30 janvier 2006

Vénitiennement...

"Pourquoi le son des cloches dans le ciel, le bruit d'un pas sur les dalles me font-ils battre le coeur d'une certaine façon ? De quelle prédisposition me vient cet accord avec tout ce qui m'entoure ? De quelque lointaine influence atavique peu-être ?... Mais que savons-nous d'avant nous-mêmes ?..."
Henry de Régnier 
in "l'Altana ou la Vie vénitienne"
Lorsque un matin de 1981 ou 82, je pénétrais dans les locaux de la Bevilacqua la Masa, cette fondation culturelle qui a son siège sur la piazza San Marco, pour y rencontrer Hugo Pratt qui avait accepté de répondre à mes questions pour Sud Ouest Dimanche, ce sont ces mots du poète de la Ca'Dario qui sonnaient dans ma tête. Au son des cloches, au bruit des pas sur la place voisine, par la fenêtre entr'ouverte, se mêle aujourd'hui dans mon souvenir la voix chaude du père de Corto Maltese. Son accent vénitien, ses intonations un peu rauques. J'avais enregistré notre entretien. Qu'a donc pu devenir la cassette ? Il ne me reste de cette rencontre que l'article que le journal a publié. Mon premier article. Et aussi le dessin d'une mouette sous sa dédicace dans le catalogue de l'exposition.

Curieusement, ce sont aussi des odeurs que j'associe, plus de vingt ans après, à notre rencontre. Ce parfum si caractéristique qui émane des pierres lorsque la chaleur se fait plus intense, dès le printemps. Des senteurs de mousse et d'iode, quelque chose d'indéfinissable. Et puis le parfum des fritelle et polpette que nous avons mangé, derrière Saint Marc, lui et moi, buvant un délicieux vin blanc. 
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Hugo Pratt enfant sur la Piazza (à droite)
et quelques années plus tard (à gauche)
 











On entend trop souvent parler des mauvaises odeurs lorsqu'on évoque Venise. L'âcre poison de la lagune, cette pourriture qui monte des canaux mal entretenus ou peut-être remugles des vies et des siècles passés. J'ai dans le nez tellement de parfums délicieux. Des matins d'été où le vent amène des odeurs de sable et de sel... L'odeur du pain qui cuit et des pâtisseries traditionnelles dans les ruelles du ghetto... Tomates, aubergines, poivrons et oignons qui frémissent dans les pentole des cuisines, le dimanche quand tout est silencieux au dehors... L'odeur du café fraîchement coulé de la machine et qui fume sur le comptoir au petit matin... La senteur, comme exotique, du bois délavé des pontons à l'automne quand le brouillard s'installe sur la ville... L'odeur encore des portes de bronze de la basilique, celle des grandes salles des palais ou des musées, ce mélange de cire et d'huile de lin qui change selon les saisons... Et le parfum des fleurs un peu fanées, dans les vases sur les autels, dans les églises... Hugo Pratt en me parlant de sa ville, de son héros, m'avait beaucoup parlé des odeurs. Presque autant que des couleurs.  

Au détour d'une ruelle, à l'une de mes réflexions, en allant manger nos polpette et boire notre vino soave, il m'avait dit "senti bene daverro" (tu sens bien vraiment). Joli compliment. 

Simple souvenir d'une rencontre avec un grand monsieur. Le hasard fit que l'été suivant des amies me prêtèrent leur maison de Malamocco. Juste à côté de celle de Pratt. Mais il n'y vint pas pendant tout le temps où j'y restais. Dommage. Peut-être se serait-il souvenu du "petit journaliste" bordelais qui faisait - maladroitement - ses premiers pas en l'interviewant...
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