11 novembre 2020

Laissez-vous prendre par le maître des esprits...

Les auteurs francophones qui écrivent sur Venise sont légion. Ils forment une communauté assez étrange qui n'est ni un club d'aficionados, ni une cohorte, une franc-maçonnerie ou encore moins un syndicat. Des éditeurs malins ont à plusieurs reprises tenté d'en dresser l'annuaire dans des essais d'anthologie. Mais à ce jour l'aventure, qui pourrait trouver un lectorat tant tout ce qui touche à Venise, dans son universalité positive (la passion des uns) ou négative (la haine des autres), n'a jamais encore abouti. 

C'est qu'il y a du monde, quelques uns célèbres et reconnus et une kyrielle de seconds couteaux, non pas moins talentueux mais peut-être moins chanceux, moins bien défendus par leur éditeur ou trop éloignés du monde parisien. Il y a des petits trésors qu'on découvre par hasard et qu'on voudrait faire lire à tout le monde tellement ils nous ont été un régal, d'autant meilleur qu'inattendu le plus souvent. J'ai abandonné l'idée de dresser une bibliographie exhaustive des romans contemporains dont Venise est le décor, le prétexte ou le thème. Cela reste à faire cependant pour la grande joie des fabricants de bibliothèques, tant il y aurait des kilomètres de rayonnage à façonner pour tout y ranger.

Parmi ces bijoux dont on peut regretter la chape de silence qui entourent leurs sorties - je me demande de plus en plus si les attaché(e)s de presse des maisons d'édition existent encore, si les représentants lisent ce qu'ils vendent voire même si ces deux professions indispensables à la diffusion du livre ne sont pas purement et simplement absentes désormais du générique de ces sociétés, jugées inutiles, inefficaces ou simplement trop coûteuses pour le modèle économique de l'édition d’aujourd’hui -  Tramezzinimag avait été en 2019 (voir ICI), les tribulations de Flavio Foscarini, jeune patricien idéaliste et rêveur, marié à la sublime Assin échappée d'un des harems du Grand Turc, ami d'un futur grand poète, inénarrable Gasparo Gozzi, intime de bon nombre de patriciens, proche de Rosalba Carriera. 

Le jeune homme dégingandé se passionne dès les premières pages pour une énigme qu'il va chercher à résoudre tout au long des pages du roman, tenant en haleine le lecteur et nous promenant dans une Venise joliment décrite, sans préciosité ni affectation comme hélas parfois chez certains auteurs, certes authentiques connaisseurs de la Sérénissime, de son histoire et de ses légendes, Fous de Venise - ce qui nous les rend éminemment sympathiques in spite of leurs défauts parfois insupportables -. L'auteur, Robert de Laroche connait Venise comme sa poche et on a parfois l'impression qu'il puise son inspiration dans son propre vécu. Un peu comme s'il avait connu personnellement en leur temps les gens dont il parle, dans la Venise d'avant la chute de la République.

Mais soyez rassurés, chers lecteurs, mon ami Robert de Laroche est bien de notre époque. Il aurait pu aisément faire partie du cercle des intimes de son héros Flavio Foscarini. D'ailleurs, le deuxième volet des aventures du jeune Nobil Homo* est tellement palpitant, réaliste et imagé, qu'on a parfois l'impression d'être dans un film, comme un reportage ou un documentaire. Un peu comme si l'auteur avait pu filmer les différentes scènes avant de nous les livrer.

Cette deuxième aventure pensée et conçue par l'auteur dès la parution de La Vestale de Venise, se déroule quelques années plus tard. Voilà ce qu'en peut lire sur la quatrième de couverture :

"Venise, automne 1741. À quelques semaines de la fête de la Salute, la terre se met à trembler, les flots envahissent la Piazza San Marco, des incendies éclatent et un cimetière s’effondre, libérant en pleine rue, monceaux de boue et squelettes. Une atmosphère de fin du monde s’installe dans la cité des doges. C’est à ce moment qu’arrive à Venise une noble dame française, Madame d’Urfé, alchimiste et cabaliste. Elle fait venir de Prague un certain mage qui affirme pouvoir sauver la Sérénissime grâce à l’aide des esprits élémentaires. Mais qui sont vraiment ces deux personnages ? 
Flavio Foscarini, un nobiluomo curieux de nature, s’interroge sur leurs intentions et décide d’enquêter, aidé par son épouse levantine, Assin, et son ami l’écrivain Gasparo Gozzi, tandis que les événements les plus dramatiques se succèdent dans une Venise en proie à la peur, aux superstitions et aux morts mystérieuses." 
L'auteur mêle habilement à ses héros inventés des personnages ayant réellement existé, faisant de ce livre autre chose qu'un simple roman noir. Véritable thriller historique, il tient tiendra le lecteur en haleine tout au long des pages, dans une Venise décadente mais toujours flamboyante. C'est le XVIIIe siècle de Casanova et de Goldoni que nous sommes plongés, sans une once d'ennui, sans rien qui cloche, la description des décors et les costumes, et c'est le grand talent de l'auteur, n'est jamais de l'à peu-près. Avec Robert de Laroche, pas de carton-pâte et aucun risque d'anachronisme. Non seulement il connait Venise et son histoire, mais il parvient à faire penser, agir et parler tous les personnages qu'il fait vivre sans que nous puissions un seul instant débusquer un jeu surfait, une parole inadéquate. tout se tient et la dernière page vient trop vite. Il ne nous reste plus en refermant le livre qu'à attendre patiemment les prochaines aventures du fringant Flavio, de sa ravissante épouse et de son ami Gozzi... 

Pour en savoir plus encore : ICI et puis aussi un entretien avec l'auteur :
 
  
 
Robert de Laroche
Le Maître des esprits
Éditions du 81. 2020
ISBN 9782815543681
Prix : 18,90 €  
 
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Notes :

* : L'abréviation N.H., du latin Nobilis Homo ou de l'archaïque vénitien Nobilhomo, c'est-à-dire «Noble Homme», est apparu dans l'ancienne République de Venise, accompagnant le nom des patriciens, la classe noble qui gouvernait la République. L'équivalent féminin étant  N.D., (Nobilis Domina). Cela signifiait qu'un patronyme précédé de ces deux lettres désignait un détenteur de la souveraineté de l'État vénitien et donc un successeur potentiel du Doge, similaire dans la hiérarchie nobiliaire, au rang de prince de sang.

       Les deux abréviations N.H. et N.D. sont encore utilisées aujourd'hui comme marque d'honneur pour désigner les nobles vénitiens sans autre titre spécifique. Le titre de comte qui n'existait pas dans la République, date de l'occupation autrichienne et a été repris par la monarchie après l'indépendance.

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