09 avril 2006

Venise ! ô ma jolie

par Léon-Paul Fargue
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...Venise, opéra nautique dont le soleil est le Roi-Ballet. A Venise, il y a trois couchers de soleil par jour. Le soleil a des morts magnifiques. Il est païen, il se couche sur des lits de roses. Nulle part il n'a plus belles funérailles. Tordue de pourpre cariatides brasiers de statues d'or, des monceaux qui fument s'exhale l'odeur immense de Vénus consumée.
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Baisers marqués aux bouches fardées du soir. Bouches éparses, l'air, l'eau, la lumière, tout est bouche. Avec tout on voudrait l'amour, ce toucher de soie du ciel, ces verts écrasés d'argent, les doigts tièdes des brises d'orient, les ailes, la vague, le vent, on ferait l'amour à la mort...
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... Lumières qui courent, un galop d'ombres. Têtes de morts sous des tricornes, crânes féroces d'oiseaux, les barques emplies de spectres de satin volent sur un styx incendié de violes. Don Juan descend aux enfers... Carnaval ! Bernheim frère est en Cardinal, Bernheim jeune en Arétin. L'ancienne Comédie se promène dans les coulisses du canal.
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Ah ! ses jambes fines sous la cloche de taffetas touchent le cœur comme de longs doigts. En vain la vapeur d'une dentelle feint de dérober le lilas de son sein. Ses lèvres ont un goût de tulle illusion. Âpre loup, aux yeux de proie sur ton bec vorace, dévore-moi ! Multiplie tes faux serments par des jeux de glaces, ton vrai masque, celui qui ment le mieux est sous ton masque...
 
Comme elle a bien gémi en ré mineur !
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Mobile Venise où l'amour se voit passer et périr !
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Venise, je t'ai vue glauque aux pierres grises ; couleur de poisson, rouillée de sang séché, verdie d'oxyde ; sous des nuages de plomb tes marbres envahis de pâleur ! Je t'ai vue négresse à chair bleue, corps d'ébène où des lèvres ouvrent leur corail nocturne, je t'ai vue noire lamée d'argent comme le gondolier de la mort.
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Venise de vert jade et d'abricot glacé
Venise rouge et topaze brûlée
Venise de résine et de poix
Venise de bitume broyé de roses
Venise aux fièvres noires et au climat d'argent
Venise couleur d'espace.
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Miroir fuyant où tournent des délires d'ombres lacérées, tes chambres pantomimes, les objets de l'insomnie les yeux grands ouverts comme des yeux qu'on a oublié de fermer, et tant d'âme dans ces chambres amassée, la lyre immense des corps ravis, les mille morts de l'amour, ah quelles démences se frappent aux pilastres ! insaisissable suite de fantômes, vaine splendeur du ciel sans moissons, tes voix sur l'eau, tes soupirs, ton lourd sanglot, brisante Venise, l'âme n'est plus qu'un cri, on s'épuise à ta beauté !




Écrit sur le yacht de la Princesse de Polignac.
posted by lorenzo at 14:49
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