14 mai 2016

Chronique de ma Venise en mai (3)




Samedi 7 mai.

Journée harassante comme toutes celles que ce reportage nous fait vivre. Antoine semble ne pas en souffrir. l'habitude du rythme parisien certainement. Rien à voir pourtant avec la manière de vivre à la vénitienne, où retards et reports sont monnaie courante, où l'on ne peut faire dix pas sans rencontrer un ami ou une relation. Impossible de passer à la va-vite et se contenter d'un simple échange de saluts. L'usage veut qu'on s'arrête, même di fretta, pour échanger quelques chiacchierate, s'informer de la santé et des affaires de l'interlocuteur, le plus souvent autour d'un café pris au comptoir et, selon l'heure - bien qu'on puisse penser que cela se fait dès potron-minet et jusqu'à la fermeture des bars quand on voit le nombre au comptoir des bars - devant un verre de vin ou un spritz... Au lieu de ça, nous courrons. 

Heureusement, il ne fait pas trop chaud bien que le temps devienne orageux. Je laisse Antoine à ses rendez-vous et je m'installe tranquillement chez Gino, le café en face de chez Roger de Montebello. Il y a beaucoup d'allers et venues mais les tables du fond sont relativement tranquilles. On peut s'y faire servir un thé ou un café et lire ou écrire tranquillement. Je n'avance guère ici tant les sollicitations - celles pour le reportage comme celles, plus naturelles ici, des envies de promenades, des rencontres, des regards échangés, des rappels du passé - éloignent tout ce qui pourrait m'occuper l'esprit et se transformer en mots. tarte aux amandes et thé au lait, voilà un bon remède au frétillement de ces derniers jours.La nouvelle Manica Lunga de la, bibliothèque de la Fondation Cini dans l'ancien couvent bénédictin. Que le lecteur ne s'indigne pas, je ne me laisse pas enfermer dans la procrastination bien que mon esprit pervers aurait naturellement envie d'opposer l'inaction absolue à l'ardeur parisienne de mon commensal. Il y a un temps pour tout. Il y a eu ce matin mon inscription à la bibliothèque de la Cini, à San Giorgio justement. Une belle carte flambant neuf avec le titre si ronflant en italien de Dottore. La Manica Lunga a belle allure depuis sa restauration et je ne m'étais pas promené dans les cloîtres depuis belle lurette. De longues heures de lecture en perspective cet hiver. 

La messe de dimanche dernier chez les bénédictins était bien triste. Cinq moines seulement, le psaume lu et non plus antiphoné et une seule intervention de l'orgue au moment de l'envoi. Bâclé. Plus rien à voir avec ces messes toujours recueillies mais grandioses d'il y a trente ans, le damas rouge sur les bancs des premiers rangs, la communauté, nombreuse, jeune, et le rite qui en imposait même aux plus tièdes. Si le sermon de dimanche restait de haut niveau, l'office lui-même manquait de force. Rien à voir avec ceux de Saint Paul, chez les dominicains de Bordeaux, où on se sent porté par une foi séculaire, un rite ordonné où l'esthétique et la beauté sont au service de la Foi. Combien une belle cérémonie peut aider à  l'individu à trouver ce supplément d'âme qui manque tellement au monde actuel. Difficile de retrouver cela en Italie comme ailleurs de nos jours.

Rendez-vous avec Antoine sur le campo san Fantin à 18h30. J'arrive un peu en avance, histoire de renouer avec des bribes de mon passé vénitien. Un verre au comptoir Al Teatro, le bar voisin qui est devenu un restaurant chic. Il y a trente ans, nous venions ici acheter cigarettes et journaux et grignoter à midi. Giuliano Graziussi, mon patron d'alors y concluait la plupart de ses ventes et se faisait servir un verre de blanc dès 10 heures quand je terminais à peine mon macchiato et ma brioche... C'est là que Arbit Blatas m'a présenté à Augusto Mürer, que Roberta di Camerino calmait ses crises de nerfs avec son compagnon, l'avocat Sansone et toujours Graziussi, mielleux et obséquieux, qui n'oubliait jamais l'objectif premier : "schei, schei" ("money, money"  l'anglais traduit mieux le sens de ce cri vénitien - courant - qu'en français "des sous, des sous" !). Le soir après dîner, nous y venions souvent entre amis y boire un verre de prosecco. On s'installait sur les marches du théâtre. Je fumais mes Craven A en regardant passer les gens. Le silence du campo donnait l'impression d'être nous-mêmes sur un palcoscenico dont on aurait laissé allumés les projecteurs. Vu des marches, le plateau est parfait. Combien de scènes d'amour, de rupture, de bagarres pourraient l'avoir comme décor et ses cinq ouvertures qui mènent toutes vers le puis central, sans parler des deux portone, celui de l'église san Fantin en face, celui de l'Ateneo Veneto à côté, les deux tonnelles, celle du bar Al Teatro et celle de l'Antico Martini, le célèbre restaurant. Parfois des filles sans âge sorties du night-club voisin venaient fumer une cigarette avec les garçons un peu voyous de l'académie de billard installée à l'époque au fond du sottoportego près de la galerie.... 

Vera da pozzo du campo san Fantin...Les gens commencent à arriver. La représentation du Barbier commence a 19 heures. Tout le monde est très habillé. C'est un bonheur de voir ces vieilles personnes très élégantes, mais aussi les jeunes - ils ne sont pas nombreux hélas - en costume sombre et cravate pour les garçons et vraies belles robes pour les jeunes filles. Quelques manteaux de fourrure apparaissent, car le temps reste instable et les températures un peu basses. Il n'y a guère qu'en France qu'on ne s'habille plus pour aller à l'Opéra. Nos billets nous attendent. Deux places au premier rang d'un palco latéral. Idéal pour la prise de son. Dans notre loge, trois personnes d'un certain âge et un jeune homme avec sa mère...Belle mise en scène, classique et enjouée. De bonnes voies notamment les deux barytons, Davide Luciano qui est Figaro ce soir, Omar Montanari dans le rôle de Bartolo. Rosina est parfaitement rendue par la voie et la présence scénique de Chiara Amarù en dépit de ses rondeurs à la Castafiore. Son âge aussi... Mais son sourire, sa faconde, la qualité de son jeu et la beauté de sa voix, effacent très vite l'impression de grotesque. L'orchestre visiblement prenait plaisir à jouer sous la baguette de Stefano Montanari, (homonyme du baryton), qui dirigea avec allégresse, légèreté et humour. A l'entracte, une foule de français avait envahi les foyers. Un bon moment de sérénité après la fièvre de ces derniers jours. Nous avons passé une excellente soirée. Antoine particulièrement guilleret, est plus détendu qu'à notre arrivée...

Changement d'univers et de musique après. Nous retrouvons Sophie avec qui nous allons écouter un concert de blues un peu rockabilly dans un bar rempli de gens. Trop bruyant pour moi qui rentre vite rejoindre Morphée. Joie de marcher seul dans les rues vides et silencieuses. J'aime la musique mais pas quand elle devient bruit, que les sons que je perçois sont dissonants et tout sauf paisibles et doux, j'ai besoin de m'éloigner au plus vite pour retrouver mon calme. Question de tympan (ou de tempérament - sans jeu de mot musical !...) certainement...


8 mai. 

Dans une semaine, nous serons partis... Je réalise une fois encore combien le temps passe vite à Venise. Trop vite. Pourtant, quand j'habitais ici à l'année et que l'hiver se faisait rude, étudiant dilettante avec la perspective des examens comme épée de Damoclès, peu d'argent et la nostalgie du confort bourgeois de la maison familiale là-bas en France, combien je trouvais qu'il passait lentement ce temps que je comparais parfois à un exil... Mais les idées noires ne duraient jamais, il suffisait d'une rencontre, une invitation au Malibran ou à la Fenice, un dîner au consulat ou chez le Duc Decazes et la joie reprenait le dessus... Résilience, résilience...

11 heures 45. Il est un peu tard quand nous débarquons à la Palanca. En route pour la roseraie. En chemin, me reviennent des vers que ma mère récitait souvent et qu'enfant j'avais appris par cœur : 

Je l'ai lu dans un livre odorant, tendre et triste
Dont je sors plein de langueur,
Et maintenant je sais qu'on le voit, qu'il existe,
Le jardin-qui-séduit-le-cœur !

Je les ai cru longtemps du fameux poète Saadi, extraits de son Jardin des Roses (گلستان, Golestân en persan). Après recherche, ces jolis vers un peu mièvres, on les doit en fait à la délicieuse Anna de Noailles... Nous suivons un dédales de ruelles entourées de murs et de palissades. partout la nature, plantureuse. Merveilleux petit paradis, l'endroit est plein de poésie et de senteurs merveilleuses, mais personne en vue et à l'adresse indiquée, nous trouvons porte close... Devant nous, il y a bien le campanello de cuivre avec la plaque gravée "giardino" mais personne ne répond... Nous nous sommes peut-être trompés d'adresse ou de jour... Pourtant la charmante vieille dame avait bien précisé ce dimanche et nous a parlé d'une journée portes ouvertes... Nous attendons un moment mais les cloches sonnent le milieu du jour et nous avons faim. Déjeuner à l'Altanella voisine, la célèbre et très sympathique trattoria fréquentée par Hemingway et par François Mitterrand dont c'était un des restaurants préférés ? Trop de monde sûrement à cette heure. Nous préférons nous promener et ce sera seulement un café chez Crea, un endroit rarement fréquenté par les touristes, au fin fond du chantier naval éponyme. Vue panoramique sur la lagune, accueil chaleureux dans une salle remplie de vénitiens en famille.

15 heures. Nous voilà de retour devant l'entrée du jardin secret. Cette fois, la porte est ouverte. Une douzaine de personnes sont déjà là, arpentant les allées ou bavardant autour d'une grande table en teck. Essentiellement des dames, quelques messieurs. Quelques jeunes gens aussi. La maîtresse des lieux fait les honneurs du jardin, détaillant chaque rosier et donnant tout un tas d'explications qui semblent passionner les dames qui la suivent dans un silence religieux. elle explique sa méthode d'entretien et de protection de toutes ces merveilleuses plantes. Des senteurs incroyables, et partout des fleurs jusqu'à des hauteurs inattendues le long du mur qui sépare la propriété de la ruelle. Accueil charmant, public bon enfant - beaucoup de dames d'un certain âge visiblement très férues de jardinage et de fins connaisseurs des roses. une pensée pour Antoine de Saint-Exupéry et son Petit Prince au passage. Agréable moment loin de la précipitation du monde, au milieu de parfums exquis et du chant des oiseaux. Le jardin est la propriété de la charmante Ottilia Iten, grande dame d'origine suisse allemande à l'allure très aristocratique, qui vit ici depuis de longues années. Sa roseraie en biodynamie attire de nombreux amateurs et c'est un privilège que d'avoir pu passer cet après-midi dans les lieux. 

l y avait là autrefois un antique fournil. La maison, basse, est sans prétention .Outre les roses anciennes, dont certaines sont très rares, on peut y contempler de splendides variétés de narcisses, d'iris sauvages, de clématites. Tout est cultivé avec des méthodes naturelles, sans engrais, sans produits chimiques, ce qui plait beaucoup - on s'en douterait - aux abeilles des moines du Redentore qui font un délicieux miel. Un peu plus loin, c'est Nuria Shönberg-Nono, fille du compositeur autrichien et veuve du grand Luigi Nono (et belle-mère de Nani Moretti) qui elle aussi entretient un joli jardin avec une roseraie concurrente de celle de la Signora Iten. Le jardin de Vittoria Rapazzini est aussi un bonheur, une oasis de paix et de senteurs. 

J'ai voulu ce matin te rapporter des roses ;
Mais j'en avais tant pris dans mes ceintures closes
Que les nœuds trop serrés n'ont pu les contenir.
Les nœuds ont éclaté. 
Les roses envolées
Dans le vent, à la mer s'en sont toutes allées. 
Elles ont suivi l'eau pour ne plus revenir ;
La vague en a paru rouge et comme enflammée. 
Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée...
Respires-en sur moi l'odorant souvenir.*

La Giudecca recèle vraiment beaucoup de trésors. Quel bonheur que l'accès soit relativement difficile et l'attrait pour les touristes peu éclatant. Les hordes viennent rarement dans cet univers où se côtoient des mondes très différents, les richissimes clients du Cipriani ou de l'hôtel snob qui a succédé à la sympathique Casa Frollo de ma jeunesse, croisent les jeunes gens fauchés qui séjournent à l'auberge de jeunesse, eux-mêmes se mêlant le long de la fondamenta ou dans le quartier neuf du Junghans à tout un monde de petites gens qui vivent et parlent comme devaient le faire leurs ancêtres du temps de la Sérénissime et qui quittent rarement leur île pourtant partie intégrante de Venise et du sestier de Dorsoduro dont la partie la plus fréquentée est de l'autre côté du canal, quatre cents mètres plus loin.

* : "Les roses de Saadi", poème de Marceline Desbordes-Valmore (1785-1859).

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