05 novembre 2020

De Vita Solitaria (2/3) : Un automne singulier

9 Octobre. 
Pluie et vent froid. C'est vraiment l'automne. The Fall*. La saison attendue qui d'habitude comble mon besoin de solitude. Après la langueur tiépide des soirs d'été, quand les plages du Lido peu à peu se vident et que vient l'heure de la passeggiata, il est bon de retrouver ce besoin qui remonte des tréfonds de la mémoire ; le feu dans l'âtre et le thé brûlant qui fume devant le livre ouvert... L'automne et ses sortilèges. Mais rien n'est pareil aujourd'hui. La "crise sanitaire", véritable ou inventée, a tout bousculé. Depuis des années, ce passage de la liberté des jours de plage au repli  sous les premiers frimas et leurs ciels bas, se déroulait toujours pour moi sur le même palcoscenico**, Venise et avec le même état d'esprit. C'était à chaque foi une joie ineffable...
 
La mascarade planétaire qui en se propageant partout, a rapidement balayé sans que nous en ayons toujours conscience notre vie d'avant, me tient éloigné de Venise depuis neuf mois... Plus d'avions ou à des prix indécents, plus aucun train de nuit et des règles liberticides auxquelles, d'instinct, je refuse de me soumettre. Je suis donc bloqué en France, reclus dans ma tanière bordelaise avec quelques échappées belles vers cette campagne des hauteurs de la Garonne, moins emportée par l'hystérie que les grandes ville, où les gens qui gouvernent ne valent pas mieux que ceux de la péninsule (en Italie au moins, les populations ne sont pas dupes et l’État n'ose pas se transformer en disciple des tristes régimes qui empoisonnèrent l'Humanité au XXe siècle...). Partout, s'instaure peu à peu une ambiance délétère et anxiogène.
 
Pour ne pas y succomber, comme beaucoup d'autres, j'ai éteint la radio, j'ai arrêté de suivre les « informations » et méticuleusement, je cultive - au propre comme au figuré - mon jardin. Je profite de la compagnie d'amis aussi éloignés que moi de cette folie universelle. Les chevaux et les vaches ne portent pas de masque et nul besoin avec eux de respecter une quelconque distanciation sociale, concept barbare dont l'évocation me hérisse. Les gens (ceux qui doutent comme le dit la chanson) vont bien finir par ouvrir les yeux et réagir. Mais en attendant, la terreur, la désinformation, la langue de bois et ceux qui tremblent... Jusques à quand ? 
 
Mais, ai-je le droit de me plaindre quand je vois autour de moi des gens gagnés par la terreur, largement attisée par les médias et les discours officiels. Des gens meurent - mais il en meurt à peine davantage que les années précédentes. Oubliés le cancer, les accidents vasculaires cérébraux, le sida, la grippe, l'infarctus, les accidents de la route. On ne meurt plus que du coronavirus désormais ! 
 
Terminé la traduction du petit livre de Nico Naldini, encore jamais publié en français. Regret de n'avoir pu lui adresser. Il est mort il y a un mois, chez lui à Trévise. J'aurai aimé mieux parler - et plus longuement - avec lui de Venise, de son cousin Pasolini, et continuer cet échange né spontanément à Venise, il y a six ans, chez des amis communs. Trop peu parlé avec lui.  La dernière fois, Quelques semaines avant Noël, je l'avais eu au téléphone. Je voulais traduire ce texte qu'un ami libraire venait de me faire découvrir. J'ai tellement été emballé par ces pages pleines de drôlerie mais aussi de la nostalgie dont il est imprégné. Non pas comme trop d'écrits dégoulinant d'auto-compassion, de regrets. Juste la remontée de souvenirs en anodins pour la plupart mais seulement pour les lecteurs distraits. Ce que le narrateur raconte, on sent combien c'était important pour lui. Au fil des pages, dans des proportions bien entendu différentes, je revisitais la Venise de ma jeunesse. Les personnages que Naldini y évoque ont existé et j'en ai bien connu certains. L'air que respire le héros du livre, je l'ai respiré aussi et personne après nous ne pourra décrire cette Venise-là, ces moments rares, déjà hors du temps, hors du monde d'ailleurs.
 
Je voulais lui dire mon enthousiasme, lui demander la permission de faire un commentaire de son texte, je voulais aussi que Francesco m'écrive une préface. Il y a tant de parallèles entre la vie d'un jeune homme à Venise dans les années d'après-guerre et celle qui était la nôtre dans les années 70 et 80. Mais, le savoir au bout du fil, entendre sa respiration, sentir son attention que je savais bienveillante, me paralysa. 
 
J'étais soudain comme un enfant, intimidé et hésitant. J'avais pourtant tellement de choses à lui dire. Il m'avait parlé de textes encore inédits sur Venise et je rêvais de les publier. En raccrochant, après quelques banalités, furieux de ma bêtise, je m'étais promis de lui écrire et de lui détailler mes projets. Je ne l'ai jamais fait. il restait pour moi comme une sorte d'aîné, davantage comme un grand frère ou un cousin. Toujours mon rapport au temps, décalé et invraisemblable. Pathologique sûrement. Je n'ai réalisé qu'il était si âgé (il est né en 1929) qu'à l'annonce de son décès. Une coupure de presse envoyée par un ami... 
  
« Ne jamais remettre au lendemain...» 
 
Une fois encore, le temps perdu à déterminer si mes envies sont légitimes et acceptables, m'a empêché à tout jamais d'obtenir ce qui pourtant m'était offert. C'est peut-être à cause de mes éternels atermoiements qu'on me considère comme un doux rêveur... Seulement comme un rêveur...
 
 
Un autre projet de livre me tenait à cœur avec Michel Butor. C'était il y a quatre ans. Bien arrêté, maquette et couverture réalisées, il ne restait qu'à ajouter quelques textes qu'il m'avait promis. Je n'avais qu'à recontacter, comme nous en avions convenu lors de son séjour à Bordeaux. Les semaines passèrent. N'osant pas l'appeler, je m'étais décidé à lui écrire. 
 
Mon courriel était prêt à partir. J'avais hésité avant d'appuyer sur la touche "envoi", voulant peut-être peaufiner encore ma demande... Les semaines passèrent. Antoine qui était allé seul passer quelques jours à Lucinges pour faire des prises de son, m'avait prévenu : la santé très précaire de l'auteur s'était beaucoup détériorée. "- N'attends pas, contacte-le vite. Il attend de tes nouvelles !" Je ne l'ai pas fait...
 
Il est mort très vite ensuite, la veille de ses 90 ans. Les textes qu'il voulait me confier pour la maison d'édition ne m'ont jamais été adressés, pas plus que son autorisation formelle pour transcrire cette conversation impromptue où il évoquait Venise et l'esprit du voyage*** qui a donné son nom à une des collections de la petite maison d'édition qui n'en finit pas de se préparer à naître... Acte manqué par excellence...

Ne pas rester sur ces impressions négatives. Reprendre pied et aller de l'avant dirait un coach à son équipe ! Haut les cœurs ! Reviendra bientôt le temps de Venise. "Tutto andrà bene !"

Délice de cette mélodie finlandaise, "Tröstevisa" (chanson de Solace) interprétée au piano par Benny Andersson. Je l'avais entendu l'été dernier, imaginant en l'écoutant quelles images se grefferaient à la perfection sur ses notes paisibles et faussement naïves... Le réconfort ne vient-il pas de ces petits riens sans prétention ? Cela m'a inspiré en tout cas, un petit conte pour enfants, à retravailler encore.

 
17 octobre. 
Le climat atlantique a du bon l'été quand il est lui-même et que ses caprices nous rafraîchissent... Hélas, ces jours-ci, la météo est tout sauf clémente. Pluie et tempêtes se succèdent. Ciel bas et vents froids sont notre lot depuis quelques jours. Un ouragan chasse une tempête... Comment nommer ces brusqueries que la nature impose désormais, qui nous font passer de l'été le plus chaud à l'hiver le plus rigoureux presque dans une même journée. Cela ne peut que faire chavirer les plus sereins. D'autant qu'il est impossible de nier que ces changements sont en fait de vraies mutations qui finissent pas agir sur (contre ?) la physiologie de tout ce qui est vivant. J'ai creoisé ce matin un chien qui avait vraiment l'air triste et préoccupé...
 
Forcément l'angoisse s'instille, et avec elle le doute et ce sont de plus en plus de regards inquiets que nous croisons dans les rues. A la campagne, en première ligne pour assister à ce bazar climatique, on reste encore relativement serein. C'est dans les paroles échangées, cette routine sociale du quotidien, au marché, à la coopérative, à la sortie de l'église ou au café du commerce, que l'on sent poindre le doute. On est passé du "quel temps pourri" et du "décidément, il n'y a plus de saison", à l'affirmatif "ils ont fini par le bousiller, le climat" ou un terrible "Si ça continue, ils vont tout faire sauter", entendu hier matin devant l'étal d'un marchand de raisins à Monségur... Ce "il" sentencieux bouffi de menaces... La vieille dame qui disait cela, avec son accent chantant, n'avait rien d'une pythie déchaînée. Elle avait le regard défait des gens résignés. 
 
19 octobre. 
A entendre et à lire les commentaires que font mes amis vénitiens, la crise sanitaire n'a finalement créé que quelques désagréments dont les gens se sont vite libérés. Et si la peur ne résistait pas à la jovialité de l'air qu'on respire sur la lagune ?  Depuis le confinement, il y est plus pur. Les hordes ne sont pas vraiment revenues, il y a moins de tensions. Pour ceux qui n'ont pas à quitter Venise (ceux que le compteur de la Pharmacie de San Bartolomeo comptabilise****), il est évidemment impossible de vivre comme on vit ailleurs. 
 
Ceux qui restent, ceux "qui en sont", ces quelques dizaines de milliers habitant à demeure au milieu de la Lagune, loin du reste de l'Europe qui pour eux n'est qu'une île, ceux qui disent - en faisant croire qu'il s'agit d'humour et s'en excusent presque - que le pont de la Liberté ne relie le continent à Venise que par une noble bienveillance et une vraie grandeur d'âme, ceux-là connaissent leur chance et goûtent en permanence leur privilège. Les vénitiens connaissent le prix du bonheur. C'est le "Qui Viviamo Bene" de cette amie pianiste et philosophe, la radieuse Ilona.
 
Pour les exilés contraints, c'est autre chose. La douleur se fait aigüe depuis ce temps du confinement qui nous a tenu éloigné de San Marco. Les images que par charité les "Confinés à Venise" (le privilège du siècle !) leur envoyaient, n'ont fait qu'attiser la souffrance d'être exclus de ce miracle quotidien : l'absence des barbares, le silence de la lagune,l'incroyable limpidité de l'eau jamais vue en vrai par aucun vénitien encore de ce monde, et le bonheur de se retrouver entre soi, comme famille, sans plus être bousculé dans le vaporetto, sans plus être interpelé dix fois par jour pour indiquer le chemin de la Piazza ou de la Stazione, sans plus buter sur des canettes et des papiers gras abandonnés ou sur des corps avachis au milieu des ponts... "Le bonheur !" me criait une vieille amie vénitienne de toujours. Rien ne pourra donc plus être comme avant. Le spectacle a vraiment marqué ceux qui y ont assisté. Il a rendu jaloux tous les autres.
à suivre... 
 
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Notes

*       The Fall (Littéralement la Chute), joli nom donné à l'automne qui évoque New York ou la campagne anglaise pour ceux qui aiment la littérature anglo-saxonne.

**     Palcoscenico = scène de théâtre, (fam. : les planches).
 
***   Lo Spirito del Viaggiatore, l'une des cinq collections à paraître des Editions Deltae, la casa editrice vénéto-française en gestation (retardée par les blocages liés à la crise sanitaire) qui succèdera aux éditions Tramezzinimag. A suivre dans ces colonnes...

**** Un moniteur d'un genre particulier est installé depuis quelques années dans une des vitrines de la pharmacie Morelli qui donne le nombre des habitants de Venise. Il s'agit des résidents vénitiens déclarés. Le chiffre ne tient pas compte des résidents réguliers étrangers ni des étudiants logés dans Venise. Cela étant, le compteur montre bien une baisse régulière et inéluctables de la population du centre historique.

18 octobre 2020

Quelques nouvelles de Tramezzinimag

 

Travail de Titan en ce moment sur Tramezzinimag qui empêche - vous êtes nombreux à vous en plaindre - de nouveaux billets. Pourtant il y a beaucoup à écrire en ce moment, et pas seulement en raison de la crise sanitaire et de ses conséquences sur l'esprit du voyage, sur nos modes et nos comportements d'êtres sociaux. Depuis une semaine, je travaille à restituer dans leur forme originelle les billets parus entre 2006 et 2015 consacrés aux coups de cœur, rubrique qui fut longtemps très lue et visiblement appréciée. Il a fallu quelques années pour parvenir à reconstituer, par bribes, l'essentiel des billets du blog. 

C'est loin d'être terminé. Les Coups de Cœur de l'époque parfois ne sont plus d'actualité, parce que les établissements dont je parlais à l'époque ont disparu ou se sont transformés en horribles gargotes attrape-mouches, (pardon je voulais écrire attrape-touristes), et bien sûr les avis de spectacles ou d'expositions des années passées ne permettront pas d'y retourner. De s'en souvenir cependant. Mais les livres recommandés, les disques, les films etc, font partie du patrimoine de Tramezzinimag et ce n'est pas une perte de temps que de les remettre à la disposition des lecteurs. 

Parmi les Coups de Cœur "Hors Séries", il y avait quelques trouvailles qui, sans être toujours en lien direct avec Venise, méritaient selon notre petite équipe d'être portés à la connaissance de tous. Le propre de la communication par internet est son côté éphémère, l'information s'apparente aux étoiles filantes. Elles brillent quelques instants et s'évanouissent, aussitôt oubliées. L'une des principales raisons qui me poussent à tenir la barre contre vents et marées, est de maintenir les informations, les idées et les réflexions qui maintiennent ce blog en vie. Proposer aux lecteurs de feuilleter Tramezzinimag comme un magazine, mais aussi de savoir pouvoir y venir quand on recherche une information, un avis ou des idées d'itinéraire, de repas entre amis, de livre à offrir. Et puis, au détour des pages, on découvre des bijoux que nous avions découvert nous-mêmes - et adoré - comme ce court-métrage d'animation réalisé par des élèves de l'ESMA (École Supérieure des Métiers Artistiques) de Montpellier, baptisé "Get Out" (sors de là) plusieurs fois primé depuis. 

Pour accéder au billet, c'est : ICI. Lors de sa publication, cet article avait suscité une dizaine de commentaires. Combien réagiront aujourd'hui ? Comparer les avis et les réactions sera intéressant. N'hésitez-pas.



 

21 septembre 2020

COUPS DE CŒUR (HORS-SÉRIE 39) : La Venise au fil des jours : les "scènes ordinaires" de Marantegram


Les vénitiens sont presque toujours un peu poètes. La promiscuité avec autant de beauté, la luminothérapie naturelle et le rythme obligé qui fait l'allure des passants bien plus belle qu'ailleurs, l'absence d'automobiles et de deux roues, tout concourt à créer chez eux une conscience des images du quotidien toujours très pertinente. 
 
Cela a donné depuis l'invention de cet art, de grands photographes professionnels. mais aussi parmi les amateurs, vrais vénitiens de Venise ou vénitiens d'adoption et de cœur, de véritables artistes au regard acéré. Marantegram dispense depuis quelques mois sur Instagram des instantanés du quotidien qui sont un régal. Du baume au cœur des absents. 
 
Tramezzinimag souhaitait rendre à ce photographe dont ne connaissant ni le sexe ni le patronyme, nous souhaitons préserver l'anonymat sauf à ce que nous soyons autorisés à en dire plus, un hommage chaleureux en présentant quelques uns des images publiées sur Instagram. 
 
© Marantegram Venezia 2020


© Marantegram Venezia 2020
 
 
© Marantegram Venezia 2020




20 septembre 2020

La Barcheta chantée par la grande Joyce di Donato

 

Je viens de retrouver sur une clé USB, un enregistrement terriblement émouvant, d'une grâce et d'une splendeur ineffables. Commovente comme on dit en italien, vraiment. La voix de cette grande cantatrice américaine se prête joliment à cette musique dédiée à Venise par Reynaldo Hahn. Penser à ces arias en vénitien que le compositeur composa sur les rives de la lagune, me renvoie à mes années vénitiennes, mes années de jeunesse. 
 
A la Dante Alighieri, en 1980 ou 81, je ne sais plus très bien, j'avais rencontré la petite nièce de Reynamdo Hahn, Annette, jeune et jolie juive rayonnante et très libre avec son amie Anna Neushafer, jeune épouse d'un pasteur luthérien. Leur italien était binen plus académique que le mien, encore truffé de gallicisme et... d'anglicismes. Nos cours dans les bâtiments dont les fenêtres ouvrent sur le rio qui longe la façade principale de l'Arsenal, les longues discussions à la terrasse du café d'en face, nos dîners chez les Gradella, dans leur ravissante maison derrière l'Accademia ou au Centro Tedesco, sur la terrasse du Barbarigo... Je ne sais pas ce qu'elles sont devenues. Nous avons correspondu quelques temps puis les liens se sont distendus et la vie nous a pris dans sa spirale infernale...
 

Et comme un souvenir ne revient jamais seul, mon amie Violaine m'a envoyé hier ce croquis retrouvé en rangeant son bureau. Réalisé en 84, à Malamocco où elle résidait alors. Nous avons évoqué nos balades à pied le long du Lido pour retourner à Venise, ou aller lire et dessiner dans le vieux cimetière juif du Lido, auquel on accédait facilement à l'époque, avant les barbares qui le saccagèrent. Un jour, en longeant une friche un peu avant l'Excelsior, qui servait plus ou moins de décharge sauvage, nous avions trouvé plusieurs malles-cabines, certainement abandonnées là par le personnel de l'un des grands hôtels du Lido. elles étaient très abîmées, mais avaient encore belle figure, avec leurs cintres et leurs tiroirs. Nous avions projeté d'en ramener une à la maison...

10 août 2020

De Vita Solitaria (1/3) : La chute des anges

La solitude favorise l'introspection et ce temps retrouvé dont on dispose soudain, il faudrait toujours le saisir comme une chance. L'occasion de laisser librement jaillir celui que nous sommes vraiment en laissant s'exprimer ressentis et idées, tout un fatras que nous nous étions acharnés à enfouir dans les tréfonds de notre esprit... Du cachot qui semblait bien verrouillé et la clé perdue, trop longtemps prisonniers, ces besoins un jour parviennent à s'enfuir et soudain les voilà qui se manifestent. Le plus souvent, nous voulions entendre ce qu'ils ont à nous dire, même si nous le savons déjà et que cela nous fait un peu peur. Prendre conscience soudain des vérités vraies, celles qui un jour vont nous mener là où vraiment nous devons aller. Abandonner soudain et sans attendre les prétextes, les faux-semblants, tout ce qui jusqu'alors nous portait sur une voie que l'on savait contrainte et qui ne nous avait jamais vraiment satisfaits. Chacun à son lot dans ces temps où tout en nous implose. Un passage que certains jamais ne franchiront et qui en seront marqués tout autant. 

J'avais longtemps vécu au jour le jour parmi les miens, confortablement porté par l'atmosphère sereine d'une famille heureuse. Les jours se succédaient, saison après saison,  avec la légèreté de la flûte du berger qui chante les matins d'été, quand les troupeaux s'égayent et s'éparpillent joyeux autour de lui... Rien jamais que joie et bonheur pour le petit garçon tranquille que j'étais. Pourtant depuis ce voyage en Orient que notre père avait voulu faire avec nous, une flamme nouvelle éclairait mon esprit sans que j'y prête vraiment attention. Bientôt, sa chaleur allait me brûler et de cette brûlure celui que je devais être peu à peu venait au monde. Trouble puissant qui m'occupa longtemps. L'enfant innocent fronça les sourcils pour la première fois. La première véritable étape de ce périple initiatique fut Venise, mes lecteurs s'en seront doutés. 

Cette première fois, je l'ai maintes fois racontée. Le long périple depuis la Suisse, une étape à Turin, puis Venise quasiment d'une traite - il y eut une étape à Milan le temps d'un déjeuner et d'une visite au Duomo sur l'insistance de ma mère qui supportait mal les voyages en voiture et que la conduite "sauvage" de mon père terrorisait - l'arrivée soudaine sur le pont, la lumière soudain différente et cette sensation très particulière qui me prend encore à chacun de mes retours ; l'impression d'avancer comme en flottant au milieu de nulle part et en même temps, se sentir parvenu au centre de quelque chose de fondamental, indéfinissable encore mais dont on aurait toujours eu l'intuition...

Tropismes et intuition magique 

La grosse berline allemande qui nous avait porté jusque là devenait un véhicule magique, avec son parfum que j'ai encore en tête, mélange du cuir des sièges, du parfum de ma mère et de l'odeur de la barre chocolatée qui fondait un peu entre mes doigts ; à la fois barque et carrosse ; flottant et roulant. Et puis il y avait la voix chaude et paisible de Nick Drake qui chantait Saturday Sun (1) :

Saturday sun came early one morning
In a sky so clear and blue
Saturday sun came without warning
So no one knew what to do
 

Saturday sun brought people and faces
That didn't seem much in their day
But when I remembered those people and places
They were really too good in their way


Saturday sun won't come and see me today
Think about stories with reason and rhyme
Circling through your brain

And think about people in their season and time
Returning again and again
But Saturday sun has turned to Sunday's rain
La cassette que je venais de ramener d'Angleterre - comme d'autres vestiges de ces années-là, je l'ai toujours, inaudible ou presque, dans ma boîte aux vestiges & autres trésors - alternait dans la voiture des parents avec d'autres types de musique, Dean Martin, Nat King Cole, Beethoven et Vivaldi... Cette musique, je l'associe depuis toujours aux mêmes lieux, aux mêmes images :  l'entrée sur le pont de la Liberté, les derniers kilomètres qui me séparent de la Sérénissime quand on y arrivé par la voie ferrée ou par la route. Une madeleine comme une autre sans tante Léonie. Venise facilite ce genre de réminiscences surtout quand on identifie son énergie vitale à celle qui circule dans les eaux et dans l'air de la lagune. Je ne me sentais pas encore partie prenant des lieux où nous arrivions. La magie de Venise, j'en avais entendu parler comme tout le monde, mon esprit était rempli d'images et d'impressions découvertes au fil de mes nombreuses lectures. Je ne me doutais pas encore que ma vie entière allait être marquée par cette ville d'où les miens sont issus... 

Je n'imaginais pas non plus que Venise aurait cette emprise bénéfique et joyeuse sur ma vie que seule une crise sanitaire certainement artificielle mais jamais vue, allait réussir à rompre. Car pour la première fois, en dépit de périodes de découragement et d'empêchement liés à des circonstances purement factuelles, la vie professionnelle, les passages matériellement difficiles, Venise n'est plus au centre de mon existence. Voilà plus de huit mois qu'elle et moi ne formons plus un même corps physique et mental. Ma relation à la ville m'apparait presque comme un souvenir ; très présent certes, bien vivant, mais quasiment plus comme un possible, une réalité. 

C'est un peu comme si une mauvaise fée avait eu raison de ma joie et de ma détermination à continuer avec la Sérénissime cette histoire d'amour absolu, de passion joyeuse et d'heureuse banalité. L'absence, la mienne, elle n'en a que faire. Combien avant moi sont venus puis sont partis et jamais revenus. Suis-je en train de renoncer ? Autant de questions qui demeurent sans réponse à ce jour. Mon été n'est pas vénitien mais il est tout rempli d'elle, comme une obsession. Mais qu'en est-il en vérité ? Un passage un peu troublé par cette situation "sanitaire" avec laquelle on nous obsède ? Un nouveau paradigme qui s'impose avec l'âge qui vient, le monde qui change, la fatigue de toujours devoir lutter pour que vivent et survivent les plus profondes sources auprès desquelles notre être s'abreuve ?

(à suivre)


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(1) : "Saturday Sun" du disque Five Leaves Left, Nick Drake, 1969-1970

09 août 2020

Nostalgie, quand tu nous prends


Cette petite cour ouverte devant laquelle à Venise je passe chaque jour avec son pavement très ancien, son puits ouvragé et ce mur aux couleurs changeantes selon l'heure et la saison, mais aussi selon mon humeur du moment... Combien ce sont de telles images qui tout en me réjouissant, m'attristent profondément. Être éloigné, pour la première fois depuis de nombreuses années, et contraint à cet éloignement par des contingences qui sont loin d'être mon fait, regrettant de n'avoir pas pu être à Venise quand ces contraintes imposées par ceux qui décident de tout à notre place imposèrent le confinement et de n'avoir pas vécu par conséquent ce miracle que fut Venise rendue à elle-même pour la première fois de son histoire, splendidement isolée et offerte dans sa magnificence et la sérénité de son silence, à ses habitants émerveillés. Mais aussi comprendre que la tentation de Venise qui bouillait en moi s'avère de moins en moins du domaine de la raison parce que de moins en moins du possible autant que du raisonnable. C'est davantage la tentation de l'abandon de ce rêve presque devenu réalité ces dernières années qui monte en moi et occupe mon esprit désormais. 

Faire avec ce qui m'est donné et avoir le courage de renoncer. Tout devient trop compliqué, tout change trop vite et dans le mauvais sens. Déjà, des mois avant la "crise sanitaire" et l'ignoble usage qu'en font les gouvernants acculés depuis longtemps,d ans le secret de leurs officines à la faillite du système et des valeurs qu'ils ne cessent de dévoyer par leur veulerie et leur bêtise, je sentais combien les fondamentaux qui caractérisent depuis toujours la Sérénissime peu à peu se lézardaient. L'ineptie des politiques mises en place, le déploiement de la bêtise et de l'inculture, la croissance exponentielle de ce tourisme de merde qui enlaidit et détériore et qu'on laisse tout détruire au nom du saint pognon, ces maisons toujours vides où nous pourrions tous vivre heureux que des propriétaires sans imagination transforment en auberges de luxe ou en dortoirs pour gogos qui les louent à prix d'or, tellement excités de se pouvoir immortaliser par perches et smartphone interposés devant l'un des plus beaux décors du monde... 

Il faudrait se joindre au combat des derniers habitants qui s'acharnent à reculer l'échéance où la ville-République deviendra une réserve d'indiens dociles payés pour coiffer des plumes et chanter en cœur Santa Lucia sur les dernières gondoles qu'on finira bien par fabriquer en plastique, un parc d'attractions pour demeurés incultes et un Vegas flamboyant pour nouveaux riches tout autant incultes et vulgaires. Nous sommes tous complices de cette situation. Nous assistons, médusés ou plutôt sidérés, à l'arrivée des barbares que depuis fort longtemps des esprits avisés, des intelligences distinguées annonçaient Pire, maintenant que les barbares sont là, un nouveau poison de Venise s'est répandu dans le monde, la bêtise règne, avec ses sœurs la médiocrité et la vulgarité. L'ignorance recouvre tout et il n'y a plus guère à Venise de ces sources impollues où les esprits purs et ardents trouvaient à étancher leur soif de beauté et de connaissance. Tout est prémâché, formaté, organisé et la ville donc, chaque jour davantage s'artificialise. 

Comment avec ce constat que la distance et l'absence rendent encore plus évident, se battre pour revenir et, comme tous mes sens le réclament depuis toujours, continuer à vouloir retisser le lien entre la Sérénissime et le sang de mes veines, l'âme des miens, qui depuis les premiers jours ont contribué, modestement le plus souvent, à faire de ces eaux et de ces ilots la plus magnifique, la plus splendide, l'unique et merveilleuse cité des doges, la grande et potente république des castors enviée, copiée et souvent haïe sans qui le monde ne serait pas tout à fait ce qu'il est... Ne vaut-il pas mieux cultiver les bons et beaux souvenirs d'un passé que nous ne revivrons jamais, contribuer humblement à la faire connaître dans ce qu'elle est vraiment, un modèle, un laboratoire, un morceau de paradis, un trésor chéri des dieux, par des mots et des images ? 

Cette petite cour ouverte devant laquelle à Venise je passe chaque jour...

07 août 2020

Le problème récurrent de la modernité

Quinze ans. Chez l'homme, ces 5475 jours forment un temps d'adaptation et de croissance, où toute la machine humaine s'amplifie et prépare son déploiement, où les fondamentaux s'acquièrent et s'intensifient. La plupart du temps, pas de ratées, c'est d'une construction qu'il s'agit, et elle est faite pour durer. Avec la technique et particulièrement l'informatique, outil désormais obligé, on se rend compte qu'il n'en est pas ainsi. Hélas. Ma génération, née dans une période de prospérité retrouvée et appréciée, n'était entourée que d'outils solides et bien pensés, conçus pour durer, pour servir longtemps et jouer ainsi vraiment leur rôle d' “outil”. 

Quinze ans c'est aussi l'âge de ce blog, un terme qui sent déjà le démodé, le “has been”. 5475 jours plus tôt, le lecteur aimait découvrir de longs textes remplis d'informations originales, de réflexions et les commentaires sur les billets rédigés à la va-vite ou trop succincts se faisaient toujours critiques. C'est le contraire aujourd'hui, où il faut que tout aille vite et encore plus vite, l'homme n'a plus de temps à perdre (c'est surement pour ça qu'on remplace les hommes et les femmes par humains ou les individu-e-s (!!!!) de l'insupportable écriture que les modernes essaient d'imposer (c'est vrai que la discrimination homme/femme est une souffrance fondamentale voire vitale, l'horreur absolue, vous rendez-vous compte : montrer qu'on est homme et pas femme ou le contraire, berk ! Mais je me gausse et vais encore m'attirer des ennemi-e-s, dans cette période palpitante où l'on déboulonne des statues pour un rien...).

Mais revenons à notre propos. Tout s'accélère et en corollaire, rien de dure. Pire encore, rien de doit durer. Profit oblige. On modernise à tout va, on transforme, on prétend avancer et on sème le trouble dans nos cerveaux, pas du tout formatés pour cette précipitation et cette hystérie du changement 5.0. Cela pour dire ma colère devant une nouvelle attaque aux traces que toute création doit pouvoir laisser dans le temps. A une époque où on envoie dans l'espace des documents enregistrés dans un format que plus personne déjà ne peut lire faute des lecteurs adéquats - mais les extra-terrestres ont certainement des ouvre-boîtes plus perfectionnés que nous pauvres humains pas assez inventifs encore, on supprime sans vergogne des outils. pas un message pour nous prévenir. Du jour au lendemain, un outil disparaît et on n'a rien à dire. Aucun recours non plus. Il n'y a pas de respect de l'autre ni de démocratie avec internet. Cet outils qui devait être totalement gratuit et au service de tous est vite devenu un moyen supplémentaire de faire du fric tout en déployant une hypocrisie mortifère qui nous vient de la pudibonderie écœurante des américains et des fondamentalistes de tous poils, pour une fois alliés dans un même combat contre nos libertés. (Je vais encore me faire taper - virtuellement - sur les doigts, haha !).
 
Clin d’œil : Le Lion de saint Marc en temps de guerre : Livre fermé et épée brandie...
Cette fois, c'est le Livre d'Or, ajouté au menu de ce blog à la demande de lecteurs, en 2006. Il contenait des milliers de messages, la plupart du temps signés avec un lien vers l'adresse de leur auteur. Cela permettait à Tramezzinimag de rester en contact, de suivre les besoins et les demandes des gens, de connaître leur opinion et de se sentir soutenu. Une lectrice vient de m'informer par courriel (rappelons l'adresse la plus directe : tramezzinimag@yahoo.it et celle liée à Blogger : buderi@hotmail.com) que le site qui hébergeait notre livre d'or avait purement et simplement disparu Ont sombré avec lui ces milliers d'adresse et de messages, autant de souvenirs sympathiques engloutis. Cela fiche un coup au moral, ne trouvez-vous pas ? Nous cherchons donc un nouveau fournisseur. Blogger interrogé ne répond pas... 

En attendant, je vous invite, chers amis lecteurs qui m'avaient lu jusqu'à cette ligne, à prendre votre plume, par mail ou ci-dessous dans les commentaires, pour nous aider par vos amis, vos critiques, vos idées, vos demandes et vos besoins. D'avance merci et aussi, pardon pour vos messages engloutis avec notre cher livre d'or disparu !

17 juillet 2020


Comme chaque année depuis des siècles, le troisième samedi de juillet est consacré à la dévotion du Rédempteur. Cette fête, l'une des plus belles et des plus suivies par les vénitiens, tous milieux confondus, avec son magnifique feu d'artifice et ces centaines d'embarcations décorées de fleurs et de lampions où les familles et les groupes d'amis ripaillent, après avoir suivi la procession qui traverse le canal de la Giudecca sur un pont de bateaux, à la suite des corps constitués et de tout le clergé, le patriarche de Venise en tête. Mais d'où vient cette tradition ? Tramezzinimag vous en donne le détail et l'explication ICI.

Hélas, cette année si particulière avec l'invention de la peur et la restriction universelle des libertés que le coronavirus a imposé, la fête ne sera pas la même. Pas de rassemblement de bateaux sur le Bacino di San Marco, pas de regroupement intempestif, des masques obligatoires mais pas ceux qu'on portait autrefois à Venise pendant des mois autour du carnaval, non ces sinistres bouts de tissus qui masquent la moitié du visage et ne sont que leurres et nids à microbes et que nous acceptons tous, par peur, par prudence, parce que nous ne savons pas ce qui est vrai, inventé ou exagéré.

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La fête a lieu bien sûr, mais c'est avec un petit relent d'amertume que les gens vont la vivre. Pour les absents aussi et dont je suis, faute de moyens de transports pour rejoindre la Sérénissime pour le moment. Avions et trains directs ne reprennent que tard dans l'été, voire - comme pour le Bordeaux-Venise d'Easyjet ne reprendront qu'en octobre et sont déjà tous complets. Pour la première fois, pas de procession sur le pont votif pour moi, pas de messe dans une église bondée, pas de promenade dans les jardins de l'église, de nuit en barque, de retrouvailles avec les amis, de douces libations et de joyeuses ripailles sous le plus beau spectacle de pyrotechnie qu'aucun autre feu d'artifice ne rejoint nulle part en splendeur et en magie, pas de périple jusqu'aux plages du Lido pour assister au lever du soleil... Je n'aurais pas vécu cette année, pour la première fois depuis longtemps, les préparatifs de la fête, la mise en place du pont flottant, l'air affairé des policiers qui surveillent les quais de chaque côté, les nombreux bénévoles qui à la Giudecca, nettoient l'église, montent les tentures et posent les décorations florales autour de la grande entrée, montent les stands à l'intérieur du couvent, les chalands qui préparent leurs bans. il règne dans l'air chaque année, dans cette semaine qui précède la fête, une atmosphère joyeuse, l'animation d'une ruche au printemps. 
C'est toujours un doux moment, hélas affecté cette année, par le résultat de notre bêtise à tous, notre prétentieuse volonté de dominer la nature, de gagner toujours plus, notre aveuglement devant les aberrations auxquelles un système mortifère conduit l'humanité depuis plus de cent ans au nom du progrès, du profit, de la croissance, ce mépris de trop d'entre nous pour la nature qu'il faut asservir, leur soif de pouvoir et d'argent toujours, cet aveuglement général qui nous a trop longtemps caché les destructions, les saccages et les dangers que cette fuite en avant, toujours plus intense, toujours plus rapide, a fait surgir pour le malheur de tous. Peut-être la solennité du Rédempteur cette année devrait être placée symboliquement non pas sur la reconnaissance des vénitiens pour la sauvegarde de la ville face à la terrible peste qui décima plus de la moitié de la population, mais plutôt sur une grande prière votive commune au Seigneur pour arrêter cette "pandémie" et avec elle cette nouvelle folie faite de terreurs individuelles, de méfiance vis à vis de l'autre, de restrictions de nos libertés, des choix, des tergiversations et des erreurs des gouvernants. faire de cette journée de pèlerinage, de contrition et d'action de grâce une vaste journée de prière et d'invocation pour éclairer le cœur et l'esprit des hommes et leur faire parler enfin un langage de paix et de respect envers tous et envers la Nature, pour demander au Père de donner à l'humanité la volonté de délaisser enfin cette course au malheur, ce déploiement irraisonné de la technique, cette course au profit, cette destruction massive de la planète qui peu à peu - et de plus en plus rapidement - amène inexorablement à notre auto-destruction, à la disparition pure et simple de la vie.

Pour ceux qui ont la chance d'être sur place, même avec ces considérations prégnantes mais auxquelles nous ne pouvons pas ne pas penser, même sans feu d'artifice :

BUON REDENTORE 2020 A TUTTI !

Pour en savoir plus sur l'organisation de la fête qui commence ce vendredi avec l'ouverture du pont et la procession officielle avec le Patriarche de Venise et les autorités civiles et religieuses, cliquer sur le nom du site :  Veneziaunica

Informations en français sur la Fête du Rédempteur 2020 chez nos amis de E-Venise.com

14 juillet 2020

Canaletto se montrait chez Maillol. C'était en 2013



Tramezzinimag présenta le 9 février 2013, la très belle exposition de l’œuvre de Canaletto organisée au Musée Maillol. Un article retrouvé grâce à nos lecteurs et enfin remis en ligne : Promenade dans la Venise de canaletto au Musée Maillol

La Cité idéale, un simple modèle ou la réalité vraie ?

Venise comme archétype et utopie de la cité aquatique, une réflexion anthropologique et poétique que bon nombre d'architectes, de sociologues et d’écrivains eurent depuis les débuts du XXe siècle. Mais c'est Italo Calvino qui, à mon sens, aura su en résumer l'idée, ouvrant ainsi une nouvelle voie à cette idée de modèle et de laboratoire des possibles comme des impossibles. L'auteur a publié cet essai en 1974 chez Mondadori.

Traduction libre du texte : © Lorenzo Cittone pour Tramezzinimag. 2008


Dans les projets des métropoles du futur, le modèle vénitien apparaît de plus en plus, comme par exemple dans les propositions des urbanistes pour résoudre le problème de la circulation londonienne : rues destinées aux véhicules qui traversent en profondeur, tandis que les piétons circulent sur les rues et les ponts surélevés . L'ère dans laquelle nous vivons voit toutes les grandes villes en crise : de nombreuses villes deviennent inhabitables ; beaucoup devront être rénovées ou reconstruites selon des plans presque toujours conformes au modèle vénitien. Mais concevoir la Venise sèche signifie amputer le modèle de ce qu'elle représente le plus profondément : la ville sur l'eau comme archétype de l'imagination et comme unique structure qui réponde aux besoins anthropologiques fondamentaux. Je crois en l'avenir des villes aquatiques, dans un monde peuplé d'innombrables Venises.

L'eau aura de plus en plus de place dans la civilisation métropolitaine, pour deux raisons : parce que l'alimentation de l'humanité sera basée sur la culture des océans plutôt que sur la culture des champs, et on peut s'attendre à ce que les villes industrielles du futur se construisent dans l'eau , sur pilotis ou bateaux; deuxièmement, la prochaine grande révolution des transports supprimera presque complètement les voitures et les avions et les remplacera par des véhicules à coussin d'air; cela imposera une différenciation entre les routes en dur qui seront utilisées pour le petit trafic et les grandes voies de communication à coussin d'air également à l'intérieur des villes; Il est logique de prévoir que le trafic sur coussin d'air se fera mieux sur les routes revêtues de liquide, c'est-à-dire sur les canaux. Dans la période de transition que nous sommes sur le point de vivre, dans laquelle de nombreuses villes devront être abandonnées ou reconstruites de haut en bas, Venise, qui n'a pas traversé la courte phase de l'histoire humaine dans laquelle on pensait que l'avenir était de l'automobile (un quatre-vingts ans seulement) sera la ville la plus à même de surmonter la crise et d'indiquer de nouveaux développements avec sa propre expérience.

Venise perdra une chose: le fait d'être unique en son genre. Le monde sera rempli de Venise(s), ou plutôt de supervenises dans lesquelles plusieurs réseaux
se chevaucheront et se connecteront à différents niveaux : voies navigables, voies et canaux pour les véhicules à coussin d'air, voies ferrées souterraines ou sous-marines ou surélevées, pistes cyclables, voies pour chevaux et chameaux, jardins suspendus et ponts-levis pour piétons, téléphériques. Naturellement, la circulation verticale aura autant d'extensions et de variétés au moyen d'ascenseurs, d'hélicoptères, de grues, d'échelles de pompiers montées sur des taxis ou des bateaux de toutes sortes. C'est dans ce contexte que l'avenir de Venise doit être envisagé. Le considérer dans son charme historico-artistique, c'est n'en saisir qu'un aspect, illustre mais limité. La force avec laquelle Venise agit sur l'imagination est celle d'un archétype vivant dominant l'utopie.

Italo Calvino
Venezia archetipo e utopia della città acquatica
Mondadori, 1995

Nicoletta Salomon
venezia inabissata, un fantasaggio
Mimesis, Milano, 2004.
(Traduction française : Venise engloutie
Editions Mille et une nuits, 2008)

13 juillet 2020

Tramezzinimag fait un point d'étape avec ses lecteurs

Photographie de Arven Gritenreiter illustrant un article de Tramezzinimag (novembre 2012)
Depuis plusieurs mois, Tramezzinimag retrouve de nombreux billets du blog originel supprimé sans aucune explication par une intelligence artificielle (à laquelle j'aurai bien fait la peau mais ce n'est qu'un robot...). Il  en manque encore beaucoup. Seuls un petit peu plus de 30% des billets publiés entre l'année de la création du blog et l'été 2016 ont été retrouvés à ce jour avec leurs illustrations, images, sons ou vidéos. Un travail énorme qu'il faut faire pour conserver la mémoire de tout ce qui a pu être présenté et qui draina pendant plus de dix ans plus de 900.000 visiteurs et valut au site plusieurs milliers d'abonnés. 

Le choix a été fait de republier ces billets à la date d'origine, la plupart du temps à la même heure... Lorsqu'il y avait des commentaires et quand il est possible de les récupérer, nous avons choisi de les republier à l'identique, sans corriger les éventuelles fautes d'orthographe, en réactivant chaque fois que cela est possible les liens avec les sites des auteurs de ces messages. Une manière de les remercier des années après de leur fidélité. Parfois, nous avons la bonne surprise de retrouver des lecteurs que la disparition du blog avait surpris et qui apprennent que Tramezzinimag a repris vie depuis quatre ans maintenant e, même si le rythme des publications s'est considérablement ralenti, ils nous écrivent leur joie de nous avoir retrouvé. 

Qu'ils en soient chaleureusement remerciés. Sans ces lecteurs fidèles et passionnés, Tramezzinimag ne serait plus. Je tiens personnellement à remercier ceux d'entre eux qui continuent à faire des dons car le coût de la remise en état du blog est réel et ils l'ont bien compris. Pour ces gentils donateurs, un grand merci aussi.Nous sommes en train de penser un moyen de faciliter les liens vers les anciens articles quand leur contenu est toujours d'actualité, quand le succès qu'ils avaient eu à leur parution (certains billets ont eu plusieurs dizaines de milliers de lecteurs !), nous font penser qu'ils méritent d'être lus même des années après leur création par les nouveaux lecteurs.

Vue de la terrasse de l'ex-Cucciolo, devenue le restaurant de la Calcina. © Catherine Hédouin, 20/07/2020
Tramezzinimag se veut ainsi, modestement, une base de données sur Venise, sa civilisation, sa lagune, ses problèmes. Nous sommes fiers d'avoir souvent été utilisés par des scolaires, des enseignants, fiers d'avoir été cité dans des travaux universitaires, des médias de tout le monde francophone. Bien que la mode des blogs soit passée, bien que les nouveaux lecteurs formatés à de nouvelles habitudes, veulent du très court, du synthétique, et sont habitués à survoler l'information, à s'alimenter à des sources souvent superficielles, nous avons décidé de garder le cap et de tenir bon : Nos articles sont souvent longs, bavards, détaillés. C'est l'image de marque de Tramezzinimag et nous continuerons de défendre cette ligne éditoriale. 

Les récents évènements, même amplifiés par une presse ravie de retrouver des choses à dire et un pouvoir par défaut, ont conduit beaucoup d'entre nous à une réflexion sur nos priorités et prouvé qu'il était urgent de tout ralentir. Cela veut dire prendre le temps pour réfléchir et pour comprendre. C'est la base même de notre liberté. Un rempart contre la désinformation, la manipulation et la confiscation de notre libre-arbitre. Tramezzinimag s'inscrit dans cette volonté de donner à voir, à penser sur les thèmes qui sont les nôtres : la sauvegarde de Venise, la vie quotidienne de ses habitants, les excès et les dangers du tourisme de masse. Nous nous efforçons depuis 2005 de montrer que Venise et sa lagune, sont un laboratoire pour l'humanité entière. De la manière dont les choses se passent dans cet espace réduit qu'est l'ancienne République des Doges, beaucoup ont compris qu'on peut en déduire ce qui pourrait advenir ailleurs et les remèdes que les vénitiens apporteront à leurs problématiques peuvent être traduits et adaptés à toutes les problématiques du monde moderne. Venise est un modèle d'organisation et de survie depuis près de deux mille ans. C'est ce que nous essayons de traduire et de montrer article après article. Avec votre collaboration, votre aide et votre soutien, vos messages, vos commentaires, vos suggestions et vos dons, nous continuerons de faire notre part. Elle reste modeste mais déterminée.

D'appétissants tramezzinini proposés nos amis du site venessia.com
La suite logique de ces propos, cette description de nos motivations et de notre enthousiasme, c’est la naissance, souvent annoncée et maintes fois reportée, de la maison d'édition baptisée à l'origine du nom du blog, (difficilement prononçable pour les non italianisants non mangeurs de Tramezzini, il faut en convenir !) et qui a été ralentie par la crise sanitaire mondiale. Tout est fin prêt pour la parturience. 

Ainsi, au nom de notre petite équipe, je suis heureux de vous annoncer son lancement dans les prochains jours, en dépit de ce retard et de beaucoup d'incertitude quant à la sortie de cette crise inédite et à ses conséquences sur le monde de la culture et du tourisme. A suivre donc, restez à l'écoute, Tramezzinimag reviendra très vite vous détailler notre projet !

En attendant voici en lien, à titre d'exemples, quelques billets retrouvés que nous venons de republier : "A Venise des bonheurs au quotidien" avec un accompagnement sonore de Mark Orton, La rubrique Coups de Cœur N°25 et aussi "En coup de vent et sous la pluie", deux billets du 6 juillet 2008.

Nous vous invitons à vous promener dans les premières années (le sommaire complet est dans la colonne de droite), si certains textes ne sont plus trop d'actualité, d'autres demeurent aussi frais qu'au premier jour. N'hésitez pas à laisser des commentaires. le livre d'or existe toujours, nous serions heureux d'y voir de nouveaux messages de nos lecteurs ! Notre petite équipe est passionnée mais vos encouragements, vos avis et critiques sont vraiment les bienvenus !

05 juillet 2020

Coups de Cœur N°55

Vivaldi, Le souffle des saisons
Les Musiciens de Saint-Julien
François Lazarévitch
CD Alpha classics (281)
ISBN 3760014192814

Une découverte due au temps retrouvé du confinement. Vivaldi non pas réinventé ni même dépoussiéré. retrouvé. fasciné lors de ma première écoute, l'impression de vie et de joie qui court dans la partition du prêtre roux se révèle ici d'une manière inattendue. François Lazarevitch va encore plus loin que ces rénovateurs des années 80 qui firent joyeusement éclater la poésie et la puissance évocatrice des saisons après des années d'interprétations poussives, lentes et si peu vénitiennes parfois. C'est spectaculaire, original et jamais irrespectueux. Ceux qui connaissent Venise, sa lumière, ses parfums et ses bruits, son rythme aussi comprendront qu'on est peut-être avec cette interprétation au plus proche de l'état d'esprit du prêtre roux. Vivaldi n'a pas toujours été cet ecclésiastique davantage intéressé par la renommée de sa musique et les sequins qui allaient avec, se plaignant en permanence de maux imaginaires. Il a été jeune et joyeux, un ravi de dieu que tout enchantait et qui avait ce don de pouvoir transcrire ses émotion,de traduire ce qu'il voyait, sentait et entendait dans sa musique. "L'homme d'un seul concerto répété à l'infini" persiflé par certains, était tout simplement vénitien. Sa musique (du moins dans ses compositions profanes) est la traduction des bruits et des rythmes mêmes de Venise dans laquelle il passa presque toute sa vie. Quand on connait bien Venise au quotidien, il est impossible d'entendre du Vivaldi sans être soudain projeté dans la cité des doges ! Bref, voilà un disque qu'il faut absolument ajouter à votre discothèque. Vous n'allez pas en croire vos oreilles ! Le choc est rude mais quelle belle surprise. 
Pour y goûter, il faut évidemment faire abstraction de la version originale. L'ensemble est transposé en do majeur, au lieu du mi majeur que nos oreilles ont l'habitude d'entendre. C'est une toute autre couleur qui s'offre ainsi, mais on s'y fait vite et on aime ! La présence de la musette de cour (petite cornemuse) avec son bourdon rajoute au dépaysement et ça marche ! L’alternance spectaculaire des instruments solistes – tous joués par Lazarevitch – entraînent la première métamorphose de ces Quatre Saisons atypiques dans une version imaginée en 1739 par Chédeville. Tout cela est très frais et joyeux. Comme l'est Venise quand on s'y perd sans a priori - et loin des hordes de touristes qui semblent hélas revenir à la charge sans rien avoir appris du confinement ! 


Valerio Miedi
Dix hivers à Venise
Massot éditions, 2019
224 pages
ISBN 9782380352016
Quand le film est sorti, le roman de Valerio Miedi n'existait pas encore. Son auteur terminait sa formation de cinéaste à Rome et le scénario servait de grand oral pour l'obtention du diplôme. Ce film fascinant, drôle, poignant où Venise se montre dans son ordinaire, loin des lumières de l'été, presque laide parfois mais toujours fascinante. Elle sert d'écrin à l'amour naissant de ces deux jeunes gens à peine sortis de l'adolescence, elle a 18 ans et arrive de la terraferma un soir de novembre où elle a laissé son père. Elle a trouvé un maison isolée, sur une île tranquille, pour le temps de ses études. Lui a 20 ans. fasciné par sa première visite à Venise, il a décidé d'y faire ses études universitaires. Le long trajet en vaporetto, à la nuit tombée, va déclencher l'histoire de leur vie et accrocher le lecteur dès les premières pages, où l'auteur transcrit ce qui se passe dans la tête des deux protagonistes. Et nous voilà embarqués pour plus de deux cent pages d'émotion. Venise est omniprésente, peut-être encore davantage dans le film, à cause d'une lumière et d'une photographie très semblable habilement choisie pour rappeler que l'aventure dont nous sommes les témoins, se passe en hiver. pendant dix hivers d'affilée... Le livre et le film, nés ensemble dans l'esprit de Mieli, s'ouvrent un soir sous la pluie de novembre, avec une fille portant un lampadaire et un garçon avec une plante géante, un kaki chargé de fruits... Tout commence en fait pour ces deux-là. Lui, inscrit en droit pour plaire à ses parents, un peu dépité d'avoir loupé le dernier vaporetto qui l'aurait ramené à Venise, chez sa tante qui l'attendait avec une pizza, qui va rouler sa première cigarette lové dans le canapé de la maison humide où elle vient d'arriver ; Elle qui va partager sa chambre qu'un radiateur réchauffe et l'unique lit de la maison avec un garçon pour la première fois. Il ne va rien se passer. Juste un échange de paroles, drôle, entre eux. Ils vont partager l’unique lit de la maison. Très chaudement habillés. Entre l’humidité des murs, le courant ne passe qu’en petits échanges acerbes et délicats. Pas de coup de foudre. Dix ans du « ni avec toi, ni sans toi » s’entament sans que nous le sachions. Mais tout le mécanisme du destin s'est mis en branle ce premier jour. C'est le premier hiver. Le second débute par la description de leur nouvelle vie, chacun de leur côté. Camilla à la bibliothèque, Camilla et ses nouveaux amis, Camilla qui se promène dans Venise, fait du vélo au Lido ou à Pellestrina. Et Venise surgit au fil des pages, comme un rêvé pour ceux qui la connaissent peu, comme une réalité pour ceux qui sont familiers de ses places et de ses monuments... Et ainsi de suite au fil des pages sans qu'on ait envie de poser le livre. Lu dans babelio, la notice de l'éditeur qu'il faut remercier pour cette publication comme se doit de l'être Laurent Lombard qui a magnifiquement su rendre l'atmosphère du texte original : "Des jeunes années pas forcément perdues, où chacun des personnages tente de devenir adulte, et où chante l’imperfection de la vraie vie qui ne tombe jamais juste. Entre hésitation et rendez- vous manqués, leurs chemins se scelleront-ils enfin ? Un premier roman prometteur qui a pour but de faire connaître Valerio Mieli en France, mais qui est aussi un pari artistique. Alors que de plus en plus de livres sont adaptés au cinéma, ici, c’est le film qui a donné lieu à un roman. Dix Hivers à Venise permet de faire un lien entre la littérature et le cinéma, l’écriture scénaristique et l’écriture romanesque, et offre déjà de riches discussions interdisciplinaires."


Recette Gourmande : 
Broccoli fantasia dalla nonna
C'est une recette classique que j'ai goûté pour la première fois dans une petite trattoria aujourd'hui disparue du côté du ghetto dont les fourneaux étaient tenus par une vieille dame toujours affairée qui m'avait pris en amitié quand j'habitais calle dell'Aseo. J'ai eu la surprise de la trouver dans la bible que les lectrices connaissent sûrement, Il Cucchiao d'argento, la bible de la cuisine italienne parue pour la première fois en 1950 et sans cesse éditée depuis dans plusieurs langues. Ma recette habituelle est un peu différente puisque j'ajoute une aubergine que je fais revenir en même temps que les poireaux.
Ingrédients :  1 joli brocoli bien vert,  2 petits poireaux, 1 aubergine,  2 belles gousses d'ail  1 verre de vin blanc sec bio,  1/2 verre de crème épaisse,  fromage râpé (parmesan ou grana padano ou même Cheddar de qualité of course !) à volonté,  1 cuillère à soupe de farine, du beurre frais, huile d'olive,  sel  et poivre.
Mettre de l'eau à bouillir avec du sel ou un cube de bouillon, y blanchir les brocolis séparés en petits bouquets et laisser refroidir. 
Pendant ce temps, faire revenir l'ail, l'aubergine et les poireaux émincés dans de l'huile d'olive (deux bonnes cuillères à soupe voire plus selon la taille des légumes). 
Dès qu'ils deviennent transparents, retirer les gousses d'ail et ajoutez la farine, remuer. Laisser légèrement colorer. 
Arroser ensuite de crème fraîche épaisse, saler et poivrer et bien mélanger. 
Ajouter en dernier le brocoli, mouiller avec le vin, couvrir et laisser mijoter une dizaine de minutes. 
Mettre le tout dans un plat de cuisson beurré. Saupoudrer de parmesan fraîchement râpé, et ajouter des morceaux de beurre. Cuire au four préchauffé à 200 degrés jusqu'à ce que la préparation soit bien dorée. 
Au sortir du four, le gratin doit être doré mais pas sec. 
Servez  immédiatement sur de la polenta coupée en morceaux et recouvrir si vous aimez de l'ail préalablement haché. 
Ce savoureux gratin est parfait en plat unique avec une salade d'endives par exemple, mais aussi avec un poisson ou un rôti de viande blanche.