J'étais à Venise pour six semaines avec pour seul objectif de savoir l'italien que je m'étais toujours bêtement refusé d'apprendre. Une sorte de réaction épidermique d'adolescent contre mon père et notre famille... Mais ma passion pour Venise, cette obsession qui me tiraillait sans cesse, rendait obligatoire la pratique de l'italien. Avant sa mort, mon père aurait voulu m'envoyer à Florence, la ville de sa jeunesse. Je ne voulais entendre parler de rien d'autre que de Venise. Je ne connaissais encore personne en dehors de la matrone qui me logeait sur la fondamenta delle Guglie, son fils le ténébreux Federico et Gabriele, le garçon de Mogliano Veneto qui servait d'homme à tout faire dans la pension. Les vieilles parentes de mon père étaient en villégiature quelque part dans le Haut-Tyrol et ne reviendraient à Venise que bien après mon départ. Cela m’avait rassuré, je n’avais aucunement envie d’aller faire bonne figure auprès de vieilles dames sévères que je ne connaissais pas. 

J'observais ce petit groupe et je redoutais de n'être pas à la hauteur. Ils parlaient apparemment tous l'italien puisque c'est dans cette langue qu'ils discutaient entre eux. J'allais être ridicule avec mon sabir encore mêlé d'espagnol. L'heure arriva. La directrice de l'école nous accueillit avec gentillesse. Une fois les formalités remplies, nous étions tous réunis dans une grande salle dont les hautes fenêtres donnaient sur la fondamenta. Le soleil éclairait les murs blancs et donnait à la salle un petit air de fête. J'étais assis entre Anna l’allemande de Stuttgart et David, le jeune anglais. La première matinée passa, puis les jours.

Nous devinrent des amis. Chaque jour nous nous retrouvions de bonne heure au petit café de l’arsenal pour un cappuccino et un croissant. Tous les clients nous saluaient comme de vieilles connaissances. Nous n’étions plus des étrangers... A la fin du stage, David et sa cousine Christine repartirent en Angleterre. Nous avons entretenu une correspondance un temps, puis nous nous sommes perdus de vue. Anna et Annette, en revanche, restèrent à Venise. L'une était inscrite à l'université et l'autre avait été engagée comme nanny dans la famille d'un magistrat près de l'Accademia. 

La date fixée pour mon départ approchait et cela m'était un déchirement. J'allais devoir quitter Venise et mes nouveaux amis. Il me faudrait repartir et commencer en France une vie nouvelle, sans mon père, sans la grande maison, sans l'insouciance d'avant... Quelques jours avant mon départ, je croisais la signora Biasin sur le pont des Guglie. Elle revenait de je ne sais où et sa silhouette me faisait toujours sourire. Son sac plaqué contre elle, la tête un peu penchée en avant, le buste recourbé comme quelqu'un qui va se mettre à courir, elle semblait toujours di fretta. Je pensais au Shylock de la comédie de Shakespeare, ou à une sorcière de contes pour enfants. "Ah vous voilà" me cria-t-elle essoufflée, " je suis ravie de vous voir. Justement je voulais vous parler. J'ai une proposition à vous faire". Gabriele ne pouvait s'occuper de tout et le jeune étudiant colombien qu'elle employait clandestinement préférait souvent faire la sieste dans une des chambres plutôt que s'affairer à repeindre les volets ou déboucher les canalisations. "Vous parlez l'anglais, l'espagnol, et le français. Vous apprenez l'italien. C'est tout à fait ce qu'il me faut. Si vous voulez, je vous propose de travailler pour moi en échange du gîte et du couvert". Cette offre me fit bondir de joie. Non seulement je pourrai rester à Venise, mais j'aurai un appartement à moi. Je ne songeais pas aux à-côtés qu'il faudrait résoudre tôt ou tard : le permis de séjour, la rémunération, l'avenir. Je ne voyais qu'une chose, j'allais m'installer à Venise !

Je me précipitais chez Anna et Annette vint nous rejoindre. Le juge et son épouse furent sollicités. Pouvais-je accepter ? Devant mon enthousiasme et après s'être renseigné sur la dame-aubergiste, il ne trouva pas d'inconvénient majeur à ce que je fasse un essai jusqu'à Noël, prenant certainement mon enthousiasme pour une foucade d'adolescent. J'écrivis à ma mère pour l'informer de ma décision. Elle m'invita sagement à réfléchir et à rentrer quelques jours pour rassembler mes affaires et prendre un peu d'argent. C'est ainsi que, mal logé, sans un sou, parlant mal l'italien mais heureux comme un pape, je devins vénitien... 


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13 commentaires : (non archivés par Google).

17 octobre 2016

Saint Marc ou Alexandre ? Qui repose sous l autel de la basilique San Marco ?

Archives du blog Tramezzinimag I : article paru le 20 août 2013.

Il y a quelques jours, dans une atmosphère digne des films d'Indiana Jones, un archéologue inconnu présentait à un parterre de journalistes et de spécialistes médusés des images de ce que le mystérieux personnage décrit comme la plus extraordinaire découverte archéologique depuis la découverte du tombeau de Toutankhamon. Quelque part en Jordanie, il aurait découvert rien moins que le tombeau d'Alexandre Le Grand. Des photos un peu floues et sombres montraient au public des objets brillants, des formes, des sculptures. Il s'agirait du trésor de Ptolémée qui aurait conservé là outre de mirifiques œuvres d'art, le catafalque contenant la dépouille du grand empereur mort en 323 avant notre ère à Babylone. Aucune autre précision pour conforter ses dires mais des propos mystérieux, la découverte protégée par une société secrète depuis toujours, la protection des lieux confiée au roi de Jordanie... De quoi ranimer les polémiques qui existent depuis l'invasion des musulmans, au VIIe siècle puisque c'est à peu près à cette époque que l'on perd la trace de l'empereur et de sa sépulture. 


..Adolescent, d'Alexandre, la vie et l'histoire me fascinait. Son génie, son intelligence, les conquêtes de des armées, sa vision du monde qui dépassait largement la mentalité de son époque, le renouveau de l'art grec et son ambition, tout ce qui lui était attaché occupait mes rêveries, guidait mes lectures, se traduisait dans mes dessins, les poèmes que j'écrivais. Sans l'épopée d'Alexandre, l'enfant rêveur que j'étais n'aurait jamais découvert les auteurs grecs et latins, les arts et l'architecture, tout ce qui nous vient de l'antiquité hellénique puis romaine. Cette assimilation au héros macédonien a construit ma personnalité et ma culture. Lorsque le journal pour lequel je travaillais me demanda d'interviewer Hugo Pratt à l'occasion d'une grande exposition organisée Piazza San Marco, notre échange porta à un moment donné sur l'influence de la culture gréco-latine sur le monde moderne. Le père de Corto Maltese se pencha vers moi et me dit comme une confidence "Il y en a qui disent qu'il est ici !" Je pris ces propos comme une fantaisie supplémentaire, liée à tout ce qu'il m'avait dit au nom de Corto, sur les mystères de Venise, sa passion pour les celtes, la magie et sa propension géniale à transporter son interlocuteur dans des mondes parallèles et fantastiques. Je notais cet échange et n'en fit pas mention dans mon article. Aujourd'hui, trente ans après, j'ai voulu en savoir un peu plus. 

..Ils sont nombreux les grands témoins qui ont pu voir la dépouille de l'empereur dans son tombeau d'Alexandrie. Plusieurs récits font foi. Hélas de tremblements de terre en tsunami, de guerres en invasions, la mémoire des lieux s'est perdue. On sait seulement que le mausolée dont on possède plusieurs descriptions certainement exactes, a été ruiné par les catastrophes naturelles qui se sont abattues sur Alexandrie. On sait aussi que le tombeau de l'empereur a été souvent pillé, non pas par des bandits mais par les rois et les reines qui lui succédèrent quand ils manquaient d'argent. Longtemps les empereurs romains venaient s'incliner et se recueillir devant la dépouille. Ce rite fut interrompu sous le règne de Constantin. La dernière visite importante est celle de l'empereur Caracalla en 215, qui n'hésita pas à s'approprier la tunique, la bague et la ceinture du Macédonien, la cuirasse, quant à elle, ayant probablement déjà été volée par Caligula... Sous prétexte de piété et de respect, on s'emparait de ce qui était demeuré en contact avec la dépouille du grand empereur et puis, il n'était plus là pour réagir... 

 Le christianisme s'imposa peu à peu sur le monde et, si Alexandre demeurait respecté par tous, il ne pouvait être question de laisser ses restes sans sépulture. Or pour les chrétiens de cette époque, le corps devait être enseveli dans la terre. Nombre d'historiens et d'archéologues pensent que suite à une émeute chrétienne, sous le règne de Théodosius, le corps d'Alexandre fut porté en terre, certainement avec tous les égards dus à la considération du peuple pour son ancien maître. Le seul cimetière chrétien qui existait à l'époque est celui de Terra Santa, situé à l'extérieur du téménos (l'espace sacré ou Sanctuaire chez les anciens). C'est là qu'en 1906, des archéologues découvrirent un somptueux catafalque d'albâtre richement sculpté et décoré mais vide. Mais pourquoi était-il vide quand nombre des sépultures alentour abritaient encore au moment des fouilles, les restes des défunts qui y avaient été déposés ? 


..Une rumeur devint une idée, après tout fort plausible : et si ce tombeau d'albâtre, de fameux tombeau de verre qui remplaça le tombeau d'origine qui était en or massif , était bien celui du Sôma, le monument funèbre dressé au beau milieu de la grande cité, la sépulture d'Alexandre le Grand ? A ce jour, on n'a trouvé aucun tombeau de cette qualité nulle part dans les fouilles pourtant nombreuses depuis le début du XIXe siècle. 

..Après la stabilisation du christianisme qui se fit peu à peu et en douceur après avoir été imposée sous la contrainte et la violence, Alexandrie et tout l'empire d'Orient connut de nouveau des vagues d'intransigeance religieuse. Tout ce qui rappelait les anciennes croyances devait être détruit sans une seule considération pour leur qualité artistique. La barbarie succédait à la civilisation. C'est à ce moment-là que des marchands vénitiens ramenèrent le corps présumé de l'évangéliste Saint-Marc, volé au nez et à la barbe des arabes qui occupaient Alexandrie. Et si ce cadavre momifié qu'ils transportèrent sous de la viande de porc séchée n'était pas celui du saint mais bien plutôt la momie d'Alexandre ? Curieux hasard : le corps d'Alexandre disparait quand celui de Saint-Marc apparait... 

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10 octobre 2016

Franz Kafka à l'Hôtel Gabrielli-Sandwirth, c'était il y a cent ans aujourd'hui

Archives de TraMeZzinimag I 
(billet paru le 13/09/2013)


Le 15 Septembre 1913, Franz Kafka est à Venise. Il loge à l'hôtel Sandwirth, dont les fenêtres donnent sur le Grand canal. La journée a été chaude, belle. Le jeune homme écrit à son aimée, Felice Bauer. C'était il y a exactement cent ans aujourd'hui. L'hôtel où il descendit, devenu le Gabrielli-Sandwirth fête cet anniversaire. Ce n'est qu'une simple lettre parmi les deux cents qu'il écrivit à la jeune femme, mais elle a été rédigée sur le papier à lettres de l'hôtel qui n'a pas changé depuis. Toute une histoire. 

..La manifestation consacrée à l'auteur de La Métamorphose se déroulera sous l'égide de l'éditeur allemand Klaus Wagenbachgrand, grand connaisseur et collectionneur en même temps qu'éminent expert de l’œuvre de l'écrivain dont il est le grand spécialiste. Des lettres de l'écrivain seront lues par l'acteur et musicien Ulrich Tukur, qui vit à Venise et a eu l'idée de cette manifestation. 


..C'est en 1912, dans la maison de la famille de son ami Max Brod que Franz Kafka rencontre Felice Bauer. Elle a 25 ans, un visage pur, les yeux un peu mélancoliques, le nez légèrement aquilin. C'est elle qui donne pour la première fois l'envie de se marier à ce jeune homme presque trentenaire, qui partage sa vie entre le travail dans une caisse d'assurance et l'écriture. Il est profondément atteint par cette rencontre car, se faisant une haute idée du mariage, il n'avait jamais jusqu'à ce 13 août 1912, rencontré une femme qui semble correspondre autant à son idéal d'épouse. 
"Se marier, fonder une famille, accepter tous les enfants qui arrivent, les soutenir dans le monde incertain et même les guider un peu, c'est, j'en suis persuadé, la tâche la plus élevée qui puisse réussir à un homme."
..Lui vit à Prague, la jeune femme à Berlin. Une correspondance abondante s'engage alors. Au début tout flotte dans l'indécision. Felice hésite. Le caractère de Franz lui semble trop singulier. elle le pense inapte à la vie de tous les jours. Elle aimerait ne plus avoir de rapports avec ce garçon tellement imprévisible. Lui, quand il prend la mesure des réticences de son aimée, redouble d'effort pour la persuader de l'épouser. Ils vont ainsi se rapprocher, s'éloigner, se fiancer, rompre, se retrouver...  
"Ma vie a quelque chose de l’asile d’aliénés… Je suis enfermé non pas dans une cellule mais dans cette ville… J’implore la plus chère des jeunes filles… Mais en fait je n’implore que les murs et le papier."
..Kafka adresse une première lettre à Felice Bauer quelques jours après leur rencontre. Cette lettre aura un double effet immédiat pour son auteur. En une nuit, et en plein état d’exaltation, Kafka écrit Le Verdict, texte considéré comme inaugural de sa vocation d’écrivain. 

..Cette première lettre à Felice marquera l’interruption de son Journal, qu'il ne reprendra qu’en février 1913. Dans les lettres qu'il écrit à la jeune femme, on découvre un Franz Kafka levant le voile sur ses sentiments les plus intimes. On y trouve des considérations sur l'écriture comme sa lettre du 20 décembre 1912 : 
"Je sens que lorsque je n’écris pas, une main inflexible me repousse hors de la vie". 
Il est perpétuellement en proie à des désirs opposés, balancé entre le désir de l'épouser, parce que cela correspond à son devoir de fils et de juif, que le mariage pourrait l'installer dans la vie sociale, et la conviction que cette union sera sa chute et formera un obstacle terrible à sa liberté d'écrire. Mais lorsqu'elle ne lui écrit pas, il est malheureux. Lorsqu'elle lui écrit, il est saisi de doute... Il se demande comment il pourra organiser sa vie avec cette femme. Lourd dilemme :  
"Il est même improbable que je m'entende à vivre avec quelqu'un, mais je suis incapable de supporter seul l'assaut de ma propre vie, l'offensive du temps et de l'âge, les timides incitations à écrire, les insomnies, l'imminence de la folie - tout cela je ne puis le supporter seul. Peut-être, ajouterai-je naturellement, l'union avec Felice donnera à mon existence davantage de force pour résister." 

 Mais un peu plus loin il avoue sa peur de se lier, de se perdre dans un autre être, car il ne serait plus jamais seul et il sait qu'il a besoin de la solitude pour écrire. 
"Devant mes sœurs j'ai été souvent, surtout par le passé, un homme tout autre que devant les gens. Hardi, aventureux, puissant, étonnant, ému, comme je ne le suis d'ordinaire qu'en écrivant. Si grâce à ma femme je pouvais être tel devant tous ! Mais ne serait-ce pas autant de pris sur mon art ? Tout, mais pas cela, pas cela ! Seul, je pourrais peut-être un jour abandonner vraiment mon poste. Marié, je ne le pourrai jamais."
..Finalement, le 12 août 1913, Franz envoie la première lettre de rupture à la jeune femme. Elle lui répond par trois lettres successives qui le font changer d'avis. Le 18 août il annonce à son ami Brod qu'il a demandé la main de Felice. Une nouvelle crise éclate l'année suivante, en 1914. Felice ne veut plus entendre parler de lui. Il notera dans ses carnets : 
"S'il était possible d'aller à Berlin, d'être son maître, de vivre au jour le jour, en mourant de faim aussi, mais en donnant libre cours à mes forces, au lieu de lésiner ici ou plutôt de dévier vers le néant. Si Felice le voulait, si elle venait à mon secours."


..Peu après, les fiançailles de Franz et Felice ont lieu à Berlin et un appartement pour le jeune couple est loué à Prague. Une nouvelle rupture survient en juillet de la même année également à Berlin suivie d'une explication pénible avec les parents de Felice. Mais le silence ne dure que deux mois et la liaison se rétablit peu à peu et le projet de mariage resurgit. La Grande guerre éclate et Franz espère se marier après la fin du cataclysme. Les secondes fiançailles ont lieu. Franz ne cesse de se tourmenter par des doutes et par des remords à l'égard de Felice, mais il poursuit avec acharnement son œuvre littéraire. En août 1917, il est pris pour la première fois d'une forte toux accompagnée de crachement de sang. On diagnostique très vite une tuberculose pulmonaire. Il explique sa maladie psychiquement, comme liée à sa fuite devant le mariage. Il la nomme capitulation définitive. C'est pour lui comme une délivrance. En décembre 1917, Felice arrive à Prague et cette fois-ci la rupture est définitive. Il raccompagne Felice à la gare et se rend ensuite au bureau de son ami Max devant qui il éclate en sanglots. 
"Ce fut la seule fois que je l'aie vu pleurer, écrira Max Brod, je n'oublierai jamais cette scène, l'une des plus émouvantes qu'il m'ait été donnée à vivre." 
..Le combat entre le besoin d'amour et la peur de l'amour est fini, mais c'est la littérature qui gagne. Ce sera elle qui sera désormais la véritable maîtresse de l'écrivain et ne cédera sa place privilégiée dans son existence qu'à la Mort... Finalement, la rencontre avec Felice Bauer aura libérée toute la puissance créatrice de Kafka. Nous lui devons de magnifiques lettres. 


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