Chroniques de ma Venise en janvier


Lundi 22 janvier.
Promenade après deux heures à la bibliothèque. Mes pas me portent du côté de San Girolamo. Émotion comme à chaque fois, en passant devant la porte de mon premier vrai logement, sur la Fondamenta Coletti, ce petit studio tout en lambris qu'avait mis à disposition Giuliano Graziussi, le galeriste du campo San Fantin pour qui je travaillais. L'ambiance n'a guère changé. L'été dernier un vieux monsieur avait sorti une chaise et regardais passer les gens. Dans la même pose, au même endroit que mon voisin s'il y a plus de trente ans, ce vieux pêcheur que ne parlait que vénitien...

Délicieux macchiato et imposante part de brioche servie avec de la crème fraîche bio des Dolomites aromatisée à la vanille à Sullaluna, la sympathique petite librairie-bistrot de la fondamenta della Misericordia ( voir billet du 27/11/2017). Encore un nouvel endroit prometteur. Avec le Fujiyama à San Barnaba et l'arrière-salle de Rosa Salva aux pieds du Colleone, encore un endroit idéal pour écrire et bouquiner en toute tranquillité. Mais ne l'ébruitons pas...Mardi 23.Toujours ce beau temps et cette lumière splendide. Voilà plusieurs années que je n'avais pu être à Venise. J'avais oublié combien la ville se retrouve. On ne croise pratiquement plus que les vénitiens d'origine oú d'adoption. Parmi eux les nombreux étudiants qui s'approprient la ville et contribuent à l'invention de nouveaux espaces de vie. Venus de toute l'Italie et d'ailleurs, ils endossent très vite les usages et les rites de la vie sur la lagune. Ils vont au rythme des vénitiens et s'en trouvent bien. 

Visite de la fondation Wilmotte qui est un de mes lieux favoris. Le traitement du local avec un éclairage à basse densité, le noir des parois et la mise en valeur de beaux éléments d'architecture de bois et de pierre créant une atmosphère paisible autant que mystérieuse propice à la rêverie. On se dit que quelque soit la qualité de l'exposition présentée, on ne pourra que l'aimer. En novembre dernier, repartant pour Milan le jour même du vernissage, je n'avais pu m'y rendre. Il s'agit d'une exposition de photographies de la Venise des années 55 à 65. Millésimes qui me touchent puisqu'ils couvrent les dix premières années de ma vie. Deux photographes de l'école de Venise, ce fameux Circolo Fotografico La Gondola créé en 1947 qui compta parmi ses membres la plupart des grands photographes italiens tels que Fulvio Roiter, Paolo Monti, Feruccio Ferroni, Vanni de Conti, Sergio del Pero et Gianni Berengo Gardin. Ce sont des œuvres de ces deux derniers artistes - artisans plutôt selon Berengo Gardin - que l'on peut admirer chez Wilmotte. Pas de catalogue hélas mais les tirages présentés sont en vente. Une  intéressante vidéo présente les photographes. Une interview de Gianni Berengo Gardin et un texte de Sergio del Pero admirablement dit par l'ineffable Bruno Toso Fei complètent le parcours. Je vais y amener du monde. L'exposition se termine le 13 mai. Le lieu à lui seul mérite le déplacement et le bonheur (égoïste) qu'il y ait rarement du monde...

Mercredi 24.
Virulente altercation dans le jardinet à la fontaine de l'ospedale avec une dame très remontée. Depuis quelques mois, des tortues ont élu domicile dans le bassin. Les gens viennent les voir, les enfants essaient de les touchèrent leur donnant des feuilles de salade ou des quignons de pomme. Avec le jardin des chats dans un des anciens cloîtrés de ce qui fut le plus grand couvent dominicain de toute la péninsule, c'est une attraction sympathique. Malheureusement les gabbiani ont découvert la petite colonie. Ces rats volants ne doivent plus trouver assez de poissons et de crustacés dans les eaux de la lagune pour se nourrirent tous ceux qui vont à Venise ont remarqué leur présence partout dans la ville, arrachant les sacs plastiques remplis d'ordures ménagères, s'attaquant même aux pigeons. Une plaie.Assis sur un banc au soleil, je dégustais un tramezzino en attendant l'ouverture d'une échoppe quand un de ces volatiles se posa avec une nonchalance feinte sur la margelle du bassin. Je réalisais vite que l'oiseau avait choisi son repas. Le regarder avec insistance sembla suffire pour le dissuader de faire un sort à l'une des tortues. Juché sur le toit de la galerie couverte voisine, un de ses compagnons suivait la scène et constatant ma présence quitta les lieux en jacassant quelques injures à mon intention. Le manège dura quelques minutes, la mouette nullement effrayée revenait sans cesse. N'y tenant plus, elle entra dans l'eau. Ma réaction fut immédiate, je ramassais quelques cailloux et avec de grands mouvements des bras pour lui faire peur, je lançais mes projectiles. La mouette quitta les lieux. Au même moment surgit une dames ans âge qui hurla :"vous n'avez pas honte, les Gabbiani sont une espèce protégée. C'est révoltant ce que vous faites, espèce de voyou !" Autant agacé qu'amusé, je répliquais aussitôt l'assurant de mon respect pour les mouettes, mais qu'il s'était agi d'agir vite poursuivre d'une fin atroce les pauvres tortues d'eau du bassin, elles aussi espèces protégées. Que n'ai-je dit. À croire qu'elle ne comprenait rien de mes paroles. Elle continuait à vociférer tout en reprenant son chemin. Je ne comprenais pas tout à son discours et pour cause. Une dame qui avait assisté à la scène me donna la solution de l'énigme. Dans mon énervement, j'avais hurlé aussi fort que la harpie protectrice des mouettes que je voulais chasser l'oiseau parce qu'il voulait s'attaquer aux tartuffe au lieu de parler des tartarughe ce qui la faisait bien rire mais avait irrité la dame qui trouvait absurde que je défende une confiserie en menaçant une pauvre mouette innocente et protégée ( et loin d'être en voix de disparition apparemment à Venise !)

Cliché © Russo 86 - Tous Droits Réservés.
Jeudi 25.
Le temps a changé ce matin. Ciel gris presque blanc. La lune qui monte s'est fatiguée du ciel bleu et du soleil qui paraît les façades les plus décrépies d'un manteau de lumière. L'air restait froid mais avec quelque chose de joyeux. La grisaille du jour n'annonce rien de bon, surtout si le vent se lève. L'eau bientôt va monter. Est-ce pour marquer sa désapprobation devant le retour des touristes où suis-je en train d'habiller Dame Nature de mes mauvaises pensées. Il était à peine 7 heures ce matin quand le bruit des valises qu'on traîne m'a réveillé alors que depuis longtemps ce furent les cloches du campanile voisin qui m'invitaient à ouvrir les yeux. Rappel des douloureuses contingences du monde moderne qu'on oublie facilement ici... Le carnaval approche. Hélas. Demain commence celui des vénitiens et dimanche verra l'ouverture officielle des festivités. J'ai croisé pas mal de gens en train de faire leurs bagages. Beaucoup partent le temps de ce qui n'est plus depuis longtemps une réjouissance pour Venise mais une véritable contrainte.
Vaporetti bondés, ponts encombrés, trop de masques grossiers pour quelques splendides travestissements. L'esprit des origines, celui des premières années quand Venise renoua avec la tradition, est bien loin. Tout est devenu une affaire de schei(d'argent) comme trop souvent ici et pour être honnête, le départ des vénitiens pendant le temps du carnaval est souvent motivé par l'appât d'un substantiel loyer puisque beaucoup louent à prix d'or leur appartement. Venise pendant le carnaval est remplie de touristes attirés par la légende. Mais entendons-nous, je ne critique ni le désir de fête dans une époque tellement morose qu'il faut bien trouver à se distraire, ni ceux que la mascarade attire. Il y a souvent de biens beaux costumes et il arrive parfois, surtout dans les fêtes privées, que tout ce monde aie fière allure. Comme les autres jeunes gens de mon âge, j'allais grimé et masqué et plus d'une fois nous fûmes photographiés attablés au Florian où sur la piazzetta. Mais c'était au début des années 80... La jeunesse inventait les fêtes au détour d'un campo, tout était bon enfant et spontané...il n'y avait pas encore de rues embouteillées, de fontaines à vin et de présence policière.

Gianni Berengo Gardin, Venezia, in vaporetto, 1960 © Gianni Berengo Gardin
Joie de croiser dans les rues des visages familiers et d'échanger quelques mots, ces petits riens qui rendent la vie supportable : ce "bon di" ou "salve" lancé avec entrain, toute la bonne humeur des matins calmes, au comptoir du café habituel. Joyeux tintamarre, les voix humaines, les cloches, le cliquetis des cuillères et des tasses... On ne s'attarde pas, on bavarde un peu, certains lisent le journal. janvier, comme novembre sont des mois où les vénitiens se retrouvent entre enfin. Cela ne durera que quelques semaines. Bientôt les hordes seront de retour... Joie aussi de voir qu'en dépit d'une administration dont beaucoup cherchent la compétence, de l'exode continu de la population, une dynamique semble vouloir souffler sur le centre historique. Non loin de chez moi, une épicerie bio avec un rayon de fruits et légumes, a ouvert ses portes il y a quelques mois, trois librairies nouvelles, des associations culturelles dans des tas de domaines différents. Oui, on dirait bien que ça bouge à Venise. Et l'esprit de résistance qu'il y a derrière tout cela doit être souligné, soutenu, encouragé. Surtout quand on commence à revoir sur les panneaux d'affichage l'ignoble binette ravaudée de Berlusconi et les affiches des néo-fascistes qui reprennent de l'allant... Les italiens, comme les français n'auraient-ils pas de mémoire ?


Je lis le dernier Erri de Luca conseillé par un ami rencontré l'autre jour sur le vaporetto, La Natura Esposta, paru en France sous le même titre, La Nature exposée. Toujours cette écriture ciselée, précise et tellement poétique. Un beau texte. Le courrier m'a amené Letters to Poseidon de Cees Nooteboom, un de ces auteurs - comme l'écrit Alberto Manguel dans la préface - qui nous fait nous sentir plus intelligent. Je n'ai découvert que les premières pages mais c'est un éblouissement. Le silence sur le campo le soir, la nuit qui tombe tôt et un mug de thé bouillant. Tout est propice à la lecture. S'il manque le chat resté en France cette fois-ci (trop froid pour lui et séjour trop court) et un bon feu de cheminée, le fauteuil est confortable, Music for a while de Purcell par le Deller Consort en fonds sonore, un disque des années 80, retrouvé par hasard sur Spotify, dont la qualité n'a jamais été égalée depuis... Il suffit de peu pour être heureux, même sans le soleil qui a fait place au caigo (brouillard en vénitien) depuis hier.

Dimanche prochain, première galette des rois au Palais de France, comme on appelait autrefois le consulat. Tout est plus modeste aujourd'hui mais l'initiative est intéressante. Marie-Christine Jamet, qui succède à Gérard-Julien Salvy arrivé au bout de ses deux mandats, était jusqu'à sa nomination, directrice de l'Alliance Française de Venise. Nous rencontrerons son successeur à ce goûter. Il y a bien longtemps que je ne me suis pas rendu à une réception consulaire. Je repense souvent à cette époque où j'étais devenu, officieusement et par la volonté du consul général de l'époque, Christian Calvy, une sorte de drogman souvent chargé avec sa fille Agnès - dont j'étais de par la volonté de Nicole Calvy le sigisbée - d'accompagner les hôtes d'honneur en ville, avec , Ile de France, le motoscafo du consulat et son fanion aux couleurs de la République... Souvenirs, souvenirs, comme dans la chanson...Le deuxième étage du palazzo Morosini del Pestrin à Santa Maria Formosa n'est pas le Palasso Clari sur les Zattere, mais cette petite fête promet d'être des plus sympathiques. Et puis une part de frangipane cela ne se refuse pas. Et quel joyeux clin d’œil que fêter officiellement les Rois dans un palais de la République !

Je ne retrouve personne


Le Caigo qui recouvre la ville depuis hier rend propice à l'introspection, surtout quand la page demeure blanche et que toutes les belles idées, les jolies phrases qui jaillissaient toutes à la fois dans ma tête ne retrouvent pas leur chemin jusqu'à la plume. Est-ce bien raisonnable de s'acharner ainsi ? Cette réflexion m'a fait penser au titre d'un livre d'Arnaud Cathrine, écrivain que je n'ai pas le bonheur de connaître personnellement, mais dont je me sens très proche depuis ses premiers livres. 


Communauté d'idées et de mots. Michel Abescat, dans la critique d'un de ses ouvrages pour Télérama écrivait : "La recherche inlassable d'une vérité intime, d'une liberté de soi que seule l'écriture permet d'approcher et d'imposer, qu'elles qu'en soient les conséquences [...] Oser ainsi, au fil des pages, livre après livre, une sorte d'autoportrait crypté, les masques de la fiction servant à faire tomber, un à un, ceux de la vie réelle..." N'est-ce pas ce qui a déclenché un jour, il y a fort longtemps, cette obsession de l'écriture quand bien même d'autres avant moi avaient su répondre avec génie à la même obligation : tenter de solder une fois pour toutes les comptes de la jeunesse...


Voyez-vous même : Un éternel jeune homme, inaccompli, empêtré dans une enfance et des liens familiaux dont il ne parvient pas à se libérer, incapable de s'engager "autrement que dans l'écriture". Sa jeunesse est partie. Il ne retrouve plus personne et ne s'est pas encore trouvé, faute d'affirmer au grand jour sa singlarité et sa liberté, son goût des "chemins de traverse, des sentiers dépréciés", lui qui n'est pas "fabriqué pour emprunter les grandes avenues et habiter les foyers respectables." Le jour où il en sera capable, sera-t-il capable aussi de comprendre pourquoi il écrit ? Ma ligne d'écriture est la même. Exactement. Cela est frustrant au premier abord. Réconfortant ensuite car cela signifie après tout que ce que je ressens et tente de traduire avec mes mots, est ressenti aussi par d'autres qui tous sont des écrivains accomplis. Ce qui au premier abord devrait me pousser à jeter l'éponge me renforce plutôt dans mon désir d'écrire. Mais que le lecteur ne se trompe pas, bien que de la génération qui en a fait une sorte de florissant fonds de commerce, ce n'est pas d'auto fiction dont il s'agit, oú du moins pas seulement, pas entièrement. 

C'est le seul moyen dont je dispose en fait pour transmettre des couleurs et des sons venus de ma propre enfance, les bonnes et mauvaises expériences de ma jeunesse, à une autre jeunesse qui ne demande rien mais que nous devons prémunir de tomber dans les mêmes travers, les mêmes ornières. Il m'est souvent dit que je suis davantage un passeur qu'un pédagogue. J'en conviens. Ce que j'écris ne serait alors destiné qu'à cette jeunesse qui m'attire d'autant plus que je me suis empêché de vraiment vivre la mienne. Les anglo-saxons ont une belle expression pour cette période dense et très courte où le jeune garçon n'est pas tout à fait sorti encore de l'enfance tout en étant déjà confronté aux désirs et aux pensers de l'adulte : the Coming of Age (littéralement l'âge qui vient). Agathe Gaillard explique quelque part à Hervé Guibert sa fascination pour "ces petits garçons dans des corps d'adulte".Ce qu'elle exprimait au regard de la photographie (Elle fut la première à ouvrir une galerie entièrement consacrée à la photographie rue du Pont Louis-Philippe, lieu que j'ai souvent hanté dans ma jeunesse sans jamais pouvoir oser rien acheter), pourrait s'appliquer au cinéma, à la musique et donc à l'écriture.

Mais cela ne suffit pas pour justifier une œuvre ni pour en constituer une. Roland Barthes nous a prévenu :"On échoue toujours à parler de ce qu'on aime"... De là à penser que c'est parce qu'on n'a pas aimé - oú assez aimé - sa propre jeunesse qu'on est si prolixe sur le sujet... pour paraphraser Barthes encore, il s'agit de parvenir à engager un long travail de retrouvailles. Opérer en soi le retour d'une âme trop longtemps absentée. Le plus souvent parce que nous l'avons chassée... Partir du journal intime pour tenter de le faire devenir une œuvre qui puisse servir à ceux qui arriveront après nous et leur éviter les mêmes chutes et plus tard les mêmes regrets ?

Venise et son brouillard en tout cas m'aident à ne garder de cette introspection que l'utile. Beaucoup d'humilité, pas mal de doutes et une grande frayeur. Celle de se perdre, de vouloir faire de jolies phrases, élaborer des effets qui sonneraient faux, outrés. Mais la pulsion est incontrôlable en vérité. C'est de bonheur dont il s'agit. Paroles de passeur : l'acédie, ce vague à l'âme que nous ont légué les anciens, entraîne au malheur et, purtroppo, être malheureux se traduit le plus souvent par l'impossibilité de donner aux autres ! Que ceux qui ont quelque chose à dire s'expriment maintenant oú qu'ils se taisent à jamais.