Un adagio pour accompagner la douce lenteur d'un dimanche...

Je ne sais pas vous, mais sauf à de rares occasions, fêtes carillonnées ou retrouvailles familiales, le dimanche reste toujours pour moi un moment privilégié, une pause dans un quotidien dont le rythme ne nous appartient pas toujours. L'Ancien Testament nous rappelle que Dieu, satisfait - et fatigué - par sa Création, se reposa la septième jour. Avec un pareil exemple, comment oser courir, s'exciter, s'éparpiller ce jour-là aussi ? Le jour du Seigneur, quelle jolie formule. Le dimanche est bien un jour spécial. 

Même sans plus aucune obligation professionnelle, sans les contraintes de temps et de résultats d'avant, il m'aura fallu des années pour oublier cette sensation terrible du dimanche soir, ce frisson de dépit et de tristesse à l'idée de devoir reprendre le collier dès le jour suivant. Tous ceux que la retraite - mais non le retrait - a délivré d'un quotidien d'obligations ont savouré ce moment où, enfin, chaque jour pouvait être comme un dimanche. la liberté totale. La disponibilité d'une page blanche... Bref, le dimanche, le vrai, celui qui arrive après le samedi, son antichambre animée, s'impose comme le plus joli jour de la semaine. Je souhaite à tous la douce torpeur qui me prend le dimanche et que j'entretiens avec gourmandise. Une sorte de ralenti sur image, une méditation continue où tout prend une ampleur nouvelle : les cloches qui appellent les fidèles, les oiseaux qui s'égayent dans les tilleuls sous mes fenêtres, le parfum des fleurs sur la table du salon, le chat qui ouvre un œil et s'étire en soupirant... 

Tout prend une autre saveur. Le petit-déjeuner apprêté, petits plats dans les grands - prendre le temps -, les fenêtres grandes ouvertes si le temps le permet, un bon livre entre les mains. le thé fumant... A tout cela, il faut une musique ample et sereine, puissante et harmonieuse. L'adagio pour hautbois, violoncelle et orgue de Domenico Zipoli, pièce composée pour l'offertoire et l'élévation de la messe, traduit à la perfection ce que je parviens bien mal à décrire avec les mots. Si vous l'entendez pour la première fois, un conseil : fermez les yeux, laissez pénétrer les harmonies et vous sentirez votre respiration se caler peu à peu sur le rythme pur et tranquille de la musique. Un morceau de paradis.
Ce prêtre toscan ne le fut jamais en réalité. Il mourut très jeune, loin de l'Italie, n'ayant pu être ordonné faute d'un évêque dans le diocèse. Au vu de ses talents musicaux, le maître de Chapelle du duc de Florence auprès de qui il étudiait la musique, l’envoya à Naples où il se perfectionna avec Alessandro Scarlatti. Il poursuivit sa formation à Rome en 1709  avec Bernardo Pasquini. Son talent et sa jeune renommée lui permirent de devenir et il devint maître de Chapelle du Gesú. C'est apparemment en fréquentant la communauté des jésuites qu'il décida d'entrer en religion. 


Il composa pendant ces années romaines plusieurs œuvres très appréciées. Ainsi en 1712 on joua ses Vespri e Mesa per la festa di San Carlo, et l’année suivante son Oratoire Sant’Antonio di Padova. Puis en 1714, l’Oratoire Santa Caterina, Vergine e Mártire fut acclamé. Sa renommée prenait une ampleur telle qu'on venait l'écouter de toute l'Italie. . Son destin de musicien semble tracé. Pourtant, il en avait décidé de prendre une autre voie en suivant la formaztion théologique auprès de la Compagnie de Jésus. Ainsi quelques mois après la parution en 1716 de ses Sonate d’intavolatura per organo e cimbalo, Domenico Zipoli, âgé seulement de 27 ans par pour Séville où il entre au noviciat de la Compagnie, le 1er juillet.  Répondant à son souhait, le Provincial envoie le jeune novice dans les colonies espagnoles d'Amérique du sud. Un an plus tard, le 13 juillet 1717, il débarque à Buenos Aires en compagnie de 54 jésuites, parmi lesquels se trouve l’historien Pedro Lozano 

En 1724, sa formation religieuse terminée au séminaire de Cordobà, il aurait dû être ordonné prêtre mais aucun évêque n'étant alors disponible, il fut nommé maître de chapelle, chef de chœur et organiste de la cathédrale.  Il continua de composer et très rapidement, ses œuvres furent célèbres dans toutes les Réductions des territoires espagnols, au Paraguay et au Pérou. Atteint de tuberculose, il mourut près de Cordobà, au monastère de Santa Caterina, le 2 janvier 1726, à l'âge de 37 ans.
Son œuvre lui a survécu et demeure l'une des plus belles du genre parmi toutes les compositions nées dans les Amériques espagnoles d'alors. Le baroque d'outre-atlantique reste assez méconnu mais recèle de véritables trésors. Les jésuites, jusqu'à leur Expulsion, bâtirent en même temps que de magnifiques églises, des orgues et des instruments de musique, des écoles de musique s'ouvrirent dans de nombreuses villes, des enfants furent formés au chant, partout des chœurs animaient les offices et illustraient les nombreuses fêtes et processions. Aujourd'hui encore, la musique de Zipoli est souvent interprétée comme cet adagio qu'on joue autant pour les mariages que pour les obsèques partout en Amérique du sud. Son ampleur et sa sérénité en font un outil de méditation qui émeut et nourrit.


L'universitaire et musicienne Evangelina Burchard, spécialiste de la musique des jésuites a consacré au musicien toscan un article publié en 2013. Dans lequel elle explique :

[...] Son œuvre musicale américaine eut un grand retentissement et une très forte reconnaissance dans les réductions, comme le raconte Lozano, où « des heures avant que ne joue Zipoli, l’église de la Compagnie se remplissait, tous désireux d’écouter ces harmonies aussi nouvelles que supérieures ». Comme le confirme également le Père Peramás dans son livre publié en 1793 « De vita et moribus » (se trouvant en Italie suite à l’expulsion des jésuites), « certains prêtres excellents dans l’art de la musique étaient venus d’Europe, enseignèrent aux indiens des villages à chanter et à jouer des instruments. Mais personne ne fut plus illustre ni prolifique que Dominque Zipoli, autre musicien romain, dont la parfaite harmonie des plus douces et des plus travaillées pouvait s’imposer. Les vêpres qui duraient toute l’après-midi étaient particulièrement exquises. Il composait différentes œuvres pour le temple, qu’on lui demandait par courrier jusqu’à la ville même de Lima »…

Dans une lettre du père Jaime Olivier datée de 1767 (année de l’expulsion) on lit : « Tous les villages ont leur musique complète d’au moins 30 musiciens. Les sopranos son très bons, en effet ils sont choisis parmi les meilleurs voix de tout le village, les faisant participer depuis leur plus jeune âge à l’école de musique. Leurs maîtres travaillent avec une grande rigueur et attention, et méritent réellement le titre de maître ; en effet ils connaissent la musique avec perfection et la composent parfaitement ; bien qu’ils n’en aient pas besoin puisqu’ils possèdent des compositions parmi les meilleurs d’Italie et d’Allemagne, mais également des œuvres du frère Zipoli…

Les instruments sont excellents ; il y des orgues, des clavecins, des harpes, des trompes marines et trompes de chasse, beaucoup d’excellents clairons, violons, contrebasses, bassons et chimirias. Dans toutes les fêtes, il y avait dans l’après-midi des avant-vêpres solennelles avec toute la musique divisée en deux chœurs ». L’influence de Zipoli ne se limite pas seulement à Córdoba. Le vice roi du Perou sollicita depuis Lima ses compositions.
En 1959, le musicologue Robert Stevenson trouva une Messe en Fa pour chœur à trois voix, deux violons, orgue et orgue continue de Zipoli dans les Archives Capitulaire de la ville de Sucre en Bolivie. Un autre travail, publié en 1994 par le Docteur Piort Nawrot, présenta une compilation de Musique de Vêpres de Domingo Zipoli et autres maîtres jésuites anonymes correspondant aux Archives épiscopales de Concepción de Chiquitos, Santa Cruz (Bolivie). De même, Nawrot réalisa d’autres travaux de recompilation comme la Messe des Apôtres de Zipoli.

Sa musique fit de nombreux et fervents admirateurs de son vivant comme après sa mort.

Tu seras un homme mon fils...


Une (fidèle) lectrice me demandait il y a quelques jours pourquoi toutes ces modifications dans la présentation de notre TraMeZziniMag. Elle n'avait pas eu vent des mésaventures ubuesques qui effacèrent de par la volonté d'un robot programmé pour n'être qu'imbécile à l'image de l'état d'esprit Trumpinesque (pardonnez le mot tout aussi grotesque que le chef de l’Exécutif yankee) qui prévaut depuis quelques mois dans l'administration américaine, déteint dans la gouvernance des Big Brothers qui dominent désormais le monde et notre mode de communiquer et tend à se répandre dans l'esprit dangereusement obtus des nouveaux dirigeants des pays encore libres (mais n'est-ce pas qu'une apparence trompeuse et pour combien de temps ?) dont le nôtre et, il y a de fortes chances, bientôt l'Italie. Bref le blog vieux de douze ans et riche de plusieurs milliers de billets et qui comptait par dizaines de milliers ses lecteurs hebdomadaires et possédait un nombre toujours grandissant d'abonnés, supprimé de la Toile un jour de juillet 2016, il a bien fallu faire des choix. 

- Tout abandonner et passer à autre chose. Ce fut la tentation première. A cause du choc (douze ans de travail quasi exclusif pour la défense et l'illustration de Venise et de sa civilisation). Mais le mot gravé par nos ancêtres sur la pierre de la Tour de Constance est aussi gravé dans mon cœur : "REGISTER !" (Résister). 

- Réagir en ruant dans les brancards, jouer la Passionaria genre la néo-Marylin de pacotille (encore un truc qui va avec l'expression "on n'a que ce qu'on mérite") dont le nom m'échappe chantant à son peuple énamouré - et qui ne sait pas encore combien elle l'aura trompé -  son "Don't cry for me Argentina". Vulgaire et vain.

- Relire son bréviaire scout et, en bon disciple de ce ce cher Baden-Powell, répéter haut et fort les premiers vers de "Tu seras un homme mon fils !", le fameux credo du père Kipling :

Si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou, perdre d'un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir...


Bon sang ne saurant mentir et les années à être toujours prêt (une sacrée école de la vie cela étant dont l'influence trop diluée manque aux nouvelles générations) ayant laissé de bonnes marques et de joyeux repères, m'orientèrent vers ce troisième choix : repartir de zéro ou presque tout en me servant des leçons de ces douze ans de travail consacré à Venise. Aucun mérite là-dedans, j'arrête tout de suite les zélotes zélateurs et leurs dithyrambes. L'amour que je ressens depuis toujours pour Venise, ce sentiment d'appartenance et l'énergie que j'en retire ont toujours été le moteur de mes modestes actions. 

Puisque je n'écris pas trop mal - il y a pire, n'est-ce pas, dans les vitrines des librairies - autant mettre ce petit talent au service d'une cause symbolique. Défendre Venise, c'est défendre notre civilisation, sa culture, son histoire, ses peuples contre la barbarie et le diable. On pourrait dire contre les anges déchus, ceux dont on dit dans certaines chapelles, qu'ils ne sont pas fils d'Adam expliquant ainsi la brutalité, l'horreur, l'incroyable violence de leurs actions et de leurs réactions face à la justice, à la paix, à l'amour, à la liberté...

Un projet longuement mûri
Donc, votre serviteur s'est remis à l'ouvrage. Nouvelle présentation, fouilles archéologiques du Net, échanges de renseignements et de documents avec des lecteurs-indicateurs qui m'envoyèrent leurs propres archives; infiltrés qui cherchèrent sur les serveurs Google ou cuisinèrent quelques pontes du Big Brother en France et en Italie, jusqu'à un lecteur assidu et en colère qui me proposa les services de son hacker de fils et de sa bande capable de réserver une rame entière de TGV pour voyager seuls et tranquilles. mais il fallait attendre qu'il purge ses 150 ans de prison pour crime de lèse-multinationale... Bref, un travail de Titan et d'escargot à la fois, de l'artisanat avec toutes les imperfections du travail fait main, sans outil ni compétences particulières. Et puis au fil des pages retrouvées, l'idée !

Notre Casa Editrice
Tout cela pour en arriver à l'information que nous ne savions pas comment présenter jusqu'à ce matin. L'appel et les suggestions d'un ami éditeur a décidé notre petite équipe. Cette fois, ce sera dit. TraMeZziniMag est fin prêt : la maison d’édition va officiellement voir le jour avant le printemps de cette année. son siège sera à Venise parce que ce sera de Venise avant tout dont il s'agira. Les plus anciens lecteurs se souviennent qu'elle fut créée pour la sortie de mon livre, modeste travail bourré d'imperfections, qui a vu le jour en 2010 suite aux demandes réitérées de nombreux abonnés du blog qui souhaitaient voir mes chroniques et mon journal réunis dans un seul volume. Ce livre devait ouvrir la voie à toute une série de textes de différents auteurs sur des thématiques toujours liées à Venise, mais les aléas de la vie, le temps qui manque et la peur de se lancer dans une aventure sans en maîtriser tous les risques, ont eu raison de notre enthousiasme. Il aura fallu cinq ans pour que l'idée refasse surface, au hasard des rencontres à Venise, à Paris ou ailleurs. Et après trois autres années de recherche, de réflexion, et d'études, nous sommes quasiment prêts, avec "la disponibilité d'une page blanche", expression très parlante empruntée à un prédicateur entendu il y a de nombreuses années je ne sais plus à quelle occasion.

Le nerf de la guerre
Pour aller plus avant il va nous falloir de l'argent. Pas de sommes mirobolantes, bien moins que le coût du robot qui a coulé dans les hauts-fonds les archives de Tramezzinimag, pas autant que le coût de l'avion présidentiel ou des bombes qu'on déverse sur l'Irak ou la Syrie. Juste de quoi équiper la nouvelle structure, associative d'abord puis coopérative ensuite. Une petite somme est déjà dans notre cassette. Des levées de fonds vont suivre, appels aux dons, crowdfunding, échanges et troc de compétences, demandes de subventions, ventes privées, etc. Tout va être utilisé pour offrir au public de jolis ouvrages, des textes rares, oubliés ou inédits, des livres d'artiste. Toujours avec Venise comme leitmotiv. Littérature, nouvelles, romans et poésie de maintenant et d'hier, récits et essais, histoire et anthropologie, cinéma et musique, les domaines sont nombreux que nous voudrions inscrire à notre catalogue. Ambitieux mais réalistes, nous resterons modestes. 


Un club de lecteurs
Nous souhaitons impliquer le plus possible notre lectorat. Par un système de consultation préalable, par un système de souscription régulière, par des formules d'abonnement. Mais nous voulons aussi défendre le livre et les arts. Et les défendre depuis Venise. A Venise. Cela implique l'ouverture prochaine d'un espace culturel spécifique, à la fois galerie d'art, librairie, café et salon de thé... Tout est possible. Tout est objet de réflexion. Vos avis d'ores et déjà nous serons utiles. 

Lo Spirito del Viaggiatore
Plusieurs thématiques pour le catalogue défendues et animées par des personnalités francophones  : Livres oubliés du temps de la "folie vénitienne", ces folles années allant de 1880 à 1930, Journaux et récits de voyage à Venise, célèbres ou méconnus, pour illustrer ce que nous appellerons "Lo Spirito del Viaggiatore", une philosophie du voyage à contre-courant des habitudes modernes, Textes de poésie avant tout d'auteurs vénitiens présentés en vénitien ou en italien et avec leur traduction en français, Livres gourmands pour les sybarites que nous sommes et ceux qui nous lisent, et puis des Livres d'artiste où, à la manière de Michel Butor, les textes viendront illustrer les gravures publiées. Etc.

Un engagement solidaire et soutenable
La démarche comme la finalité n'étant pas commerciale. Devenir éditeur aujourd'hui ne sous-entend certainement pas l'intention de devenir riche et d'acheter un palais sur le Grand Canal. Juste faire d'une double passion, Venise et le livre, un outil au service de la Sérénissime, pour contribuer par nos parutions à la diffusion d'un état d'esprit sostenibile comme disent nos amis italiens, notre contribution à la lutte qu'il faut mener contre l'obscurantisme et la barbarie qui vont avec le tourisme de masse, la désertification du centre historique, l'abandon des traditions séculaires qui ont permis de maintenir Venise en vie et risquent de la détruire si rien n'est entrepris pour sa sauvegarde. Aucune prétention dans ces choix? Seulement des convictions, de l'amour et un désir fraternel d'entraide. Parce que nous croyons que Venise, sa situation et les choix qui seront faits dans l'avenir sont un modèle et une référence pour le reste du monde. Parce que Venise est un laboratoire d'innovation et de résistance. A ces innovations et à cette résistance nous voulons contribuer. Avec vous.

Nous reviendrons bientôt vers vous pour solliciter votre participation. Nous avons besoin de vous et de vos amis. Par le biais de plate-formes d'économie participative, par des ventes en ligne d'objets et de livres, par d'autres initiatives qui seront présentées au fur et à mesure des avancées du projet. Nous vous espérons nombreux, déterminés et fidèles.

Projection publique : The Venetian Dilemma

Réalisé en 2004, un documentaire présentait au monde une image inédite de Venise face à un tourisme de masse dont la croissance exponentielle n'échappait déjà à personne. Il y avait les gens avisés qui mettaient face à face la diminution de plus en plus rapide de la population vivant dans le centre historique et les affairistes au pouvoir qui prétendaient moderniser la ville pour la redynamiser et la faire entrer dans le monde de demain. 

C'est l'époque où on parlait d'un métro souterrain pour permettre une liaison entre l'aéroport et l'Arsenal en 7 minutes, mettant Venise à 80 minutes de Paris par exemple. Les élus qui se frottaient d'avance les mains parlaient de 5.000 créations d'emploi dans des secteurs de pointe. L'époque où la municipalité, alors propriétaire des 2/3 du parc immobilier du centre historique, s'empressait, quand des locataires âgés quittaient leur logement, de faire briser à coup de masse les tuyauteries et les installations sanitaires pour éviter que ces appartements soient occupés. C'est l'époque où commencèrent les autorisations de transfert d'usage des bâtiments historiques, l'époque où de nombreux propriétaires cédèrent à prix d'or leur demeure familiale pour en faire des hôtels. où partout fleurissaient des échafaudages. Partout on rénovait, nettoyait, aménageait mais tous ces bâtiments restaient vides quand des centaines de famille réclamaient un logement décent pour continuer à vivre chez eux. C'est l'époque où les commerces de proximité, boulangeries, épiceries, boucheries, se transformaient les uns après les autres en bars et en restaurants, puis en commerce de masques, rarement tenus par leurs propriétaires. Pourtant les chinois et les bengalis n'étaient pas encore là... 



"Mais qui se nourrit de masque ?" disait avec humour un artisan citant Paolini... Les équipes municipales qui se succédèrent des années 80 à ces années-là eurent toutes la même vision à court terme : faire rentrer de l'argent, développer des projets grandioses pour alimenter les caisses de leurs partis quand il ne s'agissait pas simplement de se remplir les poches. Des voix s'élevaient déjà un peu partout, pleines de bon sens et argumentées qui ont pris de l'ampleur depuis. Tout ce qui se disait devant la caméra de Carole et Richard Rifkind s'est avéré vrai. Mis à part la metropolitana à laquelle nous avons échappé jusqu'ici (mais comme le dit avec un sourire diabolique Roberto d'Agostino, son plus ardent défenseur dans le film "cela se fera un jour inévitablement"). 

Il est difficile de comprendre cet acharnement qui se développe depuis les années 07 partout dans le monde pour détruire, bousculer, modifier au nom d'un mirifique sens du progrès qui serait porteur de tous les bonheurs à venir. Pourquoi l'homme moderne cherche-t-il désormais à tout détruire ? Est-ce inconsciemment pour éviter d'attendre que la nature elle-même se lance dans un grand nettoyage final et définitif ? A la base de toutes ces inepties sur le progrès et la croissance, il y a un seul mot : le profit. Qu'importent les conséquences, il faut à tout prix s'enrichir et tant pis si cela conduit à la destruction de la nature, à l'exil de milliers de gens, à la disparition d'un monde légué par nos anciens qu'ils savaient gérer avec sagesse. 

On l'entend aussi dans le film : Venise n'est pas une ville comme les autres. Construite sur l'eau, avec l'eau, elle impose un rythme urbain totalement différent du rythme des autres villes modernes. On ne peut y intégrer la notion de vitesse car la vitesse désagrège la ville avec le moto ondoso qu'on commençait à pénaliser. Les jeunes parents luttaient pour la création de crèches et de garderie, les commerçants luttaient pour conserver leurs stands sur les campi et éviter qu'ils ne soient transformés en stands de fast food pour touristes.


Le film, qui se contente de montrer sans aucun commentaire, mais visiblement avec une grande empathie pour les vénitiens et pour la ville, s'il éveille la conscience du spectateur et l'aide à se ranger du côté des habitants, se termine sur une note d'espoir. On assiste même, et c'est un bien joli symbole, à la naissance - par césarienne - d'un petit vénitien... Et puis, comme souvent à Venise, tout finit à l'heure du spritz avec une chanson reprise à la cantonade :  
Tutto è cambiato ormai,
Venezia no, Venezia no non cambia mai.  
Cambiano le città, Venezia no,
Venezia no non cambierà...

Aux vénitiens la politesse

Voilà un document oublié qui rend aux vénitiens la priorité sur toutes les entités officielles ou non qui cherchent à "éduquer" les touristes mal élevés qui, l'été le plus souvent, se laissent aller et se répandent dans le centre historique comme une coulée liquide, mélange de soda, de sueur et de méprise sur l'endroit où ils débarquent, une sorte de junk place avec de la junk food, des commodités, de l'ombre et de la pacotille bon marché qu'ils ramènent en souvenir, pressés de tout voir avant la fermeture de ce parc d'attraction où les figurants sont renfrognés et bien impatients. Les esprits chagrins verront dans le texte de l'affiche des remugles d'une bien mauvaise époque pour l'humanité, quand on chuchotait que les murs avaient des oreilles, que l'ennemi partout veille et que tout un peuple était assimilé à travers le monde comme un ramassis de parias dangereux responsable du malheurs de tous.

Traduction de ce manifesto de la célèbre Compagnia de Calza i Antichi, pour ceux qui ne lisent pas l'italien :

Vénitien éduque tes touristes 
Ne délègue pas à d'autres 
tes devoirs 
de maître de maison

Conseille
Raisonne
Informe
Habille le touriste mal éduqué

Toi à Venise tu y vis

Une âme et des ailes...

© Damien Colligon - Tous Droits Réservés
Je ne sais plus qui a écrit que lorsque nous sommes sur n'importe quelle place en Italie, c'est comme si un orchestre se mettait à jouer. J'ai toujours cette sensation lorsque j'arpente les rues de Venise. Monteverdi, Vivaldi, Caldarà, Marcello bien sûr,  mais d'autres musiques encore surgissent au détour du chemin, surtout la nuit ou le matin tôt...

La musique illustre ou oriente ma rêverie selon mon humeur mais avant tout selon les lieux. A l'inverse, je ne puis entendre certains airs sans penser aussitôt à Venise. L'encouragement et le réconfort de la musique renforcent l'exaltation qui me prend quand je vais à travers la ville, que mon pas soit celui du promeneur, ou d'un homme pressé. "La musique donne une âme à nos cœurs et des ailes à la pensée" a écrit Platon. Elle habite et embellit l'errance.

La voix de l'anglais Tim Mead et les instrumentistes de l'ensemble Nuova Musica qui interprétent l'aria Vergnügte Ruh de la Cantate 170 de Johan Sebastian Bach est un de ces morceaux qui accompagnent mes pérégrinations vénitiennes. 

Si vous en avez un jour la possibilité, écoutez cet enregistrement en bateau. Mieux qu'avec des écouteurs, une de ces petites enceintes sans fil répandra l'aria dans l'air de la lagune. Grande émotion esthétique garantie !  Autre chose que les sons dissonants et tonitruants qui rugissent des hors-bords des jeunes quéqués vénitiens et font s'enfuir mouettes et goélands sur leur passage.

Un dimanche gourmand

L'hiver a ses désagréments mais il a aussi ses délices. Cuisiner en est un, associé dans l'esprit de beaucoup d'entre nous aux petits bonheurs de l'enfance. Le rite du repas dominical par exemple, les bonnes odeurs qui s'échappent de la cuisine, les bruits familiers de la table qu'on dresse, le feu qui crépite dans la grande cheminée... Quand on a grandi dans cette ambiance paisible et joyeuse, les dimanches d'hiver, même lorsque le temps reste morose, le ciel gris et bas, sont autant de haltes précieuses dans la coulée des jours. Préparer le repas du dimanche devient comme un hommage à ceux qui m'ont appris ces joies simples et la passion des bonheurs tranquilles loin de la fureur du monde. C'est avec ces pensées que j'ai passé une partie de la matinée à préparer un plat traditionnel dans mon enfance et qui le reste encore aujourd'hui dans bien des familles : le poulet en cocotte, appelé à Venise, il pollo in tecia. Laura Zavan dans son excellent opus paru il y a quelques années (1) en donne la version de sa famille. La nôtre est un peu diverse, mais je rejoins la présentation qu'elle en fait : "C'est une recette populaire très répandue en Vénétie ! Les animaux de basse-cour ont toujours été présents sur les terres de la lagune. le poulet était le plat du dimanche de nos arrières-grands-parents, et aussi de mon enfance. Ce poulet ruspante (de ferme) est servi avec des pommes de terre ou de la polenta pour saucer tout le jus !"  


Dans ma jeunesse, lorsque j'habitais un piano terra dans la calle del Aseo, à Cannaregio, il y avait dans une rue voisine une rôtisserie ouverte le dimanche. Les jours précédents on voyait devant la boutique des cages en bois remplies de volatiles gloussant leur angoisse d'être sur le pavé de la ville, ce qui ne devait ne présager rien de bon à leur cerveau affolé. L'odeur des bêtes en train de rôtir doucement dans d'immenses rôtissoires se répandait dans tout le quartier, se mêlant aux odeurs de pain du boulanger voisin et celle du torréfacteur. Vivant seul, loin de ma famille et rarement invité ce jour-là, j'allais régulièrement acheter un demi-poulet avec des pommes de terre frites dans la graisse des volailles ou de la polenta grillée. Cela ne coûtait presque rien et faisait mes délices hebdomadaires.

Vous ai-je mis l'eau à la bouche ? En écrivant ces lignes, la même odeur que dans mes souvenirs d'enfance, flotte dans la maison. Le soleil tente de percer sous l'épaisse grisaille du ciel. Belle lumière de février qui ressemble à celle de Venise. Le chat respire profondément ce parfum plein de promesses et mon écriture se fluidifie devant la perspective, dans quelques heures, du festin qui nous attend. D'autant que j'héberge en ce moment une étudiant chinoise qui découvre les goûts et les usages de la cuisine européenne. aujourd'hui, pas de sauce à l'huître, pas de tamari ni de champignons parfumés, un poulet à la mode della nonna et ses pommes de terres rissolées au jus ou un plat de polenta en crème et une salade du jardin, épinards et roquette. Pour dessert, une tarte aux pommes ou des pomi al forno (pommes du jardin) pour profiter du four qui sera chaud comme il faut pour les bien cuire. 

Pollo in Tecia. 
Prévoir pour un beau poulet fermier que vous aurez fait couper en morceaux, de la pancetta, du bouillon de légumes et d'herbes maison (ou un bouillon cube bio Bauer, production italienne sans aucun additif allergogène), du vin blanc, 1 ou 2 branches de céleri (selon la taille), 2 belles gousses d'ail, 2 gros oignons blans, du persil, du romarin, des feuille de sauge et de laurier, de l'huile d'olive et un beau morceau de beurre, du sel et du poivre.

Éplucher un bon kilo de pommes de terre, les laver et les essuyer. Les couper en gros dés. Les faire cuire à la danoise : dans une casserole mettre les morceaux de pommes de terre, recouvrir d'eau (l'eau doit juste les couvrir), saler modérément et ajouter du romarin frais. 

Quand elles sont presque cuites, jeter l'eau et remettre sur le feu en secouant la casserole pour évacuer l'eau des pommes de terre.  Verser ail, persil et oignon finement hachés dans une poêle large et à fond épais avec de l'huile préalablement chauffée. Faire revenir (environ 3 à 4 minutes) en évitant que l'oignon et l'ail ne caramélisent. Ajouter les pommes de terre. Laisser cuire jusqu'à les dorer, en remuant souvent. Saler et poivrer.

Dans une grande cocotte (en fonte si possible) faire dorer les morceaux de poulet dans l'huile chaude. quand ils sont prêts, les réserver au chaud. Verser à leur place l'oignon finement haché en rajoutant de l'huile si nécessaire, puis quand ils sont presque transparents, ajouter le céleri coupé en petits morceaux, l'ail et les herbes fraîches. Quand l'appareil prend bien, ajouter les morceaux de poulet. Saler et poivrer. 

Après avoir bien remué, mouiller avec un verre de vin blanc (j'utilise un Soave ou un Pinot Grigio de qualité, provenant de l'agriculture biologique, sans antibiotiques ni autres poisons, que je sers en apéritif). Remuer et laisser évaporer quelques minutes. Verser ensuite le bouillon préalablement chauffé. la quantité dépend de la taille de la volaille et de la cocotte. Laisser mijoter à feu doux 30 à 4 minutes. Laura Zavan conseille d'enlever les blancs au bout de 20 minutes. Quand l'odeur se fait extrêmement appétissante, il est temps de retirer les morceaux du feu. 

Les réserver au chaud le temps de cuire les pommes de terre. Faire réduire le jus en ajoutant un beau morceau de beurre frais. Dresser les morceaux de poulet sur les pommes de terre, napper avec tout le jus de façon à imbiber les pommes de terre et couvrir les morceaux qui seront bien brillants en arrivant sur la table.

Bisiol, un des derniers marchands de volailles de Venise. © Catherine Hédouin. 2018. Tous Droits Réservés.

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(1) : Laura Zavan, Venise, les recettes culte. Photographies de Grégoire Kalt. Éditions Marabout, Hachette Livre, 2013.