Venise a décroché la lune

Cliché de Alberto Toso Fei.
Sullaluna, "une nouvelle réalité", c'est ainsi que Francesca Rizzi et son compagnon Rodolfo Tonello présentent la librairie qu'ils viennent d'ouvrir il y a quelques jours sur la Fondamenta della Misericordia, haut-lieu de la Movida vénitienne et symbole d'une Venise qui croit en son avenir. La première librairie-bistrot de la ville va vite devenir un lieu-phare de la vie vénitienne.

Dans une ville qui se vide de ses habitants, où les écoles ferment, où chaque jour un commerce de proximité cède la place à une boutique de bimbeloterie pour touristes, il est vraiment réjouissant d'avoir devant les yeux les preuves tangibles d'un renouveau en cours, la confirmation que loin de baisser les bras et départir sans demander leur reste, il existe bien des femmes et des hommes décider à lutter contre l'inexorable et qui refusent d'abandonner la Sérénissime à l'impitoyable et impérieuse logique ultra-libérale qui emporte tout sur son passage au non de l'idole Pognon. Trois librairies indépendantes qui ouvrent en quelques jours dans la cité lagunaire, au moment même où les associations qui luttent pour l'avenir de la ville organisent de nouvelles manifestations contre les trop fameux Maxi Navi, cela tient du conte de fées. Un rêve qui devient réalité quelques jours de la fête de la Salute, l'évènement le plus authentiquement vénitien qui commémore la sauvegarde de la ville placée du temps de la grande peste sous la protection de la Vierge. Un clin d'œil de la providence et un gel acte de résistance dont on ne peut que se réjouir.

Car c'est bien de résistance dont il s'agit, démontrant une fois encore la détermination des vénitiens, d'origine oú d'adoption, à l'action. Quelle joie et quel signal fort pour Venise que ses habitants en constante diminution ne veulent pas abandonner au tourisme de masse déshumanisé et passablement aculturé pas plus qu'aux commerçants chinois et aux marchands de sommeil. Les livres, dont Venise a été depuis le début de l'édition, l'un des centres les plus riches et dynamiques, se font symboles et outils de résistance. Les trois nouvelles librairies de Venise démontrent que la culture n'est pas morte, que le livre et la lecture ne sont pas morts. Non à Venise, même envahie par les barbares, la culture ne meurt pas. Ces trois lieux en sont la confirmation. Trois remparts contre l'idiotie organisée. Non, à Venise la culture ne meurt pas. Elle vit vraiment et bouge, et innove, elle danse et chante. C'est une culture du partage et de l'échange, de l'accueil et de l'innovation. Celle des bons livres qu'on découvre dès l'enfance, des textes qui marquent toute une vie. A Sullaluna ce sont des albums illustrés, des romans graphiques, mais aussi des livres de cuisine car chez Francesca Rizzi et Rodolfo Tonello on aime les bonnes choses et on aime les faire découvrir. Les produits servis sont tous issus de l'agriculture biologique, notamment le Prosecco Lunatico qu'ils produisent eux-mêmes mais aussi tout ce qui est proposé tant salé que sucré.

Les trois librairies, avec leurs spécifités, l'enthousiasme contagieux de leurs fondateurs, effacent le douloureux souvenir des librairies disparues. Celle - la plus récente - de la Librairie Française, animée pendant plus de trente ans par Dominique Finchi, précédée par la disparition de la librairie anglaise qui faisait face à l'entrée du cinéma Rossini, de la délicieuse librairie Patagonia, consacrée aux voyages près de la Piazzale Roma, et plus loin encore, celle de la Tarentolà Sur le campo San Lucà (la voir fermer ses portes l'ultime jour m'avait fait verser une larme), la Fantoni spécialisée dans les livres d'art, la Mondadori qui a laissé sa place à l'enseigne Vuitton et aussi The Old World Book du chaleureux John Francis Phillimore, poète et érudit près du Ghetto... Pour ma part, je porte encore le deuil de ce merveilleux banco ambulant de lives d'occasions et de livres anciens, où on pouvait dénicher des merveilles (j'y ai trouvé un commentaire de Cicéron d'Aldo Manuce complet et une traduction en italien de l'Anthologie Palatine remplis d'annotations, qui avait appartenu à un docte universitaire et collectionneur vénitien des années 50). Nous reparlerons en détail de Sullaluna et des deux autres dans un prochain billet.

Tramezzinimag invité dans les pages de Vita Nova


La jeune revue littéraire en ligne, Vita Nova, dont le second numéro sera disponible le 27 novembre consacre son nouvel opus aux voyages littéraires. TraMeZzinimag y est à l'honneur avec la publication de la version intégrale du billet sur Goethe à Venise publié ici il y a quelques semaines. 

Nous vous recommandons chaleureusement la lecture du premier numéro et vous invitons à découvrir dès demain le deuxième, en cliquant sur le lien ICIMais qui sont-ils ces fous qui osent se lancer dans une telle aventure ? Voilà une introduction flamboyante publiée à l'occasion du lancement de la revue et qui ne pourra que vous mettre l'eau à la bouche, cari ragazzi : 

"Vita Nova n’est pas un blog, ni une chaine youtube, un compte instagram ou un profil facebook. Contre-emploi des flux, connexions à contre-temps. Ce n’est pas davantage un magazine culturel, le rapport d’une académie ou un acte de colloque universitaire. Contre-réforme des modernes, les anciens en contrepoint. Ce n’est pas un libelle doctrinal, ni une encyclique indifférente. Contre-courant libertaire et, par dessus le marché, contre-attaque spirituelle. À tout prendre, pour éviter contre-sens et contre-coeur, Vita Nova est une revue littéraire en ligne qui ne fait pas écran à l’écrit. Bien sûr, aucune revue littéraire n’est plus lue, Vita Nova observera le verdict sans discuter. De ce fait, elle sera libre de n’organiser aucune école, de ne pas critiquer les mauvais livres, de ne pas commenter l’actualité. À raison de trois numéros par an, Vita Nova s’occupera seulement de l’essentiel. Et maintenant que le plus grand nombre a fait demi-tour, voici l’heureuse nouvelle : l’effondrement est peut-être général mais la littérature tient le coup. Il suffit de se détacher des discours et des projets pour bénéficier du secret de ses happy few. Car, puisque le présent est assigné à une époque délétère, le passé occulté par les visions rétrogrades et le futur inimaginé autrement que spectaculaire, seule la littérature permet de penser à travers le temps et les êtres, les âmes et les corps, les idées et les arts, le haut et le bas, l’action et la contemplation, la vie, l’amour, la mort... Elle est le lieu où s'épanouissent les expériences intérieures, la formule qui renforce les singularités. C’est « la vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue » Autant dire que ce voyage dans la parole même se veut surtout Vita Nova."

Chronique de Venise en novembre : La Festa della Salute


Pour ma tante Randi, 
in memoriam.

Chaque 21 novembre depuis le XVIIe siècle, les vénitiens rendent un hommage solennel à la Vierge Marie, adorée spécialement en ce jour pour avoir mis fin à la terrible peste qui décima la population de la Sérénissime en 1630. Émouvante et joyeuse fête qui rassemble les vénitiens qui viennent en famille ou entre amis de l'aube à tard dans la nuit. Jeunes et vieux, croyants ou non, tous se rendent à la basilique de la Salute en empruntant le pont de bois qui enjambe le grand canal pour quelques jours. 

Tous vont vers la Madonna della Salute, la Mesopanditissa. Enchâssée dans le grand autel en marbre avec sa somptueuse sculpture de marbre réalisée par le sculpteur flamand Giusto le Court où la vierge apparaît tenant dans ses bras l'Enfant-roi, accompagnée d'un groupe d'anges qui chassent la peste sous le regard d'une femme en prière, allégorie de la ville de Venise invoquant l'intercession de Marie, l'icône, très aimée par les vénitiens, fait l'objet d'une grande vénération, depuis que le doge Morosini décida de l'exposer dans le sanctuaire en 1670 dont elle est depuis le symbole. 


Le pont de bateau, inauguré la veille par le cardinal Francesco Moraglia, patriarche de Venise et le maire Luigi Brugnaro, voit ainsi passer des dizaines de milliers de pèlerins qui portent avec eux un cierge que la plupart ramèneront chez eux pour protéger la santé de eux qu'ils aiment ou veiller à la guérison de leurs malades. L'usage est de les allumer autour du maître-autel où une messe est célébrée toutes les heures. La foule reste dense toute la journée. Les policiers, très nombreux depuis quelques années, en uniforme autour de la basilique ou en civil parmi les fidèles, veillent à maintenir la circulation. À certains moments, il y a tellement de monde, qu'ils doivent organiser un sens, brandissant des panneaux indiquant le sens autorisé ou interdit. Tout cela se fait dans la plus grande sérénité, paisiblement et joyeusement. Il s'agit vraiment d'un moment de fête, un de ces temps aimés quand on se retrouve volontairement entre parents ou amis.

Les touristes qui pour la plupart ne savent pas ce qui motive ce grand mouvement de foule semblent un peu hagards. Certains s'éloignent effrayés ou, comme le disait une dame en prenant le bras de son mari : "N'y allons pas. Laissons-les !". "Mais pourquoi donc ?" Répliqua l'homme. "Par pudeur." fut sa (jolie) réponse. Cette solennité n'a rien d'artificiel et, tout comme le Redentore, l'autre grande fête traditionnelle, rien ni personne ne l'a dénaturée. Traditionnel moment de festivité pour peuple aujourd'hui réduit en nombre mais qui resté attaché à ces traditions ancestrales. Toutes les générations s'y retrouvent dans un même entrain et une piété commune, joyeux témoignage que l'âme authentique de Venise coule encore dans les veines de son peuple. Moment de vie commune dans un monde qui se délite, où des forces implacables sont en mouvement qui poussent à l'uniformisation des usages et des goûts, grignotant inlassablement nos différences et nos libertés au nom du profit et de l'ambition de quelques uns. 

Voir les petits vénitiens tenant fièrement ces ballons gigantesques ballons qui flottent partout dans la foule et qui se régalent avec leurs parents de pommes d'amour rutilantes, de marrons grillés, de massepain et de nougat, entendre leurs rires, et plus revigorant encore, entendre tout ce peuple s'exprimer en dialecte, tous milieux sociaux et âges confondus, mais quel bonheur. Quelle joie. Quelle fierté aussi.
En rentrant chez moi, hier soir après la prière de clôture dite par le patriarche dans une basilique noire de monde, après être passé par la sacristie où autour du patriarche, prêtres, séminaristes et enfants de chœur quittaient leurs vêtements sacerdotaux au milieu des bénévoles qui vendaient images pieuses et chapelets, après m'être recueilli comme des centaines d'autres derrière le maître-autel, après avoir admiré les somptueuses noces de Cana du Tintoret et le groupe de saints autour de Saint Marc du Titien et ce Saint Sébastien de Basaiti qui vole haut sur l'une des parois de pierre blanche de la sacristie, deux des tableaux qui ont illuminé mes années d'étudiant à Venise, après avoir traversé le cloître du séminaire, c'est une immense paix que je ressentais. Les marchands de gourmandises et d'objets religieux rangeaient leurs marchandises, des groupes de passants se répandaient partout, tout résonnait de joie et de paix. Rare moment de grâce qu'on retrouve aussi à la Saint Martin quand les enfants se répandent dans les rues, le soir du Redentore quand flotte sur le Bacino di San Marco tout l'esprit festif des vénitiens... Mais aussi chaque jour après l'école à San Giacomo, à Santa Maria Formosa, ailleurs encore, et le soir pour la passeggiata à San Luca ou a pied de la statue de Goldoni et plus tard du côté de la Misericordia, la Movida estudiantine... En dépit des hordes de touristes, vivre à Venise est et demeure un bonheur.

Ex-Libris : Le Livre du Mois (1)

L'idée est venue d'un courriel reçu il y a quelques semaines. Un jeune lecteur demandait une idée de livre sur Venise qui sorte de l'ordinaire. Sa grand-mère, passionnée par la Sérénissime mais rebelle aux médias modernes ne connaissant pas TraMeZziniMag, il cherchait à lui offrir un ouvrage qu'elle n'aurait pas encore dans sa bibliothèque et n'avait trouvé aucun conseil avisé de la part des vendeurs d'une grande librairie parisienne où il était allé s'informer. Il suggérait au passage la création d'une version papier du magazine en ligne. Ainsi est née l'idée de cette rubrique qui, s'en faire doublon, s'ajoute désormais aux Coups de Cœur, devenus assez rares mais qui retrouverons une présence régulière au sommaire, une fois la nouvelle maquette rodée et améliorée. 

Venise 
Jean-Paul Bota, David Hébert
Éditions des Vanneaux
coll. Les Carnets Nomades
2012

Ce n'est certes pas un ouvrage récent mais il est toujours disponible et c'est un petit bonheur que ce carnet joli comme tout réalisé à deux mains, celle du poète Jean-Paul Bota et celle du jeune illustrateur, David Hébert. C'est le premier opus d'une collection créée par la dynamique et inventive Cécile Odartchenko, qui est à l'origine de la maison d'édition Les Vanneaux, longtemps installée en Picardie et depuis quelques années en Aquitaine. A Bordeaux précisément où elle a ouvert Première Ligne, une librairie-galerie devenue en quelques années le passage obligé de nombreux écrivains et artistes contemporains. Les Vanneaux sont spécialisés dans la poésie on le sait. De merveilleux petits ouvrages où vibre toute la création littéraire contemporaine. A cela s'ajoute une revue tout simplement magnifique au titre éponyme que nous vous recommandons chaleureusement tant cet objet littéraire est beau, avec un contenu passionnant et une présentation élégantissime sans aucune prétention. Un bijou pour votre bibliothèque. La directrice déborde d'idées et son carnet d'adresse permet l'organisation de tas d'évènements culturels, toujours organisés autour des poètes de la Maison et d'artistes croisés sur son chemin. C'est ainsi que Cécile Odartchenko a accueilli Michel Butor déjà fatigué mais rayonnant et drôle. Un grand moment pour votre serviteur qui doit beaucoup à ce grand monsieur. Les lecteurs de TraMeZziniMag s'en souviendront, c'est la lecture de son ouvrage sur San Marco qui orienta mon destin vers Venise... 

Mais revenons au texte de Jean-Paul Bota. Chronique et journal de voyage, le poète nous livre le parfait contenu pour ce genre de petit livre, comme s'il s'agissait de son propre carnet de notes illustré par de charmants dessins à l'encre qui respirent l'électrique passion ressentie par leur inventeur. Rien de mièvre dans ces illustrations. Bien au contraire. Elles répandent sur l'ouvrage une musique qui sied bien au style de l'auteur. On peut juste regretter que dessins et textes se croisent peu puisque, c'est le principe de la collection, écriture et dessins disposent chacun de leur partie, carnet de notes et album. Parfois cependant un dessin s'est échappé et se faufilant sur une page où on ne l'attendait pas, il donne une autre coloration aux mots. D'autres volumes ont suivi, toujours illustrés par David Hébert (voir sur le catalogue des Vanneaux ICI)