25 novembre 2010

Une dernière promenade. Journal (extraits)



6 mai 1981
Revenir de Venise est à chaque fois plus difficile. La certitude que ma vie n'est que là, qu'ailleurs tout est simulation, faux-semblants et perte d'énergie. Ne penser qu'au retour.
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7 mai 1981
C'est aujourd'hui. Irrémédiablement. Mes bagages attendent dans l'entrée. Il faut y aller. Regarder une dernière fois l'animation sur le grand canal du haut du pont des Scalzi en attendant l'heure de mon train. Voir Federico repartir avec la barque bleue. Son salut de la main, le vaporetto qui le croise et le cache à ma vue.
[...] Point de tristesse en fait puisque je sais que je reviendrai bientôt mais une immense lassitude. Pourquoi doit-on toujours partir, aller ailleurs, laisser ce qu'on a commencé et ne jamais rien finir vraiment ? Pour quelle raison pressante laisse-t-on ce qui nous rend heureux et nous apporte la plénitude ? La hantise du tombeau qui importune, pour paraphraser Patrice de la Tour du Pin ?
[...] Pourquoi ne pas s'installer sur un banc un jour, sous le soleil du matin, devant la porte d'une modeste demeure et ne plus jamais en bouger. N'avoir d'horizon que les façades des maisons de l'autre côté du campo et le campanile se détachant sous un ciel éclatant ?
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(dans le train) L'homme se déplace sans cesse, emportant avec lui à chaque voyage davantage de regrets et ne parvenant jamais à s'éloigner de lui-même... Le bonheur ne consiste-t-il pas finalement dans Ithaque ? "Si peu console"...
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(Écrit en écoutant Recuerdos de la Alhambra de Tarrega par John Williams)

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7 commentaires:

Anne a dit…
Vous avez écrit un très beau texte, mais Venise est en vous et vous l'emportez dans votre cœur jusqu'à votre retour vers elle.
Anonyme a dit…
Si "partir c'esr mourir un peu", combien de fois suis-je morte de tous ces départs ?
Mais quel bonheur de revenir ! de re-découvrir chaque fois, à la descente du train, ce pincement au coeur qui vous fait dire "me voici de retour chez moi".
Les larmes d'émotions me viennent aux yeux en l'écrivant.
Bonheur de partager cette émotion.
Merci à Lorenzo et à tous les amoureux de la sublime Reine des Mers. Gabriella
Vichka a dit…
Partir quand même et revenir, bien sûr.... On ne peut pas quitter la beauté quand elle   s’appelle   "Venise" et Lorenzo, vous la portez en vous, c'est indéniable! Je suis d'accord avec Anne. A bientôt
 Michelaise a dit…
Et combien de fois êtes-vous revenu Lorenzo ? Et combien de fois y reviendrez-vous encore ? C'est ainsi la passion !
FRANCOIS a dit…
C'est toujours une énorme émotion lorsqu'on quitte VENISE...on a le sentiment de laisser sa bien-aimée...on souffre de la solitude soudain,la nostalgie nous envahit et on n'a plus qu'une envie revenir au plus vite car on ne peut pas rester sans elle même si loin d'elle on l'ait toujours au fond de son ëtre,on a besoin d'elle en vrai pour vivre en vrai....VENISE ne signifie-t-il pas littéralemnt "reviens".......
"Les Idées Heureuses" a dit…
L’homme est chagrin…Toutes ces émotions à contenir.
Regret de l’ultime journée, si ensoleillée, si souriante…
Ventre qui se crispe, pincement cruel dû au futur éloignement; les volets sans doute bien fermés, la porte est tirée, verrouillée, aucune raison, aucun oubli pour faire marche arrière, se réinstaller comme à l’arrivée, il y a bien plus d’un mois …
Mais il faut y aller.
A chaque départ, c’est plus terrible, cela ne va pas le quitter de si tôt : les dentelles de pierres aux couleurs passées se reflètent une dernière fois dans sa vision qui se veut claire pour ne pas s’embuer de la pluie du chagrin, elles se pâment avec volupté dans ces entrelacs de mirages colorés, froissés par le balancement des gondoles amarrées ici et là, le souffle léger venu de la mer ou des îles voisines ; l’eau tranquille, elle, ne connait pas les regrets, elle n’est là que pour bercer l’âme des poètes.
Le son des cloches, soprani en puissance, ne réveillera plus ses pensées, à midi ou en fin de journée.
Le brouhaha du Grand Canal ne le fera plus s’échapper vers les quartiers calmes et silencieux, où, à son propre rythme, chaque pas le dirige vers une destination hasardeuse, réinventant ainsi une nouvelle fois un parcours oublié… sotoportego, calle, campo, puits ne seront plus qu’image floue, la sensation froide de la pierre disparaissant de la mémoire du toucher…
Lecteur assidu, que ne feras-tu pour adoucir sa peine du moment, lui qui t’a donné tant et tant par les mots écrits, les images partagées, les impressions retrouvées, quel cadeau peux-tu lui offrir pour qu’il retrouve son élan, et n’ait plus de peine au cœur ?
Lui faire savoir que cette émotion du départ, nous la connaissons, et nous la partageons, nous tous amoureux de Venezia, notre bien aimée, lui dire que la vie est ainsi faite de séparations, d’éloignement, moyens inventés par l’humain pour affirmer volonté et désir du retour ; qu’un jour ou l’autre, avec certitude, nous nous y croiserons sans doute, sans nous reconnaitre, peu importe…
Anonyme a dit…
Ces quelques passages de carnets oubliés, ont des accents de Chateaubriand. Tout simplement, magnifiques! Merci!

Joie à Venise : Il revient notre lampadaire, c'est le maire qui l'a dit !

Le maire Orsoni l'a confirmé dans un entretien paru le 23 novembre, dans le Gazzettino : non seulement la sculpture la plus photographiée de Venise restera le temps de l'exposition des collections Pinault, mais après son retrait, le lampadaire dont nous sommes des milliers à réclamer le retour, reprendra effectivement sa place.

C'est une bonne nouvelle qui a été accueillie avec satisfaction par les vénitiens et tous ceux qui regrettaient de ne plus pouvoir s'installer à la pointe de la douane, la nuit, pour contempler l'un des plus beaux paysages urbains du monde, les amoureux qui aimaient s'asseoir au pied du lampione, les rêveurs, les musiciens qui parfois, loin de toute habitation, venaient gratter leur guitare ou souffler dans leur flute. Il va donc être remis en place et Tramezzinimag s'en félicite.

Combien de fois, la nuit, après un dîner, une soirée, ou simplement en revenant de la bibliothèque Querini-Stampalia, avec des amis, ou le plus souvent seul, suis-je venu m'asseoir au pied de ce lampadaire. A droite la longue façade de la Giudecca avec le Redentore éclatant de blancheur, en face, San Giorgio et son campanile, le petit port de plaisance d'où parvenaient le cliquetis des drisses et le grincement des coques contre les pontons, et à gauche, la Piazza, illuminée, avec le palais des doges , les coupoles byzantines de la basilique, le campanile, "Il paron di casa"... L'eau noire du bassin, du Grand Canal et du Canal de la Giudecca, comme un appel du large. Les quelques bateaux qui passaient, le dernier vaporetto, une vedette de la police, plus rarement une ambulance. Puis, plus rien que le silence et le clapotis de l'eau. 
 
 
Le plaisir de tirer une longue bouffée odorante de la pipe qui ne me quittait jamais alors. Le ciel étoilé. Le silence. La paix. La beauté du décor. Et le lampadaire contre lequel j'appuyais mon dos, qui éclairait cette pointe de la douane et répandait l'ombre de mon corps en de multiples directions, symbole de mon désir d'être partout à la fois dans cette ville tant aimée, de tout voir, de tout posséder. Chaque fois, en me relevant, j'avais l'impression d'être le capitaine à la proue de son navire, scrutant l'horizon de ses jours. Les rares fois où un chagrin, une angoisse, un problème m'empêchaient de dormir, une promenade jusqu'au lampione suffisait pour tout apaiser en moi...
 

15 novembre 2010

COUPS DE CŒUR N°38

Caterina Falomo
Quando c'erano i veneziani
Racconti della città e della laguna
Edizioni Studio LT2 - 2010
Dans la lignée des billets consacrés à la terrible problématique que Venise et les vénitiens qui y demeurent encore doivent affronter, voici un ouvrage écrit par une charmante vénitienne, et qui aligne, sans nostalgie ni rancœur, les faits, analysant la situation de l'intérieur, argumentant à l'aide d'exemples
Comment était la Venise d'hier et comment est-elle aujourd'hui ? A travers le témoignage de nombreux vénitiens, nés ou vivants à Venise, le livre veut décrire les mutations profondes d'une ville qui a vu sa population réduite de moitié en l'espace de cinquante ans. Avec cet ouvrage, Caterina Falomo, a voulu mettre en avant les vénitiens eux-mêmes, plutôt qu'énoncer une fois encore les profondes mutations qui transforment une ville qui s'est tellement ouverte au monde qu'elle en a oublié ses propres habitants. Sans la moindre volonté de dramatisation des faits, à une époque où beaucoup de villes d'Italie - et du monde- vivent le même phénomène de désappropriation des lieux urbains au bénéfice de foules de plus en plus nombreuses qui ne font jamais que passer, les histoires publiées dans ce livre nous montrent comment fut la vie sociale d'il y a encore quelques années. Souvenirs, réflexions, anecdotes personnelles, manifestations publiques, évènements d'hier et problèmes d'aujourd'hui racontés par des vénitiens, célèbres comme Arrigo Cipriani ou Fulvio Roiter, ou inconnus , l'auteur rassemble la mémoire historique et sociale de la ville pour que Venise soit vue avec un autre regard que celui d'une banalité affligeante qui s'est répandu à travers le monde : Venise qui s'enfonce, les mauvaises odeurs de ses canaux, les pigeons de San Marco et les canotiers des gondoliers qui posent sur les calendriers.
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Judith Martin
No vulgar hotel

The desire and pursuit of Venice
Editions W. W. Norton
ISBN :978-0393059328
Pardonnez de traiter encore d'un livre qui n'existe pas en langue française. C'est que mes coups de cœur dépassent les rayons des librairies francophones bien pauvres sur le sujet qui nous réunit. L'ouvrage de Judith Martin, vénétophile émérite, plus connue dans le monde anglo-saxon comme "Miss Manners", spécialiste de l'étiquette et des usages, a été publié il y a quelques années maintenant mais il n'a pas pris une ride. Le titre se réfère à la phrase de Milly Theale l'héroïne des Ailes de la Colombe d'Henry James, donne des instructions à son majordome pour la préparation de son séjour à Venise. Fatiguée de Londres, elle désire cet exil paisible mais pas à n'importe quelle condition. Le ton est donné. Mais ne vous y trompez pas, rien dans ce livre n'est snob, suranné ou décalé. Il s'agit vraiment d'un manifeste d'amour pour Venise et les vénitiens. Écrit dans un anglais très limpide, il se lit d'une traite, et chaque page transporte le lecteur sur les bords du grand canal ou aux Zattere. Ce gourou des bonnes manières est certes assez directive avec son lecteur, toujours prête à donner des leçons de comportement face aux situations diverses qui peuvent amener le visiteur à entre en contact autrement qu'en passant, avec les vénitiens. Les conseils fusent et les avis tranchés aussi. mais c'est sympathique, bien documenté, cultivé. L'auteur laisse son adoration pour Venise prendre le dessus et c'est bien. Dona Leon a dit de l'ouvrage qu'il était indispensable pour celui qui se rend à Venise, tellement il contient des vérités que tout visiteur devrait faire siennes. L'idée tout d'abord qu'avant de devenir vénétophile, voire vénitien d'adoption, tout le monde passe par l'état de touriste. Il y a toute une éducation qui doit se faire pour qui n'est pas là qu'en passant, celui qui pris par le charme unique de la Sérénissime sait qu'il va revenir encore et encore. L'idée aussi que l'amour que l'on porte à Venise est banal mais que cette banalité rendant la passion plus profonde encore, impose des obligations.
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Mikhaïl Glinka
Oeuvres orchestrales

Olga Sendershaïa (soprano), Alina Shakirova (mezzo), Petr Novikov (basse)
Ensemble Musica Viva dirigé par Alexander Rudin
Édition Fuga Libera
2010 - FUG 571.
On connait peu ce compositeur dont on dit pourtant qu'il est le père de la musique russe. Ce disque s'avère un outil parfait pour compléter nos connaissances et c'est un régal. Mes coups de cœur me portent généralement vers la musique baroque ou vers le jazz, mais j'ai été fasciné par la qualité des œuvres présentées par Alexander Rudin et ses musiciens. Le programme est assez vaste : Ouvertures en ré majeur et en sol mineur., fragments de la symphonie en si bémol majeur, quatre romances, trois Danses extraites d'Une Vie pour le tsar, Kamarinskaïa et la valse-fantaisie. les musiciens sont parfaits, la prise de son très élégante et les voix très belles. Un bijou qui nous transporte dans la Russie du XIXe siècle, bouillonnante et inventive avant la catastrophe.
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Bar Ai Do Draghi
Campo Santa Margherita

Dorsoduro, 3665

Tél. : 41 52 89 731
Ceux qui lisent Tramezzinimag depuis longtemps connaissent bien ce lieu. Ce fut le quartier général de ma jeunesse vénitienne. Les propriétaires nous faisaient crédit et l'établissement était le lieu de retrouvailles quotidien des étudiants. En ce temps-là, il n'y avait pas de terrasse à l'extérieur ou seulement une ou deux tables. Nous restions au comptoir le soir, mais la journée, tout se passait au fond, dans l'arrière-salle que peu de gens connaissent. Crostini à la tapenade maison, tramezzini ou sandwich au speck faisaient bien souvent l'ordinaire de nos repas. Aujourd'hui on y trouve en plus une quarantaine de vins au verre, de très bonnes bières et un excellent spritz. Comme partout ailleurs, le café est bon, l'ambiance familiale. Pourquoi ce nom à consonance asiatique ? Simplement parce qu'il donne sur le vieux campanile de l'ancienne église de Sainte Marguerite, qui est orné d'une très ancienne sculpture montrant deux dragons héraldiques. Pour ceux qui ne s'orientent pas bien, c'est au bout de la place en allant vers San Pantalon et la Ferrovia. On l'appelle aussi il Baretto.
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Il Nuovo Galeon
Castello 1309,

Viale Garibaldi

Tél : 041.520.46.56


Fermé le lundi et le mardi de novembre à avril fermé le mardi le reste de l'année.
Été comme hiver voilà un petit restaurant que les amateurs connaissent bien. On y est bien reçu et la cuisine mérite qu'on s'y attarde. Le local est sympathiquement décoré, avec la coque du bragozzo du célèbre Crea, gondolier qui gagna de nombreuses courses en son temps. A base de produits frais venant des environs, comme la plupart des vrais bons restaurants locaux, ce qu'on sert ici est traditionnel. Pas de nouvelle cuisine pétrochimique, pas de prétentieuses présentations. Une nourriture de (bonne) trattoria qui donne envie de revenir et l'une des meilleures fritures de poisson de toute la Sérénissime. Les prix ne sont pas très bas, mais on trouve plus cher aux alentours de San Marco avec de bien moins bonnes choses dans l'assiette. Il est prudent de réserver, d'autant que l'établissement ferme deux jours par semaine jusqu'en avril. Je préfère y venir pour déjeuner car la salle est presque exclusivement occupée par des vénitiens. Le soir, cela devient très cosmopolite avec énormément d'anglais et d'américains depuis que plusieurs éminents critiques littéraires anglo-saxons y soient venus goûter à leurs délicieuse cuisine. Il y a même un limoncello très particulier à base de crème de lait qui mérite le détour.
Recette gourmande :
Tagliolini alla granseola
du Ristorante il Nuovo Galeon
Pour 6 personnes, il vous faut 3 beaux tourteaux, 2 gousses d'ail, du persil, de l'huile d'olive vierge, 400 grammes de tomates en grappe, du piment doux, 500 gr de tagliolini au blé dur, du vin blanc, sel et poivre.
Faire bouillir les tourteaux dans de l'eau salée pendant environ 20 minutes après les avoir bien lavés. Quand ils sont refroidis, enlever les pinces et récupérer toute la chair et le corail, jeter tout le reste. Faire revenir dans une grande poêle l'ail et le persil dans l'huile d'olive.

Quand le mélange est coloré, ajouter la chair du crabe et son corail, laisser cuire quelques minutes en veillant à ce que la chair ne brunisse pas (elle est tellement impeccablement blanche), puis ajouter un demi-verre de vin blanc sec. laisser réduire. Ajouter des tomates en grappe préalablement coupées en deux et un peu de piment, du sel et du poivre. Réserver au chaud.
 
Pendant ce temps, faire cuire les pâtes dans beaucoup d'eau . Quand elles sont prêtes, les égoutter et les verser dans la poêle .

Bien mélanger et servir aussitôt. On peut décorer le plat avec les pinces voire la coque des tourteaux.
Nous avons accompagné ce délicieux plat avec un extraordinaire vin blanc du Frioul, un Collio Tocai Friulano de 2006 de Dario Raccaro.

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5 commentaires (archivées par Google sur Tramezzinimag I ) :

Michelaise a dit…
Un bon plat de pâtes, en lisant un bon livre, sur fond de bonne musique ! Il ne manque plus que le vin Lorenzo...
venise a dit…
j'aime tout particulièrement vos billets coups de cœur, et les endroits que vous recommandez. L'an dernier, nous préparions notre voyage à Venise, et nous avons marché dans vos pas, testant vos meilleures adresses. Quelle tristesse qu'aucun voyage ne soit en vue cette année ou les prochaines... il me reste à voyager par la pensée jusqu'à ma lagune chérie.
Lorenzo a dit…
Et si nous relancions l'idée d'un voyage Tramezzinimag ? Peu de monde, un programme un peu différent ? Promis, je vais y réfléchir dès que le livre sera enfin paru et distribué, je m'y attelle !
Anonyme a dit…
Je suis partante !
Amitiés vénitiennes à tous.
Gabriella
AnnaLivia a dit…
J'ai bien aimé le livre de Judith Martin, léger et souvent drôle. Humeur parfois pince sans rire que j'apprécie. J'ai noté l'adresse du bar à Santa Margarita. J'y passerai en décembre!
Ciao Lorenzo,
a presto!
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