25 novembre 2007

Esquisses vénitiennes

Je viens de mettre la main sur un exemplaire de l'édition originale des "Esquisses vénitiennes" d'Henri de Régnier, parue au Mercure de France en 1920. Le volume, broché, un peu sali, a souffert. Mais il a certainement été entre les mains d'un amoureux de Venise. En le feuilletant, j'y ai trouvé une carte postale plus ancienne qui avait du servir de marque-page. Elle est datée de 1909. Rédigée au dos de l'affiche en réduction de la VIIIe biennale de Venise, voilà ce que dit son texte :
Venise, 11-5-09
Par suite d'un hasard heureux j'ai pu aller passer deux heures à l'Exposition. Albert Besnard y a une place d'honneur. Le pavillon de la Hongrie est un véritable joyau. Si par hasard je n'étais pas rentré à 11 heures, ne t'inquiètes pas, c'est que je ne rentrerai qu'à 6 heures du matin lundi. Bons baisers mon gros loulou.
Maurice"
Et c'est adressé à Madame Maurice Vinot, 45 via S. Gregorio, Milano. Le cachet de la poste montre que la carte a été postée depuis la Ferrovia.
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J'aime ces instants de vies passées que le hasard ressuscite. C'est déjà émouvant lorsqu'il s'agit de membres de notre famille que nous avons pu connaître. Ces témoignages sont alors comme un rappel de leur vie; une palpitation qui ne demanderait qu'à se faire entendre de nouveau et nous rend un peu de ceux que nous avons aimé. Ça devient encore plus émouvant quand ce sont des inconnus. On a l'impression de rentrer par effraction dans leur intimité et en même temps, on se dit que lire leur nom, déchiffrer leur message, regarder leur photo, c'est les sortir de l'anonymat dans lequel la mort les a plongé. Un peu comme le sourire réconfortant de l'infirmière à un malade qui n'a plus ni famille ni ami pour le soutenir dans son agonie...
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Qui était ce Maurice Vinot ? Que faisait-il à Milan en 1909 avec son épouse, celle qu'il surnomme affectueusement "Loulou" ? Peut-être que leurs noms n'ont plus jamais été prononcés depuis des années ? Peut-être cette carte postale est-elle le seul témoignage matériel existant encore de leur passage sur cette terre? Peut-être, par un malheureux hasard, cette carte n'est-elle jamais parvenue à sa destinataire et qu'un drame est né de l'absence de Maurice ? Et s'il avait menti ? Si tout cela n'était qu'un subterfuge et qu'il s'était enfui avec une autre femme rencontrée à Milan ou ailleurs? 
En cherchant un peu sur internet, j'ai trouvé plusieurs Maurice Vinot. L'un fut le premier présentateur du journal parlé à Radiola qui deviendra le Radio Paris de triste mémoire (vous savez la rengaine "Radio Paris ment, Radio Paris ment, Radio Paris est allemand"), un autre tourna de nombreux films à succès sous la direction de Louis feuillade ou Romeo basetti. Il mourut en 1918. Un autre encore était un industriel... Quand au 45 via s. Gregorio, c'est un immeuble bourgeois du centre de Milan, aujourd'hui siège d'une maison de prêt à porter.
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A partir de ces quelques indices, on pourrait écrire toute une histoire... Elle commencerait par quelques jours à Venise, à la Biennale, avec le pavillon hongrois nouvellement construit comme décor et les peintures académiques, aujourd'hui oubliées, de l'alors directeur de la Villa Médicis, comme prétexte...

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3 commentaires:

Anonyme a dit…
Votre papier m'a mis les larmes au yeux ce soir, je le trouve terriblement émouvant. Vos écrits si poétiques me font rêver. Venise me manque. M.17
Anonyme a dit…
Le curé de l'église Santa Maria Della Fava (S Marco)nous a raconté que le Ponte delle Tette (S Polo)avait été entièrement payé grâce aux dons des passants aux riveraines qui, le soir, se mettaient à leur fenêtre, seins au vent, pour rassembler assez d'argent pour construire ce fameux pont! (j'ai une photo de l'endroit, si ça vous amuse!) Ce curé est un homme fort jovial et rigolo qui nous a longuement parlé de son église avec beaucoup d'humour! Marie G
Lorenzo a dit…
Ce brave curé a bien édulcoré l'histoire. Le quartier abritait en vérité de nombreux lupanars tolérés voire encouragés par le gouvernement pour éviter la prostitution sauvage et la profusion des maladies. Les femmes étaient obligées de se montrer les seins nus aux fenêtres des maisons closes pour éviter qu'on les confonde avec des travestis. l'homosexualité était tolérée en privé, mais pas quand il s'agissait d'amour tarifé. Afficher ses seins, c'était prouver qu'on était une femme. La silicone n'existait pas encore !

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