30 novembre 2005

Les brioches de Robert De Niro

Robert De Niro ha una faccia cupissima anche quando non recita. Era assolutamente di cattivo umore e anche ingrassato di almeno dieci chili, e vestito con una maglietta neanche pulitissima, e con le ciabatte. Ma era Robert De Niro e aveva intorno una specie di alone lucente di splendore/invidiabilità/fascino/charme, che non aveva nulla a che fare con niente di oggettivo, eppure c'era. Era un brutto uomo grasso e antipatico e irresistibile. Non tutti gli attori americani possiedono questa invidiabile caratteristica : i più sembrano ragionieri, baristi, banconisti di Mc Donald's. De Niro, no. De Niro ha carisma. Puè essere vestito da ragioniere, avere la faccia da banconista, ma è De Niro comunque. E c'era un vassoio di brioches.Allora è successo che De Niro si è mangiato prima una brioche, poi due, poi tre, poi tutte le brioches del vassoio ; e, arrivato all'ultima, ha sollevato lo sguardo, ha incrociato il mio (io facevo signorilmente finta di stare facendo colazione con un banconista di Mc Donald's) e ha detto, con la sua voce grave: "Do you mind?". E qui è successo che io, forse stremata dalla lunga compostezza che mi ero imposta, ho detto qualcosa come: "Veramente si", e lui si Ò messo a ridere (senza esagerare, diciamo una specie di vago sorriso accompagnato da baluginare di denti) e mi ha ceduto la brioche. Abbiamo cominciato a parlare : di brioche. Di Venezia. Del Festival del cinema. Del motoscafo del padrone di casa. E alla fine, mentre si alzava da tavola, De Niro mi ha chiesto se mi era piaciuta la mia brioche. Io avrei detto si, tranne che lui ha continuato a parlare senza darmi il tempo di rispondere. Ha detto che le donne vanno pazze per le brioches (lui le chiamava "croissants"); e anche che le donne sono pazze per tutte le cose dolci ; e che lui è una donna, perchè gli piacciono i dolci. E sembrava molto soddisfatto del ragionamento. Io, non so perchè, forse per l'evidente idiozia della conversazione, gli ho chiesto, a bruciapelo : "Ma lei non si stanca mai di dover fare De Niro?" E allora, per un momento, mi è sembrato vivo e vero e fatto di carne come tutti. Ha girato intorno al tavolo, mi è venuto vicino e ha detto : "Si, ma non lo dico a nessuno" e io ho avuto l'impressione che, per mantenere il segreto, mi avrebbe strangolato senza difficoltà. 
 Antonella Boralevi (1)
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Ce petit texte assez drôle de la Boralevi pour introduire mon sujet : les croissants. "Pâte abaissée en triangle et roulée sur elle-même pour former un croissant" dit un dictionnaire de cuisine. Cette pâtisserie très riche en beurre a été créée à Budapest en 1686 pour commémorer la défaite des turcs a été introduite en France par la reine Marie-Antoinette. Le plus souvent au beurre, on le trouve aussi fourré de chocolat, de pâte d'amandes ou de compote de fruits. Il peut aussi servir à préparer des sandwiches. Un croissant nature au beurre fournit 400 calories... Forum Italia faisait sur son site un sondage : "Come ti piacciono i Cornetti" (les croissants, tu les aimes comment ?) : nature, à la crème, à la confiture ou au nutella. Une majorité écrasante d'italiens (mâles en général !) ont voté pour le nutella. 
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Je les suis dans leur choix. Pour le plaisir qu'apporte un délicieux croissant à la pâte onctueuse fourré de la fameuse crème à la noisette (et non pas de crème au chocolat) le dessus délicatement glacé au sucre comme on en sert à Rome ou à Naples, le matin avec un cappuccino... Un petit moment de paradis. Les petits croissants bien rondouillards et tellement onctueux de Rosa-Salva à Venise, avec juste assez de crème pâtissière pour répandre sur le palais une douce sensation qui se mêle divinement à l'arôme du café macchiato et plus simplement tous ceux qu'on vous sert dans n'importe quel bar entre le café de la gare Santa Lucia et la Piazza... Ceux qu'on déguste enveloppés dans une petite serviette en papier avec le logo du café imprimé dessus, debout en buvant un café bien chaud l'hiver, en attendant le vaporetto... Les cornetti (on dit aussi "brioche" en Italie)bien chauds du petit boulanger de la Lista di Spagna, le premier ouvert le matin dans tout Venise, quand la nuit se retire à peine, et dont les fours répandent un parfum merveilleux jusqu'aux Santi Apostoli... 

Cette odeur que j'associe depuis toujours à la vision que j'eus le premier matin de mon premier séjour seul à Venise : vers sept heures du matin, partant pour rejoindre mon cours d'italien à la Dante Alighieri, à l'Arsenal, je croisais un jeune garçon d'une quinzaine d'année, tout de blanc vêtu, les cheveux longs et ondulés comme dans les tableaux du Carpaccio. Il portait en équilibre sur la tête un grand plateau de tôle rempli de croissants fumants. Il avançait ainsi, devant moi, montant et descendant gracieusement les marches des ponts, en direction du Rialto, en sifflotant. Je pensais à cette scène du film de Lionel Bart, "Oliver!"Mark Lester se promène avec Jack Wild au milieu du marché de Londres par un beau matin d'été... 

Pendant trois semaines, je croisais presque chaque jour cet enfant joyeux qui portait avec tant de grâce son précieux chargement de brioches. Un matin, alors que je sortais de la ruelle où se trouvait la maison où j'habitais, nous nous sommes retrouvés face à face. Souriant, l'enfant a attrapé un croissant qu'il m'a donné ; "ciao" me lança-t-il en reprenant sa route. J'ai encore le goût de ce croissant dans la bouche, je sens encore l'air qui était très doux en ce matin d'été,je revois la lumière très pure et le décor, le pont des Guglie, le palais Labia et San Geremia, à sept heures du matin... Nous sommes devenus ensuite assez bons amis. Le croissant du jeune livreur devint un rite matutinal. Il s'appelait Paolino et venait avoir quinze ans. C'était le fils du patron. Il fornaio di Cannareggio. Je me demande parfois ce qu'il est devenu. Est-il toujours livreur de croissants ou bien est-ce lui qui à son tour prépare ces délicieux cornetti parfumés ?

(1) : Pour les non italianophones, Antonella Boralevi est une femme assez inévitable en Italie. Florentine vivant à Milan, elle est de toutes les fêtes, de toutes les émissions télévisées où elle apparait comme la passionaria de la cause féminine bon ton. Ultra-mondaine, elle écrit des romans sirupeux qui ont du succès. Elle sait se mettre en avant et on la voit partout en compagnie des plus grandes célébrités. Elle a de l'esprit. Elle est drôle et a beaucoup d'ennemis.

Je n'habiterai jamais assez Venise...

de Paolo Barbaro
 
..."Ville du futur", écrivent, sur Venise et les îles, mes amis spécialistes. Qui, bien sûr, habitent ailleurs, viennent ici une fois par an. Ils expliquent : circulation bien répartie entre rues et canaux; regroupement par insulae, vie de quartier, tout autre chose qu'à Milan.
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C'est possible. Mais la circulation, je ne la vois pas ; îles ou insulae sont à la fois délabrées et englouties ; vie de quartier, il n'y a pas un chat. Est-ce vraiment ça, la ville du futur ? Oui, une présence, il y en a une, là au coin, la dernière qui attend (les autres sont déjà en Amérique) : l'orbite gauche est vide, l’œil droit a été peint par un fou... Elle vacille, ma dernière statue, sous les coups de la bora. Le vent arrache la peau, s'engouffre entre les murs resserrés, force les entrées du dédale. Entrer ou renoncer ? Je touche le mur de brique, friable, tendre et humide : l'accès s'ouvre, nous aspire. C'est bien elle, la ville "sex-femelle" d'Apollinaire et de tous ceux qui l'effleurent avec un peu d'amour, le soir qu'il faut. "Soir dément", comme on dit ici, froid et désert : un quelconque dimanche d'hiver, première lune du nouveau janvier.
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Un restaurant à moitié ouvert ; sans enseigne ni publicité. A l'intérieur, guère plus qu'une soupente : dominé par deux femmes de l'île, énormes, la voix rauque, toujours en mouvement, des mains comme des battoirs. Des tables de bois, de vieux buffets, une photo de groupe avec les drapeaux des régates : la vieille auberge que nous croyons disparue. Sur le banc, de petits poissons frits, de la polenta, du vin blanc. Malgré le tourisme, quelque chose demeure, pour la raison que c'est une ville démentielle, selon les spécialistes : malgré des millions de "présences", elle n'est pas encore touristique au sens propre, logique, occidental. Les plus beaux soirs de l'année - ceux d'hiver -, elle se libère, prise dans une sorte de coma, inhospitalière ; en rien touristique. Le maximum de la désolation est atteint au moment des fêtes plus populaires : entre Noël et le nouvel An - ni un bateau, ni un café, ni un WC, ni un théâtre, ni un cinéma. Le résultat est la totale disponibilité - plus besoin de réserver - durant des jours et des nuits, d'une ville entière, fantomatique, eau et pierres, tout compris. La dernière du monde, habitée juste ce qu'il faut : pour ne pas vous laisser tout à fait seul, quelqu'un continue à allumer la lumière, ça et là dans les maisons. 
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De la fenêtre de l'auberge, je suis du regard deux gamins dehors, dans l'obscurité, sur le bord de l'eau : ils vont et viennent sur la pointe des pieds, sans but et sans interdiction. Ils s'arrêtent où cela leur chante, ils regardent, éblouis : jeux superposés de rives, grands palais blancs, campaniles morts. Désespoir pour cette infinité de choses à voir, tourment pour celles que je ne verrai jamais. Je n'habiterai jamais assez Venise. Tout à coup, selon les deux énergumènes, "c'est l'heure" ! Il faut sortir par la porte de derrière : on ferme, on ferme... Je m'enfonce dans de petites cours de prison, je réapparais le long des arches sonores. Dans le noir, tout se découvre : les pierres gonflées, soulevées et comme éclatées, les murs ruinés, les couches superposées du temps et de l'incurie ; chaque cour a son désastre. Un peu plus loin, une suite de palais, sans une lumière : au-dessus, de petites arcades, bancales ; combien de gens y ont-ils dormi tranquillement et y rêvent toujours, malgré ces trous lépreux. Tandis que, sur l'autre rive, les voix se précisent : voix slaves, de femmes, russes peut-être. Elles suivent d'étranges cercles comme dans les figures d'un ballet : jeunes ou pas, elles aussi essayent. Et se perdent. 
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Une ombre me précède, à présent ; puis se retrouve à mes côtés, me suit. L'homme observe porte après porte : il cherche un numéro, explique-t-il, communal. Mais ici, ce n'est pas le lieu où trouver des numéros, qui forment l'essence du monde moderne ; communaux ou pas, les numéros continuent à monter ou à descendre, en avant et en arrière, sans logique : à Venise, ils augmentent avec les années, ou avec les siècles, et non en suivant les rues. Celui qui arrive en premier a son numéro en premier; comme au paradis ou peut-être en enfer. Mais alors, demande l'ombre à elle-même, pourquoi perdre du temps, pourquoi continuer ? Et un instant après : quelle année était-ce ? Nous ne cherchons plus un numéro, nous cherchons une année, ou un fil. Et alors, passe un couple enlacé : le fil, eux, ils l'ont trouvé. On dit que les amours à Venise sont brèves ; en tout cas, à ce que l'on voit, elles sont intenses. Maintenant, nous nous suivons un peu tous : eux deux, l'ombre, les deux jeunes gens, les femmes russes, les numéros de maison, tous attirés par un son, une flûte, flûte enchantée, dans la profondeur des calli... Quelqu'un s'arrête sur le pont, écoute. Tout comme un autre en bas sur la barque, du canal : nos sosies, dans l'eau. La musique, c'est Mozart, sous les murs de la Fenice : la flûte se répand dans la ville silencieuse, nous fait revenir à l'esprit - nous fait espérer - un printemps dans ce soir d'hiver.
Extrait de "Lunaisons vénitiennes" (Éditions la Découverte, 1992).

Paolo Barbaro, Ennio Gallo de son vrai nom, est originaire de Vénétie et vit à Venise. Comme nombre d’autres écrivains italiens réputés, citons ici Primo Levi ou Emilio Gadda, Paolo Barbaro partage sa vie entre l’écriture littéraire et l’exercice d’une profession technique, il est en effet également ingénieur spécialisé en hydraulique. Ce qui du reste explique de son angle d’attaque de Venise qu’il explore depuis les années 1980 à travers l’écriture littéraire. Lunaisons vénitiennes (La découverte 1992; 10/18, Odyssée 1997) est l’exploration poétique de Venise durant une année. A raison de deux chapitres par mois, il explore les paysages et lieux de la cité des doges, îles, campi, ponts, quais ... avec une attention particulière aux problèmes écologiques de la lagune. Aussi n’est-ce pas la Venise touristique qui s’expose ici, mais une Venise au quotidien, avec ce qu’elle peut aussi avoir d’âpre, de froid et d’inhospitalier. Paolo Barbaro nous invite à porter sur Venise un regard plus responsable.

28 novembre 2005

La Cité des Anges déchus

Un lecteur me demande ce que je pense des hypothèses émises par un auteur américain, John Berendt, dans son dernier ouvrage "The City of falling angels", sur les vraies raisons de l'incendie de la Fenice... Cela me donne l'occasion d'aborder ce sujet. J'ai vécu dans ce théatre, dans la salle, dans les foyers, dans les loges, de nombreux moments de ma vie vénitienne et c'est un lieu que j'ai beaucoup aimé. Il n'a pas retrouvé, en dépit de sa nouvelle splendeur toute viscontienne, l'âme qui le caractérisait. L'uniforme des ouvreurs a changé, le phénix de bois doré qui ornait les panneaux d'afficage a disparu et tout y trop neuf, trop poli. Trop américain. Mais laissons le temps faire son ouvrage et gageons que bientôt les étudiants se donneront à nouveau rendez-vous le soir tard sur les marches pour boire un dernier verre et fumer une cigarette si Monsieur Berlusconi n'impose pas son couvre-feu... 

A Venise, finalement, on aime peu Cacciari. C’est un intellectuel. Un penseur. Un philosophe qui cite Saint Augustin, Wittgenstein ou Simone Weil. Un spécialiste de la pensée négative, anti-dialectique. De plus, il est de gauche et se pose naturellement en résistant au fascisme rampant de la clique Berlusconi comme à la triviale perfidie de la gauche traditionnelle italienne. C’est un homme de cœur aussi. Et de convictions. Il n’y en a plus beaucoup en Italie, pas plus qu’ailleurs en Europe. Lorsque en 1996, la Fenice a brûlé, les rumeurs ont circulé, plus rapides que les flammes et les nuages de cendre qui se sont répandues sur la ville pendant plusieurs jours. Ceux qui étaient à Venise à ce moment là s’en souviennent encore. 

L’incendie arrivait fort à propos. La ville avait perdu depuis longtemps son opéra et les spectacles de qualité se faisaient rares. Cette inévitable décadence liée au coût devenu démesuré du fonctionnement artistique et technique de l’opéra devait être enrayée. Cet incendie allait permettre non seulement de rénover la Fenice de fonds en comble et bien plus rapidement que ce qui était initialement prévu (coût total : plus de 85 millions d’euros !). Le monde allait s’émouvoir une fois de plus et on se battrait pour participer à la sauvegarde de Venise. Les millions afflueraient de partout… On prétendit alors, surtout - curieusement - dans les milieux opposés à l’administration Cacciari, que cet incendie était une grande chance pour le maire… Quelle aubaine : de l’argent, de la publicité... De quoi reconstruire vite et avec de grands moyens. 

“Everybody is acting in Venice” disait John Berendt dans une interview à une radio de New York. C’est le romancier qui parle. Certes la renaissance de la Fenice – pour la deuxième fois – est une gageure pour la ville. Un opéra de renommée internationale dans une ville que l’on dit mourante mais qui n’est que vieillissante est un outil important. L’auteur a saisi cet enjeu. Il a saisi aussi les bavardages des chauffeurs de taxi et des vénitiens qu’il a approché. Certains de ses personnages sont attachants comme le proche voisin de la Fenice, le Signor Archimede Seguso, Maître-Verrier dont la maison n’est séparée de la Fenice que par un étroit canal et qui regarde dans le livre le théâtre brûlé toute la nuit avant de se rendre à son usine de Murano pour créer une ligne de verrerie pleine de ces couleurs uniques que l’on discerne dans les flammes d’un incendie et qu’il baptisa Fenice… La comtesse Marcello, belle-fille de celle dont je vous ai parlé à plusieurs reprises, et qui fait le lien à Venise avec cette association américaine bien-pensante et luxuriante la "Save Venice inc." genre d'Internationale ultra mondaine de la bienfaisance, qui veut faire le bien de Venise comme autrefois les gentils colons prétendaient faire le bonheur des colonies qu’ils pillaient. Tout ce petit monde pour qui Bush Jr. est un grand homme et Berlusconi le héros sauveur de l’Italie reconnaissante, ne pouvait que déverser des torrents de médisance sur une administration qui fait ce qu’elle peut pour maintenir la vie à Venise en dépit des hordes de touristes. Car comme Berendt a su l’écrire, là est le problème de la Cité des doges : maintenir la vie quotidienne, les épiceries, les boucheries, les bureaux de tabacs, les écoles, les salles de sport, les foyers d’anciens parmi les pizzerias et les boutiques de souvenirs fabriqués par tonnes à Taïwan… 
Non, il n’y a pas eu d’autre complot à Venise que la mauvaise décision de deux ouvriers en retard sur leur chantier qui ont cru camoufler leur incompétence devant l’ampleur du travail confié, par un petit sinistre vite oublié. Ils ont gagné la prison pour de nombreuses années. Ludovico de Luigi aura trouvé des sources d’inspiration nouvelles pour son art vieillissant. Les Marcello continueront de défendre leur patrie avec leurs moyens. La ville continuera d’essayer de subsister et les barbares, sans fin poursuivront, inconscients, leur minutieux travail de destruction, à coup de canettes de coca, de papiers gras et de mauvais goût. L’odeur de cendre que John Berendt a respiré au lendemain de l’incendie se répand dans ses pages comme un parfum de mystère et d’obscurité. Un excellent ouvrage écrit par un très bon investigator mais un ouvrage très W.A.S.P. (White Anglo Saxon Protestant) : entre ses lignes, ne lit-on pas finalement"we are so superior"... et arrogants...

Le site d'un verrier parent d'Archimède et qui commercialise - très cher - une collection de pièces à l'imitation des verreries du XVIIIe pour la Save Venice inc. : http://seguso.com/. Le site d'Archimede se limite sauf erreur à son adresse et ses lignes téléphoniques: http://aseguso.com/en

Je ne résiste pas au plaisir de vous citer, en guise de conclusion, un mot d'humour qui courut au Conservatoire Benedetto Marcello, le lendemain de l'incendie. Au-delà de la dérision, tous les jeunes artistes vénitiens furent très émus, choqués parfois jusqu'aux larmes par l'évènement. Mais, l'humour potache prend toujours le dessus : Cela se passait pendant le cours de quartetto, le lendemain matin :"Lo sai che ieri alla Fenice c'è stato un barbecue?" (vous saviez que hier à la Fenice ils ont fait un barbecue)... 

L'essentiel maintenant, c'est que la Fenice, à nouveau, soit sortie de ses cendres. 



27 novembre 2005

Arrogances, escroqueries & canulars...

Je viens de revisionner les épisodes des "Rois maudits" de Maurice Druon, dans la nouvelle version de Josée Dayan. Il y aurait selon moi beaucoup à redire sur le parti pris de la réalisatrice à théâtraliser l’œuvre avec des décors fantastiques reproduisant un Moyen-âge sombre et onirique où certains personnages ont du mal à faire croire à la réalité de leur existence. Mais là n'est pas mon propos. Combien cette histoire me fait penser à notre monde... Sombre époque en vérité que celle des derniers capétiens. Mais elle est si peu éloignée de la nôtre... Des gouvernants avides, arrogants, intéressés à garder ou à conquérir le pouvoir, des intrigues de couloir, des révolutions de palais, des êtres faux, vils. Le peuple méprisé, oublié. Et l'argent qui domine tout et empoisonne tout. Décidément, l'homme n'a jamais rien appris. Il n'a jamais tiré aucune leçon de l'histoire et tout toujours recommence... Que nous apprêtons-nous à revivre ? L'invasion des barbares et des gentils ? La guerre de cent ans ? la conquête de l'Amérique espagnole ? La révolution française ou celle de Russie ? De nouveaux totalitarismes impitoyables et dévastateurs ? Dieu seul sait où la bêtise humaine va mener maintenant l'humanité....

26 novembre 2005

Venise : Promenades en noir et blanc

C'est vrai que le noir et blanc sied bien à Venise. Voici quelques clichés saisis ça et là. Au gré de notre promenade, redécouvrons ensemble la Venise mineure... N'hésitez-pas, chers lecteurs à m'envoyez vos clichés avec la mention à y faire figurer.



 






















16 novembre 2005

Conseil d'écrivain...

Voici un texte que j'aime beaucoup de Witold Gombrowicz paru dans le mensuel Zycie Akademickie en 1954. C'est la réponse de l'écrivain polonais à une enquête sur la jeunesse polonaise en exil.

"[...] La littérature est extrêmement facile : c’est pourquoi elle est extrêmement difficile. Un récit, un poème, un roman – rien de plus simple, n’importe quelle ménagère en est capable. Mais de là à pénétrer sur ce terrain où la parole devient incisive...
Pour y parvenir, voici ce que je vous propose : aucune docilité, aucune modestie. Cessez d’être des petits enfants sages. Soyez présomptueux, arrogants et désagréables. Une bonne dose d’anarchie et d’irrespect absolu vous serait utile. Soyez également délicats, narcissiques, hypersensibles, égocentriques et égoïstes. Et puis, attrapez aussi quelques maladies chroniques. En outre, soyez fantaisistes, irresponsables, ne craignez pas la bêtise et la bouffonnerie. Sachez que la crasse, la maladie, le péché, l’anarchie sont vos aliments.
Et si mon conseil vous paraît par trop paradoxal ou peut-être malsain, consultez n’importe quelle biographie d’artiste. L’art n’est pas l’œuvre de charmeurs polis sous tous les rapports, c’est l’affaire d’hommes dramatiques. On peut écrire des nouvelles et des poèmes d’une autre manière, mais …
Trad. par Ch. Jezewski et D. Autrand


posted by lorenzo at 22:38

14 novembre 2005

Acqua alta à San Marco ?

Aqua alta à San Marco lors d'une récente grande marée automnale ? Non. Les grandes eaux pour nettoyer la piazza chaque matin... La nouvelle invention d'une administration délirante ! certainement pour noyer plus vite la ville et satisfaire les romantiques invétérés qui vénèrent l'idée de la mort de Venise !  
(Envoi et commentaire de Sophie F. de Bruxelles)
 
On parle bien de canons à pluie dans les villes touchées par la sècheresse et les canons à neige existent depuis belle lurette pour faire venir les vacanciers. Pauvre monde !

posted by lorenzo at 23:35

TraMeZziniMag Galerie (1)

REFLETS & COULEURS
Quelques aquarelles d'artistes 
d'hier et d'aujourd'hui
dans ma galerie d'art virtuelle



La galerie TraMeZziniMag, pour sa première exposition virtuelle, vous présente une série d'aquarelles de différents artistes et de différentes époques. Certains artistes sont célèbres, d'autres totalement inconnus, parfois amateurs. Ils ont tous en commun l'amour de la lumière et cette perception de la couleur que l'on reçoit à Venise quand on laisse son regard se remplir des reflets et des nuances du soleil ou de la pluie sur les pierres, les briques; des effets du ciel et des nuages sur l'eau des canaux et l'éclat des vitres aux fenêtres des palais... L'accrochage n'est pas encore très au point. Mais laissez-vous porter par le charme de ces œuvres certes mineures mais toutes très poétiques. Dans l'ordre : Jeno Koszkol, Jean Commere, Patrick Mc Donnell, Victor Lanz, John Philip Sargent, Sharon Carson, Childe Hassam, Esteban, Robin Durant, Nick Hebditch, Otonello, et bien sûr, le plus grand : William Turner,
 
 
















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Je remercie les auteurs des différents sites qui présentent certaines des œuvres exposées dans la galerie aujourd'hui et j'espère n'avoir oublié ni écorché aucun nom.



Le campiello, le site de notre ami Antoine a aussi une galerie d'aquarelles souvent très fraîches. je vous le recommande autant pour les œuvres présentées que pour ses commentaires et liens sur le thème de la ville. Et puis, l'adresse semble bonne vue la file d'attente pour loger dans cette adorable petite maison donnant sur un canal tranquille, loin des touristes :www.campiello-venise.com











posted by lorenzo at 23:29

13 novembre 2005

La peur a changé de camp par Bertrand Renouvin

Devant les récents évènements qui ont fait se tourner les regards du monde entier vers les banlieues françaises, je ne résiste pas à l'envie de vous communiquer cet excellent éditorial de Bertrand Renouvin dont les réflexions et les commentaires s'avèrent terriblement justes et efficaces, paru dans "Royaliste", le 3 octobre dernier. Ce journal de réflexion, totalement indépendant, est lu par des gens de tout bords. Je vous en recommande la lecture, roborative et tonifiante. Médication vraiment nécessaire devant tant de journaux langue-de-bois-et-leur propagande parisianiste...
"Dans le métro parisien, de grandes affiches nous informent de la publication d’un livre dont les médias disent grand bien : « La société de la peur », d’un certain Christophe Lambert. Renseignement pris, cet auteur massivement promu est président de Publicis Conseil France et ami de Nicolas Sarkozy.

Comme nous sommes dans le champ de la communication politique, il me paraît de bonne méthode de ne pas lire d’emblée l’ouvrage et de prendre son titre comme slogan ou, au mieux, comme symptôme des représentations mentales de l’oligarchie.
Le thème d’une France apeurée par les « réformes », repliée sur son modèle social, ennemie du risque et affolée par la mondialisation est inscrit depuis belle lurette sur les fiches argumentaires de la classe dirigeante.


Avec d’autres, nous avons dénoncé cette tentative d’intimidation du peuple français, d’autant plus abjecte qu’elle émane de hauts fonctionnaires protégés par leur statut, de capitalistes jouissant de leur fortune, de politiciens plus ou moins corrompus et entourés de gardes du corps, de riches journalistes vivant avec les riches. C’est sans doute faire preuve d’un populisme vulgaire que de rappeler que la promotion de la précarité par le « contrat nouvelles embauches » est faite par Jean-Louis Borloo, propriétaire d’un palais à Marrakech, et que les émoluments du président de Publicis Conseil le mettent à l’abri du besoin.


Inutile d’insister cependant. Le cynisme des oligarques est de notoriété publique, leur luxe s’étale dans les gazettes spécialisées, leurs techniques de manipulation provoquent de franches rigolades.


Ils croient que nous sommes trop bêtes pour saisir la subtilité de leurs manœuvres et la férocité de leurs appétits. Tragique erreur – de celles qui vous conduisent droit au réverbère ! Les faits et gestes des dirigeants sont scrutés chaque jour, et d’autant plus facilement que ces messieurs et ces dames adorent se produire sur les écrans de télévision.
Les publicitaires et les journalistes de cour ne comprennent pas qu’ils montent chaque jour des spectacles obscènes – dont ils font partie. Ils ne voient pas que notre problème – celui des « gens », celui des « beaufs » - ce n’est plus la peur mais la haine qui menace de nous emporter et qui ferait échouer la révolution démocratique à accomplir.


La classe dirigeante ne voit rien, ne comprend rien mais elle sent le danger. Sa peur est encore diffuse, elle la refoule lorsqu’elle se laisse surprendre par un vote de rejet, par un mouvement de colère, par l’effet d’un scandale qu’elle n’a pas su camoufler.


La peur a changé de camp. Le phénomène est manifeste depuis le soir du 29 mai dernier. La violence inouïe de la réaction des partisans de la « Constitution », succédant aux folles insultes dont ils nous ont accablés pendant la campagne, ne tient pas à l’échec d’un projet de traité qui n’avait pas passionné l’oligarchie pendant les discussions préparatoires. L’échec du référendum a été ressenti comme le signe d’une remise en cause radicale d’une classe dirigeante désormais privée de ses alibis. Lorsque Jean-Marie Le Pen servait d’instrument grossier et inefficace à la protestation populaire, les oligarques pouvaient se nimber de morale démocratique. Ils sont maintenant confrontés à un rejet politique, durci par la lutte de la classe des salariés contre la caste possédante. Celle-ci devine qu’elle ne doit pas se préparer à une alternance tranquille, avec pertes provisoires de postes et de prébendes heureusement compensées par de confortables situations dans le secteur privé : c’est l’ensemble du système oligarchique qui est menacé. Non seulement la direction de l’UMP, les chiraquiens, François Hollande et sa fraction, mais aussi les patrons du Medef, les éditorialistes et les experts médiatiques, les féodalités régionales et municipales, diverses clientèles organisées en maintes officines…


La peur de perdre, de tout perdre, gagne le petit monde de privilégiés. Elle va paralyser les esprits, déjà en proie au déni de réalité, et nouer les ventres. Pour l’insurrection qui se prépare, sachons raison garder."

Bertrand Renouvin


Avec l'aimable courtoisie du journal Royaliste

posted by lorenzo at 23:51

Roberta di Camerino

J'ai eu le privilège entre 1981 et 1985 de rencontrer la célèbre Roberta di Camerino, grande dame de la mode italienne âgée aujourd'hui de 85 ans. Giuliana Coen, de son véritable nom, a commencé pendant la guerre à créer des sacs et des vêtements. revenue à Venise après l'armistice, elle fonda sa maison de couture et e rendit célèbre en créant des modèles devenus fameux, comme le fameux sac Basonghi, adopté par la Princesse Grace puis par de nombreuses célébrités américaines et italiennes. 
 
SAS La Princesse Grace de Monaco à la une de Europeo, avec la borsetta Basonghi en 1959
Elle dessinait sans arrêt et j'allais souvent chez elle, dans son palais, magnifique bâtisse du XVIème siècle, où se croisaient des stylistes, des créateurs de tissus, de jeunes artistes et des hommes d'affaires pas toujours recommandables. C'était l'époque de la loge P3, des mafieux recyclés dans la politique internationale, des politiciens affairistes. Il y avait des gardes du corps à l'entrée. Giuliana était toujours affable. J'étais un peu au début considéré comme le grouillot de la maison d'édition Graziussi. Puis, à force de rencontres, de conversations et surtout après plusieurs soirées à la Fenice ou au Palais Clary, chez le consul, Giuliana, commençant de me prendre en considération, se prit d'amitié pour moi. Contrairement à son mari, Adalberto Sansone qui s'entêta toujours à m'apostropher avec l'épithète (assez péjoratif dans la hiérarchie des titres italiens) de "geometro" pour marquer je ne sais quelle différence... Giukiana me parlait de mille choses, et j'assistais souvent à des scènes truculentes entre son mari, ses assistantes et elle. Bonne fourchette, c'était aussi une excellente cuisinière et autant que je m'en souvienne, elle était membre de notre Academia della cucina italiana, ancêtre du mouvement Slowfood dont je vous reparlerai. Nous avons publié un très joli portfolio en très petit tirage aujourd'hui rarissime, où la Camerino présentait une douzaine de croquis ornés de son célèbre R pour Roberta. La maison continue sans elle, dans le même esprit, avec beaucoup de panache et un peu plus de modestie peut-être, après quelques années sombres. Son logo est présent aux quatre coins du monde mais reste peu en vogue en France.

11 novembre 2005

Trovar casa a Venezia *



Quand on vous dit qu'il est vraiment difficile pour les vénitiens de trouver à se loger à Venise...Tout le monde s'arrange comme il peut. Même un trou minuscule est devenu précieux. Sur la photo, communiquée par il sior Stefano du site www.Vanessia.com, un mini-appartement facilement transportable et déménageable... Cave canem. 

 posted by lorenzo at 23:38

A Bordeaux aussi, il y a un bien beau marché...

Je vous parlais hier des marchés en plein air de Venise. celui du Rialto, le plus important, le "ventre" de la ville, et des autres "marchés de proximité", pour emprunter le langage politico-administratfif. Rien ne peut les remplacer en dépit des normes européennes qui imposent de plus en plus de critères fort coûteux et souvent peu adaptés à la réalité quotidienne et locale, telles les vitrines réfrigérées, les marchandises sous protection plastifiée, les emballages stériles. On en discute autant à Venise qu'à Bordeaux, à Langon ou à Notting hill...
A Bordeaux justement un grand marché traditionnel a lieu depuis la nuit des temps sur la place Saint Michel, le samedi matin. Situé à deux pas des halles, "les Capucins", il s'étend sur toute l'esplanade qui entoure la très belle église Saint Michel et son campanile gothique en bien mauvais état mais très prisé des touristes. Chaque samedi donc de nombreux stands proposent à une clientèle très diverse fruits et légumes, volailles vivantes, oeufs frais, viandes et charcuterie, miels et confitures, mais aussi du vin, des fleurs, du pain et des pâtisseries. Bref tout ce qu'on s'attend à trouver sur un marché. Comme à la campagne. Car nombreux encore sont les maraîchers qui viennent vendre leur propre production : choux, poires et pommes, poireaux et oignons, herbes frâches, salades et fleurs du jardin. Le muscat ne vient ni d'Espagne ni des rives orientales de la Méditerranée, il arrive souvent de Macau ou de Parempuyre. Bien sûr beaucoup de stands s'approvisionnent au Marché de Brienne, le centre d'approvisionnement en gros et leur marchandise arrive d'Israël ou du Brésil. Mais il y a encore et pour combien de temps de vrais cultivateurs qui arrivent dès 5 heures du matin et déballent leur marchandise souvent pleine de terre et de paille. La marchande de volaille termine de peler les lapins, on pèse les dindons et les poules avec des balances à la romaine. Un vieux monsieur édenté vend uniquement des oignons, des noix, de la menthe et du persil. Tiens, cette semaine il a des carottes. Elles sont énormes. Pas une n'a la même taille. Elles sentent bon. Non loin de là, de l'autre côté de la Flèche (nom donné ici au campanile qui fut longtemps le clocher le plus haut de tout le sud de la Loire et que Louis XIV rabaissa comme il voulait rabaisser l'arrogance des bordelais), ce sont les "textiles" : camelots du roi et marchands de tissu, de bimbeloterie, de vêtements, d'articles de vaisselle, mercerie... On y trouve de tout.
L'ambiance est bon enfant. Des musiciens roumains rivalisent de talent dans l'espoir d'une pièce. Quelques clochards sans âge dorment sur des caisses vides en attendant de pouvoir ramasser ce qui sera tombé par terre et restera comestible. On se réchauffe en buvant un café chaud ou en mangeant des frites. La marchande de merveilles montre ses doigts brûlés par la friture et vous offre toujours quatre ou cinq pièce de plus que la douzaine achetée.
Quand j'étais adolescent, on ne parlait sur ce marché que portugais ou espagnol. Aujourd'hui, la plupart des chalands sont arabes et les cafés autour de la place servent du thé à la menthe. Je me souviens de femmes très brunes, en jupons très colorés qui portaient les paniers sur leur tête, des stands avec des chevreaux vivants, des chatons et des chiots. Il y avait aussi un fromager qui nous faisait goûter chaque samedi un cantal onctueux comme je n'en ai jamais plus retrouvé... La rumeur dit que la Municipalité veut chasser les marchands parce qu'à cinq cent mètres les halles ont été confiées à une société privée qui doit rentabiliser son espace. Ainsi, deux marchés se confrontent et se tournent le dos au lieu de se développer de concert. Déjà les emplacements qui se libèrent suite à un décès ou un départ à la retraite ne sont pas reproposés en dépit des demandes. La ville il est vrai a ouvert ces dernières années plusieurs nouveaux marches de plein air : le jeudi, il y a le marché biologique né sur la jolie petite place Saint Pierre et qui s'y trouvait trop à l'étroit. Il a rejoint l'emplacement d'un autre marché devenu célèbre ici, le marché du Colbert. Situé en face du croiseur "le Colbert" (désarmé et devenu un musée flottant qui fait couler beaucoup d'encre à défaut d'être coulé par ses détracteurs...). C'est un marché du dimanche où se retrouve tout le monde : étudiants et bourgeois, intellectuels et nouveaux-riches, snobs et artistes. On peut y déjeuner d'huitres et de viandes rôties (la daube de taureau au moment des corridas est un monument), on vient y boire le verre du dimanche et savourer d'excellents cannelés... Les habitants de la périphérie ont aussi leurs marchés et puis il reste quelques vestiges des marchés couverts de quartier : aux Chartrons, derrière le Palais Gallien, celui du cours Victor Hugo, non loin de Saint Paul... Rien ne remplacera l'atmosphère incomparable de ces lieux de vie où tout le monde se retrouve, tous réunis par la joie de bien manger, par le goût des bonnes choses, un appétit d'authenticité et d'humanité... Allez ressentir tout cela dans un hypermarché Carrefour ou Auchan...
posted by lorenzo at 14:07

10 novembre 2005

Le véritable maître de Venise




"Venise; tes ombres ont été les gardiennes de tes premiers trésors : palais et leurs opulences, églises et leur faste, Arsenal et son orgueil. Elles t'ont sauvée de toi-même et de l'envie des autres. Les amants sont venus à l'encontre de la ville sur l'eau - une ville en l'air n'étant pas encore érigée. Nul pouvoir, pas même celui des doges, n'égale celui de ton passé. Et les lions de Saint-Marc ne se sont pas prosternés devant les autres saints. en ton sein a germé la semence de Rome et de Byzance, de l'Europe et du Levant, d'un Occident sans repos et d'un Orient languissant."   

Predrag Matvejevitch, 
L'Autre Venise
traduit du croate par Mireille Robin et l’auteur
Fayard, 2004



posted by lorenzo at 21:51

09 novembre 2005

Faire son marché à Venise

Dans tous les pays du monde, à la ville comme à la campagne, il y a des marchés. L'atmosphère y est souvent très roborative. Les plus chagrins se dérident au milieu des étals de fruits et de légumes, parmi cette foule bon enfant le plus souvent qui traîne, regarde les marchandises, compare, discute. Nulle agressivité sur un marché, ce n'est pas comme dans ces grandes surfaces impersonnelles ou derrière son caddie, la ménagère énervée part en guerre contre ceux qui hésitent dans les rayons, contre la caissière trop lente ou le produit qui manque bien sur quand on en a besoin. 

A Venise, plus encore qu'ailleurs, aller faire son marché est un réel plaisir. D'abord parce que on se retrouve vite hors du temps : pas de camion, d'odeur de tuyaux d'échappement, d'embouteillages. Lorsque vous habitez de l'autre côté du grand canal, le meilleur moyen d'y arrivere st de prendre le traghetto, ces gondoles avec deux gondoliers qui vous transportent d'une rive à l'autre pour quelques centimes depuis mille ans. Il y a aussi le pont du Rialto toujours gorgé de monde comme il l'était déjà au Moyen-âge. Les ruelles sont remplies de monde et les marchands de fruits, de légumes, les bouchers, les poissonniers, les charcutiers rivalisent d'ingéniosité pour présenter leur marchandise aux vénitiennes tirant leur chariot. Mais d'autres lieux plus paisibles abritent aussi de petits marchés : le campo santa Margarita avec un des meilleurs poissonniers de la ville et un fleuriste sympathique, la barque delle erbe à deux pas, près du pont des Pugni de San Barnabà, les marchands des quatre saisons de la Lista di Spagna, ceux du campo Santa Maria Formosa, ceux encore de Castello, sur la Via Garibaldi... Un univers vivant, pittoresque où l'on trouve une marchandise qui échappe encore aux règlements imbéciles établis par les fonctionnaires obtus du Parlement européen.
J'ai connu aussi lorsque je vivais là-bas un petit "fruttariol", en bas de chez moi. Son échoppe était pareille que celles des gravures d'autrefois, quelques mètres carrés où s'entassaient des caisses légumes et de fruits variant selon la saison. La provenance était repérable aux étiquettes sur les caisses : Mazzorbo, Padoue, Vicenza... Les pêches en été comme les poires en automne étaient toujours des délices. Elles arrivaient le matin en bateau de tous les ilôts maraîchers de la lagune et parfois de villages des environs sur le delta du Pô ou de la Brenta. Les plus exotiques étaient les oranges de Siçile ou les pommes de terre du Piémont. La chicorée venait de vérone, les choux et les carottes de Torcello ou d'une île-jardin du nord de la lagune... Rien à voir avec ces fruits insipides et ses légumes calibrés que l'on trouve dans nos supermarchés aseptisés ! Quelquefois, il avait de beaux œufs énormes, provenant d'une ferme de San'Erasmo. Deux jolies statuettes de pierre brillantes comme du fer luisaient de chaque côté de sa devanture comme deux hiératiques gardiens. Dans sa boutique se retrouvait les vieilles dames du quartier, les étrangers qui résidaient dans les beaux immeubles de Dorsoduro et les cuisiniers des trattorias du coin. Une famille en quelque sorte. Le marchand ne parlait que le vénitien et j'étais très fier quand il m'accueillait le matin me gratifiant d'un très sonore "Buon di, sior Lorenzo, xe cosa ti vuoi, oggi?"... 



posted by lorenzo at 23:21
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