22 décembre 2016

Gourmandises vénitiennes

Les fins d'années sont comme des fins de cycle, on ressent souvent le besoin de faire un grand nettoyage. Autour de soi, dans les placards, les tiroirs et les cartons entassés dans les armoires. Dans sa tête aussi. Cela va de pair. Votre serviteur, se retrouvant dans l'obligation de vider un magazzino où s'entassent depuis des années un fourbis de caisses et de malles, partage désormais son temps entre l'écriture et l'archéologie domestique. Parfois une trouvaille fait basculer l'âme dans un monde disparu, parmi les souvenirs enfouis qui rejaillissent soudain, frais comme s'ils naissaient entre nos mains. C'est d'un de ces petits bonheurs que m'est venue ce matin l'idée de ce billet gourmand. Dans un carton fatigué, une liasse de vieilles lettres. Millésime 1885 à 1892 - un autre monde - quelques carnets, un petit album de photographies, d'autres riens dans une boite de carton bouilli. Et dans cette boite un tout petit cahier joliment recouvert d'un papier peint à la planche. 

Je voyais soudain une chambre joliment colorée, une fenêtre en ogive, et une belle jeune femme, ses longs cheveux défaits, assise à sa table, un porte-plume à la main elle penche un peu la tête, le miroir posé à côté d'elle reflète un joli visage aux traits doux et juvéniles encore. Appelons la Marie. Elle est à Venise depuis quelques mois maintenant. Elle y a suivi son mari, jeune vice-consul de Suède et Norvège dont l'aïeul est à l'origine de l'installation de l'église luthérienne à Venise, en 1813. Elle est heureuse ici en dépit de l'inconfort des grandes salles de la vieille maison où on les a logé, juste au-dessus des appartements d'un vieux prince allemand. Elle a deux filles en bas-âge. Deux autres naîtront ensuite. Marie est française. Elle écrit à sa cousine, sa tendre amie Marguerite qui est fiancée et qui deviendra un demi siècle plus tard ma grand-mère... Elles échangent souvent cartes postales et extraits de romans. Des bribes de leurs échanges ont échappé aux ravages du temps et leur amitié ainsi ne s'est pas enfoncée dans l'oubli.

Le petit cahier que Marie remplit de son écriture régulière et maîtrisée, contient des recettes de cuisine. L'envie de vous en livrer quelques unes avant Noël, comme une invitation à partager ma rêverie par cette soirée d'hiver. La nuit est tombée sur une ville couverte de brume, répandant jusque dans le bureau où je travaille des senteurs rustiques. L'idéal pour écrire... Pour cuisiner aussi. Parmi toutes les recettes, en voici deux particulièrement goûteuses.

Rognons de veau à la vénitienne
Il s'agit pratiquement de la même recette que celle du restaurant Antico Martini, un des plus anciens de Venise puisqu'il fut ouvert en 1720). Mais pour s'adapter aux usages du XXIe, les proportions et les produits ont été revus.

Il va vous falloir (pour 4 personnes) : 250 g de beaux rognons bien frais, 4 gouttes de Tabasco, 10 gouttes de Worcester Sauce, 1 cuillère à café de moutarde, 4 centilitres de vin blanc sec et 10 centilitres de sauce demi-glace, du beurre, une belle gousse d'ail, du persil, de la sauge et du romarin (frais si possibles), 1 cuillère, à soupe de crème fraîche épaisse, un bon verre de gin sel et poivre.


Dégraisser les rognons et les tailler en morceaux assez petits. Les faire sauter quelques minutes avec un peu de beurre, ajouter la gousse d'ail finement hachée, la sauge et le romarin puis flamber au Gin. Enlever les rognons. Faire réduire dans la poêle la sauce demi-glace avec les ingrédients précédents. Quand l'appareil est bien lié, ajouter les rognon, bien mélanger et lier le tout avec une belle noix de beurre et un cuillère à soupe de crème fraîche. Ajouter le persil au dernier moment. Servir avec un riz pilaf.

Gâteau vénitien
La recette est simple et tient en  dix lignes ! Un régal qui se consomme chez nous depuis toujours, apprécié des petits comme des grands.
Il faut : 250 g. de farine, 125 g de sucre semoule, 125g de beurre, 1 œuf, un pot de marmelade d'abricot.
Garnir une tourtière avec la moitié de la pâte. Recouvrir d'une couche de confiture. Recouvrir de l'autre moitié de pâte restante. 
Faire cuire au four.

19 décembre 2016

Mériter Venise ou l'éloge de la Lenteur


TraMeZziniMag défend depuis sa création en 2005, la même conception du voyage et par conséquent du voyage à Venise. Nous sommes de ceux qui privilégient le temps et font leurs délices de la lenteur. Nous sommes convaincus que Venise se mérite, qu'il faut beaucoup de temps pour vraiment appréhender ce qu'elle est vraiment. Mais le temps, prendre le temps, avoir le temps, tout cela est un luxe aujourd'hui. Du moins, c'est ce qu'on cherche à nous faire croire. Nous sommes tous devenus des gens pressés - les parisiens surtout...
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Le vrai tempo de Venise

Le temps nous fait peur finalement. Le perdre, ne pas en avoir assez... Autant d'alibis pour cacher l'angoisse humaine face à la conscience de n'être jamais que de passage. Mais nous avons le choix. Laisser cette angoisse s'emparer de notre vie au quotidien et courir, courir sans cesse ou bien le prendre, ce temps, comme il vient, comme il va et l'apprivoiser. Le voyage peut devenir notre allié et nous guérir de la précipitation avec laquelle nous vivons. Séjourner à Venise au rythme qui est le seul à lui convenir, un adagietto qui peut se faire appassionato, andante , et nous laisse le cœur burlando en partant, rempli d'un allegro vivace. Le secret du bonheur : vivace mais jamais furioso...

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Ce qu'il y a de bien avec Venise, c'est que cette création unique que la civilisation occidentale a façonné en plus de mille ans, même endommagée, plus ou moins ruinée, vidée de sa substance originelle, demeure telle que les voyageurs d'autrefois pouvaient la voir. Haut-lieu de toutes les innovations, les inventions, les  créations techniques, politiques, sociales, artistiques qui se répandirent à partir d'elle, si elle reste un laboratoire encore aujourd'hui, Venise n'a jamais changé de rythme, pas plus qu'elle n'a changé de couleurs et d'aspect. Pourtant à plusieurs reprises, la catastrophe qui aurait fait d'elle une ville comme toutes les autres, a été proche : Napoléon qui voulait combler les canaux pour permettre la circulation des véhicules à roue et des chevaux, les autrichiens avec le pont de chemin de fer puis le doublement de ce pont pour la circulation automobile. 

Aujourd'hui encore le danger guette la Sérénissime, ne veut-on pas dans certaines officines creuser sous la ville des tunnels pour y faire courir un métro ? Un couturier parvenu n'a-t-il pas failli offrir au monde une tour gigantesque de plusieurs centaines de mètres au bord de la lagune ? Il y a quelques années un ministre grotesque depuis enferré dans de multiples scandales financiers, ne prônait-il pas l'organisation à Venise d'une exposition universelle ? Encore aujourd'hui n'y a-t-il pas des fous furieux qui veulent creuser encore plus profond certains chenaux pour permettre l'accès au centre historique des plus gros bateaux du monde au risque de compromettre définitivement l'écosystème lagunaire et tuer toute vie animale et végétale ?
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Venise immuable

Venise et son environnement changent peu. C'est ce qui en fait l'attrait à une époque où tout se transforme comme on cligne des yeux. Pourtant, le voyageur qui a la chance d'approcher de la cité des doges par la voie maritime ne verra jamais tout à fait la même chose. Selon l'heure, la saison, le temps qu'il fait, que l'approche se fasse à l'aube ou à la tombée du jour, vers midi en hiver ou en pleine nuit, sous un ciel brodé d'étoiles, impressions et sensations seront différentes. Une nouvelle histoire se forge à chaque fois, comme sont nouvelles les perspectives qui se découpent entre les lais des ilots qui émergent puis disparaissent, les hautes herbes, les chenaux... Tout dépend de l'état d'âme qui sera celui du voyageur quand il est prêt d'accoster les rives de Venise. Ce sera l'excitation de l'enfant qui part joyeux avec sa classe, laissant derrière lui l'école et sa routine ; ce sera l'apaisement que procure un paysage paisible quand on aura quitté échec et chagrin. L'enchantement est garanti même à l'énième voyage... On pourrait croire cet enchantement évanoui, éventé. Il n'en est rien. Jamais. L'enchantement ne disparait pas, il s'enrichit de tout ce que nous sommes au moment où il nous prend, de ce que nous vivons, pensons, sentons. On peut ressentir cela partout certes, mais à Venise cela se manifeste avec plus d'acuité. Cela marque l'âme plus intensément qu'ailleurs...
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Parmi les statues de sel

A la joie peut succéder la douleur, surtout pour les âmes sensibles. Un peu comme au retour d'une visite à un parent âgé dont la santé décline vite et qu'on sait perdu. Les façades rongées par l'érosion, les sculptures de marbre qui s'effacent sous les attaques de la pollution... Ces dégradations, hélas, n'ont rien à faire de la lenteur et on constate que le processus fait de terribles ravages de jour en jour. Pourtant, cette douleur - remugles des vapeurs romantiques que les écrivains d'un temps ont incrusté dans l'idée qu'on se fait de Venise, a son remède apaisant. Souffrance et mort, abandons et chagrins, l'évocation des héros romantiques qui se sont frottés au Poison de Venise dans ce qu'adolescent, j'appelais les années noir & blanc, n'a rien à voir avec la peine qui nous étreint quand ce qu'on aime se délite et se corrompt. Voir les monuments de Venise, un jour prochain comme autant de statues de sel s'effritant au simple regard du passant bouleversé ;Voir calli et campi envahis par la foule qui consomme chaque mètre carré de la ville comme une armée de cloportes affamés ;  voir les hautes flammes  qui surgissent des cheminées de Marghera et répandent dans l'air si clair de la lagune leurs gaz empoisonnés ; voir des navires gigantesques couvrir de leur ombre sordide les palais et les églises... N'y aurait-il pas là suffisamment de raisons pour pleurer et fuir ? 

Pourtant, il suffit d'une promenade en barque loin des circuits touristiques, dans le silence des eaux que rien ne trouble, au milieu des oiseaux qui jouent à s'envoler à notre passage dans un florilège de cris joyeux et le bruissement coloré de leurs parures, pour n'y plus penser. Il suffit d'un coucher de soleil, d'une aube un peu floue qui révèle l'incroyable harmonie de la ville, la seule restée à "hauteur d'homme". Et la joie nous étreint. Car je défie quiconque qui se voudrait indifférent à la beauté unique de la Sérénissime, de continuer à le prétendre quand se dresse devant lui l'époustouflant spectacle des montagnes enneigées se détachant comme un décor peint sur les eaux blanches et opales de la lagune par un clair matin de décembre, ou les lumières du crépuscule au-dessus de San Giorgio et de la Dogana del Mare après une chaude journée de juillet !
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Venise demeure bien vivante

En dépit de la baisse jamais connue auparavant - même au temps des grandes épidémies - de sa population, en dépit des exactions liées à une soif de lucre à court terme, d'une administration sans imagination ni volonté, de plus en plus dépassée et souvent corrompu, Venise demeure bien vivante. Elle vit bien plus qu'elle ne survit. Par le dynamisme d'inconnus, presque anonymes, qui agissent, inventent, échafaudent des projets joyeux et porteurs d'espoir pour l'avenir. Ces irréductibles sont l'avenir de Venise. Rien à voir avec les excités nostalgiques de l'extrême, xénophobes et incultes qui répandent dans la ville et dans la région la puanteur des années noires et ne savent rien de l'esprit ni de l'histoire véritable de la Sérénissime. (Mais n'est-ce pas partout la même chose depuis quelques années ?). Face à eux, des groupes se sont créés qui prennent la réalité à bras le corps, inventent de nouvelles solidarités, proposent des solutions et les mettent en place. Ils se battent pour que la vie demeure à Venise et dans sa lagune. Ils ne perdent pas de temps dans les assemblées officielles, ils construisent et recueillent les trésors innombrables disséminés partout ici, sur les ilots à l'abandon, dans les ateliers, les mémoires. 

Voir tout ce qui délite et disparait me ferait verser des larmes de désespoir s'il n'y avait pas ces résistants qui se battent pour faire vivre Venise. La liste est longue des initiatives qui d'année en année, font la véritable sauvegarde de Venise, moins tape-à-l’œil que celle, qui participe  aussi à la volonté de sauver la cité des doges, entreprise par d'honorables organisations internationales, publiques ou privées. Restauration d'embarcations en voie de disparition, rénovation de lieux abandonnés pour loger des familles vénitiennes et d'autres issues de l'émigration que les instances officielles ne savent pas ou ne veulent pas satisfaire, mise en place de circuits touristiques par des historiens amoureux de leur ville qui montrent une Venise différente, véritable et qui vit, (voir le projet Slow Venice que nous recommandons à ceux qui viennent pour la première fois à Venise et refusent la vision low-cost proposée par les agences de voyage démunies d'imagination et d'esprit autre que de lucre).

Alors, si vous êtes comme nous, très préoccupés, voire émus, devant l'évidence que la situation est grave pour Venise, vous serez heureux de savoir que ces projets sont à l’œuvre et que des centaines de vénitiens ardents font chaque jour ce que État et Administration sont incapables de faire. Sans grands moyens ; lentement, mais sûrement. A notre désespoir succède l'enthousiasme ! TraMeZziniMag défend l'idée depuis toujours, Venise est un laboratoire d'innovation au service de l'humain, de l'art et de la beauté. De tout ce qui compte en vérité. Mais sans la précipitation et la superficialité qui sont trop souvent le lot de notre époque.

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Donner du temps au temps

La lenteur est une des caractéristiques de Venise. C'est en cela qu'elle reste à hauteur d'homme. Même digitale et gagnée aux modes et aux usages d'aujourd'hui, la vie quotidienne des vénitiens se fait toujours au rythme de la marche ou de la rame. Cela change et induit bien des choses, devoir aller à pied. "La marche a quelque chose qui anime et avive mes idées : je ne puis presque penser quand je reste en place" écrivait Jean-jacques Rousseau, qui a dû souvent arpenter Venise pendant son séjour comme secrétaire d'Ambassade (*). C'est ainsi, visiteur, que tu dois découvrir ou redécouvrir Venise, avec lenteur et déférence. Ni musée, ni parc d'attractions, la Sérénissime est un monde à part. Un univers matriciel où l'imaginaire et le retour sur soi sont d'excellents remèdes à nos manquements, nos doutes, nos peurs et nos fausses obligations. C'est à Venise autant que sur la Roche de Solutré, que François Mitterrand a forgé sa philosophie, "Donner du temps au temps". Alors, si vous ne pouvez pas tout voir, si vous vous perdez et manquez l'endroit où vous désiriez vous rendre, ne maugréez pas. Peu importe. Le temps ici n'est jamais perdu. Il est passé à vous rendre à vous-même, à vous retrouver. Nulle part ailleurs on peut avec autant d'acuité et de profondeur, réfléchir à ce que nous sommes, envisager nos erreurs et nos chutes, nous rassembler avec nous-même, nous rédimer. Par la lenteur. Par le silence et la beauté qui nous y entourent.


(*) Cité par Bruno Planty, dans son excellent ouvrage, Sur les pas de Jean-jacques Rousseau à Venise" paru au printemps 2016, aux Éditions La Tour verte dans la collection L'Autre Venise (p.104).

15 décembre 2016

Caigo fisso : la poésie du brouillard vénitien

Ifaut l'avoir vécu pour vraiment se faire une idée vraie de la vie à Venise, cet hiver vénitien qui peut se faire rude. Pluie, neige, froidure et humidité sont monnaie courante. Mais le plus caractéristique de la Venezia d'Inverno (Venise en hiver) reste le brouillard quand il se répand sur la lagune et se faufile partout dans la ville lui donnant un aspect onirique encore plus marqué qu'aux beaux jours que fréquentent les touristes. 

Le brouillard transforme notre manière de considérer l'espace, il pacifie les pensées ou les densifie. Le corps avance dans cette atmosphère magique et cotonneuse comme dans un rêve. Et le silence, le silence épaissi par la brume descendue des nuées. Il faut avoir lentement glissé en barque au milieu des eaux de la lagune, là où il n'y a plus d'éclairage, où les seuls repères, bricole et paline surgissent subitement et s'estompent aussitôt comme autant de fantômes plaisantins. Dans ces moments magiques, le seul bruit qui nous relie au monde est celui de la barque avançant sur l'eau, le contact des avirons avec l'eau noire ou verte qui semble se confondre avec le brouillard. Même les vénitiens les plus aguerris à la navigation lagunaire se méfient des eaux brumeuses. Selon leur couleur, ils savent si le bateau avance dans la bonne direction. L'odeur âcre du limonio, la "fleur de lais", devenu violet, presque noir, indique la proximité de bancs et d'îlots sur lesquels on pourrait s'échouer. La tension qui se dégage de ces moments uniques est toujours tempérée, j'allais écrire refilée, par la beauté subjuguante de cette immensité vide de toute vie apparente.

Pour vous imaginer l'état d'esprit qui vous prend après-demain longues minutes de navigation dans les eaux reculées de la lagune, il faut fermer les yeux et écouter les Fantaisies pour quatre violes de Henry Purcell par l'ensemble Hesperion XX. Notamment la sixième en La mineur. Le mouvement lent, presque lancinant évoque à merveille le glissement de la barque, et tout en nous est pénétré de cette ambiance laiteuse. Puis, quand la partition s'anime, ce frisson qui nous vient et qu'on on a du mal à réprimer traduit exactement la sensation qui nous étreint lorsque le silence pesant dans lequel on avance s'estompe face à l'approche d'une terre qui émerge soudain.

Puis au retour, quand les lumières de la ville, vague halo jaunâtre illuminé par endroits de points blancs ou rouges, dessinent, au fur et à mesure qu'on s'en rapproche, les contours crénelés qui nous sont si familiers, la musique de Purcell - peut-être née d'une traversée de la Tamise, à Londres dans le brouillard d'un jour d'hiver - se fait d'un coup radieuse, exactement comme cette impression joyeuse qui succède à l'angoisse des voyageurs qui, se pensant égarés, peu à peu retrouvent la réalité et reconnaissent les lieux qu'ils vont aborder... Au beau milieu de rien, après ce vide immense immensément rempli, Venise soudain apparaît avec ses campaniles et les cheminées de ses maisons dresses comme des vigies. Même après la plus paisible des excursions, sous la férule de marins avertis bons connaisseurs des eaux de la lagune,joie et apaisement nous prennent et on a envie de crier "Terre, terre!" comme après des semaines de navigation... 
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Alvise D'Este : "Pensa se tornemmo indrio e no ghe xe più buran" (1)- 10/11/2015
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C'est le moment d'écouter très haut le glorieux Divertimento en do majeur pour orgue du compositeur tréviso-vénitien Andrea Luchesi, (élève de Galuppi et premier maître de Beethoven) comme sonnent trompes et cymbales pour une entrée triomphale : notre âme comme la barque ont vaincu l'angoissante et splendide beauté du Caigo fisso, expérience mirifique qu'il faut avoir faite une fois pour comprendre vraiment ce que vivre à Venise veut dire. Mais je ne voudrais pas, en plus de ce fatras lyrique, paraître élitiste. Tout le monde n'a pas l'opportunité d'une promenade à la rame. Si vous êtes à Venise un jour de brouillard et que celui-ci s'épaissit alors que vous êtes déjà sur un vaporetto ou une motonave en partance pour Torcello, le Lido ou Portogruaro, la sensation pourra être la même...

Pour en lire plus sur le Caigo, le récent billet de l'ami Claudio Boaretto sur son blog : http://boaretto.unblog.fr/2016/12/12/venise-a-maree-basse-et-dans-le-brouillard/

14 décembre 2016

Venise, le miracle permanent du Giardino delle Maraviglie


Hugo Pratt en aurait fait un chapitre d'une des aventures de son Corto Maltese. En d'autres temps Casanova, Rousseau, Byron ou d'Annunzio n'auraient pu ignorer ces lieux. Tramezzinimag invite ses lecteurs à une promenade dans un lieu méconnu, caché. Derrière de hauts murs, un jardin reclus qui n'abrite pas des nonnes mais des femmes privées de liberté par la justice : le jardin merveilleux de la prison des femmes de Venise.

Mai 2016. Par une superbe journée, chaude et ensoleillée, nous débarquons du vaporetto à Sant'Eufemia, pour compléter le tournage du reportage que la RTS a commandé pour son émission Détours en juillet prochain. Depuis plusieurs semaines, nous tentons en vain de contacter des responsables de l'administration pénitentiaire italienne afin d'obtenir l'autorisation de visiter la prison pour femmes de la Giudecca. Notre objectif : suivre ces femmes qu'une association accompagne pendant leur détention pour les aider à conserver ou à retrouver leur dignité. La prison, un ancien couvent, abrite un grand jardin potager, l'un des derniers vestiges de la Giudecca d'antan, où fruits et légumes, vignes et pâturages étaient nombreux. Les détenues entretiennent le jardin, récoltent et cueillent ce qu'il produit et vendent chaque semaine, devant l'entrée de la prison, la récolte du moment. Elles fabriquent aussi des produits cosmétiques à base de plantes qu'elles cultivent ici-même.
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Le centre de réclusion comme on dit dans le langage officiel, est installée dans un ancien monastère fondé au XIIe siècle. En 1600, le couvent devient un hospice dévolu à l'accueil des prostituées repenties. D'où le nom de la fondamenta sur laquelle donne la façade principale du couvent et celui de la calle delle Convertite. A première vue, lorsqu'on arrive sur le petit campo San Cosma (ou Cosmo) avec sa petite église Renaissance, et qu'on passe le pont qui enjambe le rio de San Eufemia. rien ne permet d'imaginer qu'on approche d'une prison... L'endroit est bucolique et silencieux. De l'herbe partout, des arbres, un filet de pêche et une vieille vigne au tronc noueux... Quelques mètres le long du quai , et le promeneur se retrouve devant un bâtiment austère, plus haut que les autres précédé d'une église. Une plaque ancienne évoque Marie-Madeleine qui donna son temps au couvent, et les femmes converties à Dieu. Soumises à la règle de Saint Augustin, les ex-filles de joie vivaient des bénéfices d'une imprimerie qui fonctionna jusqu'en 1561. Sous la domination autrichienne, les religieuses furent chargées, dès 1859, de l'accueil et de la surveillance des femmes incarcérées, la supérieure devenant ainsi directrice de la prison. 
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On parle beaucoup de nos jours des jardins partagés. L'idée de mettre à disposition un espace de culture a pris d'année en année tout son sens dans les villes, au milieu de communautés souvent dépareillées, aux liens sociaux instables ou inexistants.Mais un jardin partagé, c'est aussi un lieu où l'on respire un air différent de son propre quotidien. la définition de l'organisation internationale des jardins partagés est claire :
"Un jardin partagé ne se décrète pas, il prend tout son sens parce qu'il répond aux attentes et aux besoins des habitants d'un lieu. Réunis en association les habitants gèrent le jardin au quotidien et prennent les décisions importantes collectivement."
A la prison de femmes, la nécessité du milieu carcéral a obligé les initiateurs du projet, il y a un peu plus de vingt ans, à faire quelques aménagements au principe de base de ces jardins. En prison on paye pour une faute commise. L'impérieux dénominatif commun pour toutes ces femmes est la privation de leur liberté. Elles n'ont pas d'autre option que l'assumer. L'association les aide non pas à le supporter, mais à conserver leur identité, à préserver leur dignité et à se reconstruire en partageant un projet commun autour de la vie du jardin. 
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Chaque jour, encadrées par les membres de l'association, ces dames jardinent. Tout au long de l'année, elles binent, sarclent, ratissent, plantent arrosent et cueillent selon le principe de la biodynamie un terrain de 6000 m². Tout au long de l'année, tôt le matin de chaque jeudi, les bénévoles de l'association et quelques détenues sortent par la grande porte du vieux bâtiment. Elles installent un bancarello, comme tous les fruttivendoli de tous les marchés du monde, et installent leur marchandise. légumes et fruits, des fleurs parfois, des herbes, le tout en abondance.


Le jour de notre première visite, trois détenues étaient derrière le comptoir. Des femmes venues d'Europe centrale, âgées de 25 à 40 ans. Sur une table, à côté de la caisse, un rayon de produits cosmétiques, des crèmes et des lotions labellisées bio, comme l'ensemble de la production du jardin qui a reçu le label de l'agriculture biologique en 2007. Souvent, les ménagères de la Giudecca, avec leur chariot font la queue, se disputant presque les bottes de poireaux ou les belles salades... Il faut dire que les serres du potager produisent de nombreuses variétés typiques de légumes de la lagune : radicchio (chicorée) de Trévise, de Vérone ou de Castelfranco, brocolis de Creazzo, artichauts violet de Sant'Erasmo, olives, poivrons et piments, plantes aromatiques anciennes... Les prix sont très bas. Directement du producteur au consommateur ; pas d'intermédiaire, pas de coût de transport ; pas d'engrais ni de conservateurs. Ces dames font leur compost, récupèrent les eaux de pluie et utilisent les semences issues de leur production. La biodynamie dans toute son essence et de depuis des années !



Et parfois, quand le cageot se vide et qu'il n'est pas trop tard, on va chercher pour la cliente habituée quelques pommes de terre de plus, ou des tomates. Comme dans tous les marchés, on papote, on rit, on échange des recettes... Une atmosphère bonne enfant qui semble beaucoup plaire aux détenues présentes qui, si elles restent très réservées devant notre micro et ont un peu peur de parler d'elles, nous révèlent en off ce qui leur a valu d'être enfermées là, leurs attentes et leurs espoirs. L'une d'entre elles parle un peu français. Sa famille est à Marseille. Elle est un peu triste car ses enfants sont là-bas et elle est ici pour encore pas mal de temps. Une autre nous pose des questions sur nos vies, d'où nous venons, combien de temps nous restons. Mais une cliente, une vieille dame joliment pouponnée, vient d'arriver et il faut la servir.



Les autorisations pour la visite du jardin et les prises de son avec les détenues ne nous sont jamais parvenues. Une autre fois peut-être. Nous avons heureusement pu nous entretenir avec des membres de Rio Terà dei Pensieri, la coopérative qui gère les activités de la prison, la production maraîchère, le laboratoire de cosmétique, mais aussi l'atelier de confection de vêtements avec sa boutique de Castello. Un petit film réalisé pour une chaine privée montre les détenues et les bénévoles de la coopérative dans le fameux Giardino delle Maraviglie :

11 décembre 2016

Penser à Venise un dimanche matin...

Rembrandt, Allégorie de la Musique.
Réveillé ce matin avec les Boréades de Rameau, et plus précisément L'Entrée Pour Les Muses,Les Zéphyres, Les Saisons, Les Heures Et Les Arts,de l'acte IV de cette tragédie lyrique sous la direction du russe Teodor Currentzis. La plénitude et l’ampleur de cette musique, rien de tel pour commencer la journée. L'iconoclaste jeune chef - il est né en 1972 - qui affirmait pour je ne sais plus quel journal français qu'il ne voulait pas d'un Mozart de Novotel. (Et pan dans les dents de l’hôtellerie néo-classieuse sans âme et des musicaillons de Radio Classique), offre une interprétation qui n'a rien d'iconoclaste. Au contraire. Mais elle est tellement précise et articulée, qu'elle en devient totalement vivante et proche. Parfait pour ouvrir les yeux un dimanche matin, vraiment. 


Dehors le brouillard a tout recouvert d'un voile épais et par la fenêtre ouverte pénètrent les senteurs qu'il dépose sur la ville qui n'ont rien de la pestilence qui enfume Paris et Lyon ces derniers jours. Un mélange d'humus et de bois brûlé, de feuilles mortes et d'herbe coupée. Le chat qui a ouvert un œil, a reniflé ces odeurs automnales, puis s'est rendormi, lové contre la vieille peluche qu'il affectionne. Ce sera un petit-déjeuner à l'ancienne, plateau d'argent et napperon, thé chaud, œuf à la coque, toastes beurrés, confiture de figues maison et bon beurre frais moulé dans une ferme des environs. 


Délicieusement out of fashion (ou terriblement bobo snob pour les esprits chagrins). Totalement récessif comme il sied en cette saison où les plaids et les édredons bien épais refont leur apparition sur les canapés et les lits. tout ce qu'il me faut pour écrire. Il y a tant à dire encore sur ce terrain qui est le mien depuis tant d'années maintenant, cette Venise que nous verrons peut-être sombrer. Qui sombre déjà sous une forme d'alluvion que nos prédécesseurs n'avaient pu envisager, ce tourisme de masse, ces hordes du low-cost qui se ruent sur la Sérénissime et se répandent dans ses rues comme un sang vicié chargé de poison se répand dans un corps. A quoi bon dire et redire combien l'avenir est sombre ? 

L'espoir d'inverser les courants porteurs d'images sinistres pour un demain que personne ne souhaite mais que tous nous laissons se mettre en place, demeure n'est-ce pas ? Il fait gris sur le monde mais n'en a-t-il pas déjà été ainsi depuis toujours. Ces périodes terriblement sombres où tout semble irrémédiablement perdu mais d'où surgissent un jour des flux virulents d'espoir et de joie. De mémoire humaine on n'a jamais vu triompher longtemps le mal et la haine, la barbarie finit toujours par s'effacer chez les barbares et la beauté, l'esthétique, l'art renaissent toujours des cendres du passé. Il ne reste bientôt plus que le souvenir du mal absolu, de ceux qui l'ont nourri et entretenu, de ceux aussi - les plus nombreux - qui n'ont rien fait pour l'empêcher de se répandre et ont baissé les yeux. Mais laissons-là ces pensées trop sérieuses. 

C'est dimanche. le premier jour de la semaine. Celui où l'on se repose de toute la semaine passée. Le rappel du jour où le Créateur, satisfait de sa création, a pris du repos. Le ciel ne se dégagera pas. toujours de bon augure ici car cela veut dire que le froid va rester et l'humidité diminuer. Cela ne se transformera pas en pluie. Du moins jusqu'à la prochaine marée. Les marronniers de l'avenue sont nus ou presque. Cet automne a été beau, la transformation de la nature est plus lente en ville. Il y fait tellement plus chaud. les oiseaux ne s'y trompent pas qui viennent ici trouver un peu plus de chaleur. Le soir et au petit matin, les arbres bruissent du pépiement permanent des passereaux qui semblent toujours avoir tellement à se raconter. 

A la musique de Rameau a succédé Monteverdi par Jordi Savall. Venise me manque. En ce moment, avec la nouvelle lune qui s'apprête, les coefficients des marées sont au plus bas. Le spectacle doit être édifiant si on s'attarde devant les dégâts que l'inanité des autorités laisse s'aggraver, fondations rongées par le moto ondoso, débarcadères écroulés, bois pourris qu'on laisse s'enfoncer dans l'eau de la lagune... 


Mais c'est aussi l'occasion de voir la partie cachée de la Sérénissime ; un peu comme les enfants d'autrefois se régalaient, moqueurs, quand par le hasard d'un coup de vent, ils apercevaient, fortuitement, les jupons et les jarretières des belles dames. Et puis c'est le temps des brumes épaisses et des ciels qui se dégageant soudain, révèlent le fonds du décor de la lagune, ces montagnes qui apparaissent, magiques et qu'on croirait pouvoir toucher tellement elles semblent proches...Bon dimanche à vous, mes chers lecteurs.

 

09 décembre 2016

La Venise d'Albert Marquet (2)




La Venise d'Albert Marquet (1)

Le bordelais Albert Marquet aimait à voyager et il aima particulièrement Venise. Certes pas au point de renoncer à sa vie pour s'installer dans la cité des doges mais suffisamment pour y travailler, remplir ses carnets de notes et de croquis, et réaliser de très belles toiles, toutes empruntes de la sensibilité si particulière que nous lui connaissons. Celui qu'on a baptisé le peintre du temps suspendu a laissé des images de Venise très chères à mon cœur. parce qu'elles émouvait le peintre Arbit Blatas qui l'avait bien connu et qui ne m'a laissé surprendre sa grande sensibilité qu'à deux reprises. Dans l'évocation du pogrom qui l'avait amené à fuir de Lituanie et sa proximité fraternelle d'avec Marquet, avec qui il avait travaillé sur une même toile représentant le Bacino di san Marco je crois bien. Une peinture à deux pinceaux en quelque sorte, de quoi alimenter un jour les experts et les historiens d'art ! ... Les dessins présentés ici sont extraits du carnet du voyage à Venise de l'artiste en 1936.

















 


Albert Marquet
Venise : carnet de voyage.
Préfacé par Marcelle Marquet
Collection Quatre Chemins, Editart. 
2 volumes. 1953

07 décembre 2016

Pierre Bonnard et Les Exigences de l'émotion, le coup de coeur de Tramezzinimag

 Rogi André, la palette de Bonnard, 1930
Tramezzinimag reçoit depuis sa création de nombreux services de presse. Grands et petits éditeurs savent l'impact des nouveaux medias sur les ventes de leurs livres et ne manquent pas de nous adresser leurs publications. Parmi les envois, souvent faits à la chaîne par des stagiaires inexpérimentés, certains ouvrages retiennent particulièrement l'attention de notre (petit) comité de lecture. La plupart d'entre eux sont bien sûr en lien avec Venise, d'autres traitent d'art, de littérature ou de philosophie. Tramezzinimag se veut LE magazine des Fous de Venise et en tant que tel, il cherche à trouver un lien avec tout ce qui se publie de bien et de beau - avant tout en langue française - parce ce que nous l'assimilons à la Venise que nous aimons dépeindre et que nous défendons becs et ongles. Nous ne citons pas toutes les parutions, loin s'en faut. 

Parfois, un bijou apparait. A la gourmandise qu'il y a à découvrir ainsi un ouvrage qui nous aurait peut-être échappé - tellement de titres sont publiés chaque semaine - s'ajoute le plaisir du partage avec nos lecteurs. Traitez-moi d'élitiste et de snob si vous le voulez, mais dans une époque aussi sombre, pauvre et monochrome que la nôtre, tenter de faire jaillir les couleurs et les sons qui sont comme un été indien perpétuel pour le cœur, contribue de chasser la pluie et la froidure qui obscurcissent nos jours. Mais laissons la grandiloquence qui en fera se moquer plus d'un et venons en aux faits. 

Nu dans un intérieur, 1912-1914
Tramezzinimag à la prétention de continuer, vaille que vaille, d'être un passeur de ce sentiment permanent de joie et de beauté, parce que c'est de Venise toujours dont il s'agit ; de l'amour immensurable que nous lui portons tous, vous et moi, et parce que nous prétendons que Venise, quoiqu'on en dise parfois dans ces pages, est symbolique de cette union divine de la Joie et du Beau. Le reste n'étant que billevesées. C'est de civilisation dont il s'agit pas de mode. Ainsi, lorsqu'un éditeur prend la peine d'accompagner un service de presse par une carte autographe ; quand non seulement il envoie l'ouvrage dont nous souhaitions parler mais en ajoute un second, complémentaire du premier ; quand, une fois le paquet défait, on a devant soi deux beaux livres, soignés et élégants, on est évidemment séduit. 

L'éditeur en question, beaucoup d'entre vous le connaissent. Il a pour (joli) nom François-Marie Deyrolle (1) et sa maison se nomme L'Atelier contemporain. Les deux ouvrages dont il est question ici : Les Exigences de l'émotion, entretiens et articles du peintre Pierre Bonnard et les Observations sur la peinture de l'artiste, recueil de ses notes et de croquis réalisés dans ces petits agendas de poche que le XIXe siècle a inventé.


Un régal, un vrai que ces deux petits livres dont la très réussie conception graphique est de Juliette Roussel qui travaille avec l'éditeur depuis le début. C'est un bonheur que de parcourir ces pages et de se plonger peu à peu dans la pensée et les réflexions de ce grand artiste. Lorsque j'étais étudiant à Venise, un professeur que j'avais en Histoire de l'Art (2), m'avait conseillé de lire l'ouvrage du neveu de l'artiste, Antoine Terrasse. Je n'avais trouvé qu'une monographie dans le catalogue de la Querini Stampalia où nous passions nos soirées avec mes amies Violaine et Rebecca. Ma mère m'envoya cet ouvrage,  Bonnard, Étude biographique et critique, paru chez Skira, en 1964. 

Gisèle Freund, Pierre Bonnard au Cannet, 1946.
Grande émotion que cette découverte ! L'esprit de l'artiste collait tellement à ce que je ressentais sur l'art et l'écriture et que je n'avais jamais vraiment réussi à exprimer. Je découvris bien plus tard Correspondances, ce superbe ouvrage entièrement dessiné et écrit de la main du peintre paru peu de temps avant sa mort (qui figure en deuxième partie des Exigences de l'émotion), offert par mes parents pour un anniversaire. J'ai conservé mes notes d'alors. En haut de la première page du carnet où je notais en vrac mes cours et mes idées du moment, ces mots de Michel-Ange
"La conception de la Beauté ne doit pas se réduire à une impression sensuelle..." 
Le travail de Bonnard, sa recherche sur la couleur, le mouvement, les formes. ce fut pour moi une de ces rencontres esthétiques fondamentales qui nous font avancer intellectuellement. Si après de multiples essais j'ai laissé dans notre grenier des Chartrons palette et pinceaux, conscient de mon absence totale de talent et que je me suis consacré à l'écriture, c'est en grande partie à la proximité de l’œuvre de Pierre Bonnard et des Nabis (3), et à sa pensée sur l'art. Non pas seulement sur l'art, en vérité mais sur la vie et la conscience de sa finitude, inexorable et qu'il nous faut aborder sans crainte ni mélancolie. 

La palette de Bonnard
Les deux ouvrages sortis en début d'année ont donc trouvé place à côté de l'ouvrage de Terrasse. La lecture de la préface d'Alain Lévêque est un régal, une mise en bouche qui donne envie de courir découvrir ou redécouvrir les peintures de Bonnard. Au fil des mots, on voit s'animer l'artiste et cette silhouette connue, ce visage familier s'animent. L'auteur de ces très belles pages, ancien rédacteur en chef du Courrier de l'Unesco dont j'étais un fervent lecteur du temps de mon passage à Sciences Po, est un habitué de la maison Deyrolle, il y a notamment publié Bonnard, la main légère et un récit qui m'a chamboulé il y a quelques années et que je recommande aussi aux fidèles lecteurs de Tramezzinimag, La Maison traversée, paru en 1999. Texte émouvant à la recherche du pourquoi du besoin d'écrire, ce questionnement qui nous est si familier. "Pour vivre davantage et parler plus juste". Une réelle parenté de pensée existe dans les pages personnelles de l'auteur et celles qu'il consacre au peintre. N'est-ce pas ce qui fait dire d'un auteur qu'il est vraiment écrivain bien loin au-dessus de ceux qui prétendent écrire et il y en a tellement... De même la connivence évidente de l'éditeur avec les auteurs et les titres qu'il choisit de publier. Là encore, ce qui fait la différence entre un éditeur et un producteur de livres... 

Quelle joie donc de lire cet ouvrage rempli de jolis mots, percutants, sensibles et efficaces puisqu'ils donnent au lecteur la sensation de vivre avec l'auteur et son sujet un moment privilégié. Comme si nous avions poussé avec lui la porte de l'univers intime de Pierre Bonnard. Le Lapsang-Souchong qui fume dans la jolie tasse bleue et le chat qui ronronne près de moi, la musique de Johann Johannsson (4), sont-ils complices de cet état d'âme, alors que le jour se lève à peine ce matin sur mes mots à moi ? Forcent-ils mon état d'esprit, donnant à l'émotion que m'ont procurés ces deux livres de l'Atelier contemporain une densité déplacée ? Peu importe. Ce qui compte c'est Bonnard. Ce qu'il était réellement , et puis que ces pages nous montrent comment regarder l'œuvre du peintre. Comme l'a dit Aimé Maeght qui fut son ami en dépit de la grande différence d'âge : "Bonnard est Le Peintre"

Bonnard et Roussel à Venise. Photographie de Vuillard. 1899
Je me suis souvent demandé ce qu'aurait donné dans l’œuvre de Bonnard un long séjour à Venise. A ma connaissance, mise à part la célèbre photo prise par Vuillard, on ne sait rien de l'activité de Bonnard pendant ce court voyage de jeunesse, en 1899. Des croquis, des peintures, des lettres ? L'idée de recherches et d'un texte à venir pour votre (ignorant) serviteur... C'est le midi de la France qui, après la Normandie, a été sa terre d'élection. Les couleurs et la lumière toujours. Qu'en eut-il été des reflets et des formes si Bonnard avait peint Venise ? J'ai lu quelque part qu'il aimait les étoffes à carreaux. On sait qu'il était gourmand des estampes japonaises. Ces détails et tout ce qui est écrit par Alain Lévêque et auparavant par Antoine Terrasse ou Albert Kostenevitch, peuvent aider à imaginer combien Venise aurait gagné à être peinte par Bonnard. Après Turner, Monet, Marquet... Bonnard aimait aussi André Suarez qu'il a beaucoup lu. J'imagine leurs conversations. Sur Venise, sur le Titien (cf Bonnard par André Giverny in- La France Libre, citée dans Les exigences de l'émotion, pp. 68-69) 

F.-M. Deyrolle par Ann Loubert
Tramezzinimag, toujours sur la brèche quand il s'agit de participer au combat de l'art, de la qualité et de la culture, dans un monde de plus en plus étanche à la beauté, à l'Inutile (5) et à l'art, ne peut que se sentir une parenté avec ceux qui ont produit ces deux ouvrages que je vous invite à commander, parfaits cadeaux pour les Fêtes qui approchent à grand pas. Et pour ceux qui le peuvent (mais nous le pouvons tous selon nos moyens), François-Marie Deyrolle et son équipe invitent le public à participer à une opération de crowdfunding pour le financement de son prochain ouvrage. Vous savez combien il est difficile d'être éditeur de nos jours et bien que la France soit mieux placée qu'ailleurs - par rapport à l'édition en Italie notamment - les moyens mis à la disposition des petites maisons d'édition par l’État ne suffisent pas. l'objectif de 6000 € a été atteint, mais davantage d'argent permettra d'autres parutions en 2017... Plus que huit jours. Pour aider l'éditeur, cliquer ICI. Et comme un repas n'est accompli qu'avec un dessert raffiné, laissez-moi vous recommander Le charme indiscret de Bonnard, très bel article de Gérard-Julien Salvy, paru dans la Revue des Deux Mondes (juillet-Août 2006, p.173 et s.), à l'occasion de l'exposition "Bonnard, L’œuvre d'art, un arrêt du temps", au Musée d'art moderne de la ville de Paris.


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Notes :
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1- François-Marie Deyrolle est né à Agen en 1966. Après des études parisiennes d’histoire de l’art et des débuts dans l’édition, il s’installe à Montolieu, où il crée, à 24 ans, sa première maison d'édition. Sept ans et pas moins de 92 livres plus tard, on le retrouve directeur du Centre régional du livre de Franche-Comté puis de l’Office du livre en Poitou-Charentes, qu’il quitte en juillet 2003. Entretemps, il aura lancé une revue littéraire, L’Atelier contemporain entre 2002 et 2004. en 2003 : il devient directeur de la Bibliothèque des musées de Strasbourg puis chargé de mission pour la création de l’artothèque de la ville. En 2013, L’Atelier contemporain renaît de ses cendres et, tout en projetant d’ouvrir une galerie et de développer une activité d’agent d’artistes, il se relance dans l’édition sur un créneau qui lui tient à cœur : le dialogue entre plasticiens et écrivains.
2- La faculté de Lettres de l'Université de Venise avait son siège dans les années 80,  à San Sebastiano dans un bâtiment revu par l'architecte Carlo Scarpa.
3- Le terme Nabi, prophète en hébreu, a été trouvé par Henri Cazalis, féru de langues orientales, ami de Paul Sérusier qui décida la formation d'un groupe chargé d'annioncer au monde le nouvel évangile de la peinture (Antoine Terrasse in- Bonnard, Étude biographique et critique, Ed. Skira, 1964, p18)
4- Jóhann Jóhannsson est un compositeur islandais. La musique dont il est question dans ce billet est celle qu'il a composé pour le très beau film de James Marsh, The Theory of everything, en 2014.
5- Nuccio Ordine, L'Utilité de l'inutile, manifeste paru aux Éditions Les Belles Lettres en 2012.
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