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Jeux d'hiver sur la Piazza


Il neigeait souvent et beaucoup à Venise l'hiver jusque dans les années 60. En cinq ans de vie vénitienne, j'ai connu trois hivers très rigoureux où la neige recouvrit tout pendant une bonne semaine. Rien à voir cependant avec les froids quasi-sibériens racontés par les chroniques de l'ancien temps ou ces frimas que Bellotto ou Guardi ont montré dans certains de leurs tableaux. celui par exemple où l'on voit des tas de gens en train de glisser et patiner sur la lagune entre les Fondamente Nuove et le cimetière de San Michele. 

La lagune était entièrement prise par les glaces et il fallait briser l'épaisse couche dans laquelle les bateaux étaient pris si on voulait tenter d'avancer sur les canaux à l'intérieur de la ville. Souvent un épais brouillard comme encore de nos jours s'emparait de la ville la rendant encore plus magique et mystérieuse. Autrefois, il y avait le Codega. C'était le nom des lanternes et de ceux qui les portaient. Les rues n'étant pas éclairées, on louait les services de porteurs de lanternes qui vous guidaient de chez vous au théâtre, à l'église ou vers la Piazza, vous évitant de tomber à l'eau ou de faire de mauvaises rencontres. Parfois, certains de ces faquins étaient payés pour vous égarer ou vous mener dans un coin coupe-gorge où effectivement vous l'aviez tranchée...
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Il fallu attendre 1732 pour que 835 réverbères, "i ferrai", soient installés. Ce qui mit fin à la corporation des porteurs de lanterne. Avant de sombrer dans l'oubli, ils essayèrent de résister, notamment en sabotant ces réverbères publics. En 1796, il y avait 1954 réverbères. Ils furent électrifiés longtemps après l'unification de l'Italie, en 1887 seulement.
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Mais revenons à la neige et au brouillard. En février 1981, ma mère était venue pour le Carnaval. Elle logeait au Concordia, le seul hôtel qui a des fenêtres sur la Piazza. Il neigeait dru. La Piazza était blanche et les masques vêtus de noir qui déambulaient renforçaient cette impression magique. Soudain le brouillard s'est mis à tomber. Il devait être 18 heures ou 19 heures. Il faisait très froid. Je l'avais accompagné jusqu'à sa chambre en attendant le dîner. La vue de sa fenêtre était superbe. 

Soudain tout s'est éteint. Les lampes de la chambre, les réverbères, la place, les vitrines, les boutiques. Une panne générale sur toute la ville. C'était une sensation extraordinaire. Le blanc de la neige, la brume qui répandait dans l'air comme des reflets de l'eau, la lune qui essayait de percer de ses rayons cette couche cotonneuse et le silence. Un silence incroyablement plein. Après la stupeur des premiers moments, on commença à voir des lampes-torche, des faisceaux de lumière ça et là dans le vide immense de la nuit, vers le Palais des Doges et la Marciana. Je ne sais plus combien de temps cela a duré. Nous sommes sortis, évidemment. Les gens étaient dans les rues, certains commerçants fermaient en hâte leur magasin. On entendait de loin en loin des cloches et les cornes de brume. Des injures aussi, de gens qui se bousculaient ou glissaient. 

Beaucoup de rires et de chuchotements aussi comme dans une gigantesque partie de cache-cache. C'est je crois le meilleur souvenir de son séjour qu'avait gardé ma mère. Le lendemain, la neige avait commencé de fondre. Il n'y avait plus de brouillard. L'électricité était revenue. La magie restait et le souvenir d'un rêve comme on en a souvent à Venise. Le carnaval commençait après ce somptueux préambule improvisé.



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