03 janvier 2010

Venise de noir et de blanc


Des amis revenus de Venise me parlaient de la neige tombée sur la Sérénissime, il y a quelques jours. Cela m'a donné envie de parler de cette métamorphose de la ville pleine de couleurs quand soudain elle se transforme et devient blanche et noire avec des nuances de gris si typiques des hivers sur la lagune. Qui pourrait mieux en parle qu'Alain Buisine ? Voici ce qu'il écrit dans son Dictionnaire amoureux et savant des couleurs de Venise ? :
"«A vrai dire, l'incontestable prédominance de la couleur n'empêche pas, apparemment, Venise d'opérer des prodiges dans le noir et blanc : l'eau les lie. Les Italiens excellent dans l'utilisation du noir et blanc, pierre blanche et obscurité intérieure. La couleur surgit au milieu, intensément mais graduellement amassée : une gondole entre ciel et eau », remarque Adrian Stokes dans Venise... « Ces complexes et quasiment dialectiques, rapports du noir et du blanc qui se produisent et s'intensifient l'un l'autre, en particulier parce que le marbre d'Istrie, si massivement utilisé à Venise, noircit dans l'ombre, blanchit - neige ou sel - au soleil », dramatisant, retenant et matérialisant les jeux de l'ombre et de la lumière : les encadrements blancs des fenêtres donnent sur l'extrême obscurité des intérieurs, mais en retour, les « fenêtres les plus sombres gagnent une sorte de radiance à être ouvertes sur les eaux encloses : leur obscurité brûle lentement, et pour toujours, sur l'élément réflecteur au-dessous qui est pour une part obscurité, pour une part lumière.» Il n'y aurait donc de plus exemplaire image de Venise que «les cinq balustres noircis à la dernière fenêtre des anciennes prisons [qui] sont portés par de blanches allèges bombées. On dirait des pingouins. Les blancs et noirs des oiseaux marins sont les pierres de Venise». Faut-il en conclure que pour l'essentiel, et aux dépens de la couleur elle-même, «les colonnes et ressauts des constructions vénitiennes affichent un noir et blanc spectaculaire», dès lors qu'ils sont construits en une pierre qui possède la curieuse propriété optique de blanchir à la lumière et de noircir à l'ombre ?"

"En fait Adrian Stokes, qui n'ignore pas qu'il ne peut pas soutenir à l'infini son subtil paradoxe, est lui-même bien obligé de convenir qu'«à Venise, dans son ensemble, le ton acquiert facilement la valeur attribuée à la couleur. Ainsi, le noir comme le blanc prennent un sens qui se situe en deçà et au-delà de leur valeur tonale, un sens essentiel au rapport profond des couleurs, à l'identité dans la différence. Le serpent navigable du gondolier est noir [...] entre l'eau et la mer; mais plus qu'une silhouette détachée sur un paysage appelé à dessiner un contraste, la gondole noire se donne dans un rapport organique avec son clair environnement - rapport suggérant la circulation et qui appartient à la couleur plus qu'au ton. Cette obscurité solide semble avoir été tirée des zones sombres qui, en retour, paraissent plus claires ». Absolu triomphe du chromatisme. A Venise, même le noir et le blanc finissent par rentrer dans le spectre des couleurs, mais réciproquement les couleurs n'échappent jamais à un effet de noir et blanc. Ainsi le campo San Zan Degola : «Un degré extrême de décoloration dans une ville aux teintes pourtant délavées. Mais rien de terne, plutôt une luminosité diffuse, des passages subtils d'ombre et de clarté que voile ou dévoile un soleil pâle, comme le ferait, sur un corps nu, le mouvement./La place est vide en ce début d'après-midi : rien ne s'y donne en spectacle sinon, longuement, la métamorphose infime de la couleur lorsque l'œil glisse d'une matière à l'autre [...]. Les nuances, entre chair et pierre, du campo semblent se situer dans une sorte de no man's land du spectre solaire : photographié en noir et blanc, l'espace perdrait ce que le blanc contient secrètement de rose, de jaune, de gris. Photographié en couleurs, il ressemblerait à un cliché en noir et blanc» ("Le grain de la vue", Edwige Lambert)."
 
Pour ceux qui n'ont pas (encore) lu cet admirable ouvrage, notez que son auteur n'aime pas trop le noir et blanc pour représenter Venise. Mais il s'agit surtout des ces images de la fin du XIXe ou du début du XXe qu'on trouve à profusion dans les brocantes et qui effectivement donnent de la cité des doges une vision sinistre voire inquiétante. Seuls les grands photographes de cette époque - comme ceux de la nôtre - parviennent à montrer le sublime de la ville mis en valeur par le contraste du noir et blanc.

On pourrait penser qu'hormis le propos sur le noir et blanc, cette longue citation de Buisine n'a rien à voir avec un billet assez ancien de Maurice Darmon qu'il consacrait au magnifique ouvrage de Jean-Christophe Bailly, "l'Instant et son ombre"... Pourtant, là-aussi, dans un domaine proche, ce qui s'impose reste avant tout la quête de sens : cliquez ici.

Stéphanie M. a dit…

Bonne année à vous Lorenzo ... Je suis votre blog avec toujours autant d'intéret, merci à vous ! Amicalement,

Michelaise a dit…

Ouvrage passionnant en effet que ce dictionnaire des couleurs de Venise, qu'il est bon de relire parfois, guidé par un aminaute toujours attentif à "sa" ville

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