11 mai 2016

Chronique de ma Venise en mai (1) .



Lundi 2 mai 2016.
Lorsqu'on a vécu quelque part, qu'on s'en est éloigné et puis que l'on revient, il y a toujours un moment de flottement et de malaise. L'impression diffuse de ne plus trop savoir d'où nous sommes qui paralyse nos sens et empêche parfois les plus sensibles d'entre nous de profiter des retrouvailles avec l'endroit chéri dont on rêve aussitôt qu'on s'en éloigne. Venant moins souvent qu'avant à Venise, je vis à chaque fois cet état. Mes premiers jours dans la cité des doges sont tout sauf agréables. J'ai la sensation d'être à la fois perdu dans la masse informe des hordes de touriste, invisible pour les vénitiens, absent de moi-même, égaré. Je rase les murs, je cours, me faufile, évitant soigneusement la foule mais aussi les vénitiens eux-mêmes...

Mon corps se sent chez lui, mes pas me portent sans aucune hésitation vers là où j'ai besoin d'aller, ma bouche prononce les mots qu'il faut pour ordonner, commander, demander, saluer mais cela sonne étrangement à mes oreilles... Les symptômes s'aggravent quand je suis accompagné d'étrangers à la ville. Je deviens bougon, taciturne. Je réponds peu ou par borborygmes à leurs propos, quand je parle en français je chuchote et parfois - comme je le faisais adolescent sur la piazza - je prends un accent qui se veut italien. Ridicule patenté, j'ai l'air d'un snob ou pire d'un demeuré, un de ces ravis de village qui sourit béatement et marmonne d'incompréhensibles propos que personne n'ose reprendre. "Venise, auberge de fous ? " scandait Barrès (ou bien était-ce Jean Lorrain ?)... En suis-je devenu un finalement, à force de vivre - contraint et forcé - cette schizophrénie de l'exil contraint ?

Parfois, la lucidité me revient. Il suffit d'une cloche qui se met à sonner, d'une mouette qui passe devant mon banc en compagnie d'une merlette et qui semblent papoter ensemble comme deux commères de la via Garibaldi, d'une odeur et les écailles tombent de mes yeux. L'émerveillement reprend le dessus et je suis submergé par l'émotion. Tous mes doutes, mes inquiétudes, les relents de ma vie là-bas disparaissent et tout me devient grâce... En un instant, peu m'importe de n'avoir plus de maison ici, de savoir qu'une fois encore je ne fais que passer et que cela passera vite, trop vite, je suis à Venise. Je suis chez moi. Mais l'ego libéré exulte et voudrais crier à la ville entière : " regardez tous, je suis revenu, me voilà, je suis là !" Mais ici comme ailleurs on ne manque à personne. Est-ce important après tout de compter pour quelqu'un ? Jouir à tout instant, dans un sentiment de fascination qui n'a jamais fléchi depuis prés de cinquante ans, à chaque pas, à chaque mouvement, dans n'importe quel endroit de la ville jusqu'aux plus sordides et dénués de beauté (mais oui il y en a ici aussi)... "Venezia sarebbe la mia fine" fait dire Hugo Pratt à Corto Maltese...

Mercredi 4 mai.
Il est un peu plus de huit heures. Sur la filodiffusione, un air pimpant de Aldo Cimbarius interprété par le guitariste John William. Dehors, la ville s'éveille peu à peu. Par les fenêtres ouvertes les bruits de la ville et les senteurs montent jusqu'à moi. La lumière est déjà forte et belle, le ciel bleu. Il devrait faire beau aujourd'hui. Je reprends pied peu à peu dans la ville. Joie du mug de thé fumant et des biscuits digestive posés à côté de l'ordinateur. Le joyeux pépiement des adolescents qui se dirigent vers le collège voisin.

Planning chargé aujourd'hui. A 11 heures rendez-vous avec Franz à Piazzale Roma pour suivre en bateau la distribution des paniers de fruits et légumes de son Amap* pour le reportage qui sera diffusé dans Détours, l'émission radio de la RTS puis j'irai faire quelques courses. En attendant, thé, pages d'écriture et lecture. Je suis plongé dans la prose fascinante d'Henry Miller, avec son essai sur Rimbaud, "Le Temps des assassins". Il faut aussi que j'aille faire changer le bracelet de ma montre chez l'horloger de la Salizzada San Lio.

Hier soir, longue séance de prise de son : sur le Campo san Zanipolo tout d'abord, avec une pause gourmande chez Rosa Salva pour le café. Je trouve que leur macchiato est le meilleur de toute la ville et ils ont une des meilleures pasta di mandorla. Les lieux sont tellement poétiques à l'heure où les touristes sont absents (mais oui, cela arrive !), enregistrement des bruits d'ambiance, les cloches, les enfants qui jouent... Puis nous nous sommes promenées dans les cloîtres de l'hôpital. Rencontré dans celui où les chats ont leurs petits abris façon bidon-ville, une jeune femme charmante qui a raconté au micro d'Antoine combien elle aimait venir passer un moment au milieu des gatti. Hospitalisée il y a quelques années, elle venait souvent prendre l'air dans le cloître et la proximité des félins, la paix qui règne ici ont été selon elles une raison de sa rapide convalescence. Depuis, trop jeune pour appartenir à la catégorie des mammagatti*, elle passe souvent caresser les habitants du lieu. Partout sur la pelouse, sur la margelle du puits, sur les pierres chauffées par le soleil, les matous sont là, jeunes, vieux, gros, maigres. Certains viennent vers les visiteurs, les plus farouches s'éloignent prudemment quand un inconnu passe. C'est le dernier refuge des chats de Venise, longtemps protégés et soignés par les vénitiens et la municipalité. Mais un jour un élu deficiente* - et qui proclamait partout préférer les chiens - a décidé de faire la chasse à tous les chats errants de la ville. Cela fit beaucoup de bruit. Les chats domestiques furent vite bouclés dans les maisons pour ne pas être ramassé par les agents municipaux. Une rafle en bonne et due forme. Il y eut beaucoup de victimes. Un camp de concentration fut improvisé dans une île au beau milieu de la lagune. Les associations de protection animale obtinrent que la ville s'engage à les soigner et les nourrir... Cela ne dura qu'un temps et la municipalité se désengagea piteusement de cette mission. Ce fut l'hécatombe dans l'île... Personne au Municipio ne fit le parallèle entre la disparition des chats qui peuplaient calle et campi et la prolifération des rats et des souris partout la ville... Incultes et idiots semblent être légion dans l'administration parfois... Un élu un jour, vénitien de Venise aura l'intelligence - et l'humilité - de reconnaître que les chats avaient un rôle important et prendra les mesures adéquates pour que les petits cousins du lion ailé reprennent leur mission de chasseur de rats partout dans la ville. Oui, Messieurs-Dames, on peut rêver ! Mes lecteurs auront compris que j'ai une grande affection pour la gent féline.


Après les cloîtres de l'ancien couvent des dominicains et de la Scuola dei Mendicanti, visite à l'androne du palazzo Bragadin d'où sortait Casanova quand il fut arrêté sur ordre du Sénat et fut directement conduit aux Piombi, la sinistre prison du palais des doges. Un petit tour à la Coop des Fondamente Nove, situé dans l'enceinte de la Remiera, et retour at home avec Antoine, toujours le micro en main. De quoi faire plusieurs émissions, du moins je l'espère. Ce garçon ne se contente pas d'être un journaliste doué, méticuleux, précis et honnête - qualités de plus en plus rare dans cette corporation - il est doté d'une véritable sensibilité qui lui permet de percevoir très vite l'essentiel qu'il faut mettre en avant pour intéresser vraiment l'auditeur sans jamais tomber dans le sensationnel ou l'émotionnel à trois sous.
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