21 décembre 2025

Ma Venise en hiver IV : Ciacolàr...


Dimanche 21

En passant sur le campo San Bortolo j'ai jeté un coup d’œil sur le prompteur de la pharmacie d'Andrea Morelli. Trop de monde déjà pour aller saluer les pharmaciens. Le chiffre tombé en dessous des 50.000 habitants, certes ne tient pas compte des étudiants vivant ici (quasiment 50.000), et ne comptabilise que les habitants du centro storico. Un autre compteur existe sur la Strada Nova qui inclut l'ensemble de la population de l'entière commune, c'est à dire avec Mestre, le Lido et l'ensemble des îles de la lagune. Essayé d'expliquer cela aux amies avec qui je suis ici en cette fin décembre. Venues pour passer du bon temps et faire ce que font tous les touristes à Venise, le dépeuplement catastrophique de la ville et le rôle délétère de l'infestation touristique non régulée ne les concerne pas. 

Je les comprends ; après tout cette situation anxiogène colle mal avec leur désir de «passer du bon temps» sans «se prendre la tête»Comme la majorité des visiteurs, elles sont naturellement sous le charme, mais ne sachant rien de l'histoire et des particularités de la Cité (c'est à peine si elles comprenaient qui étaient les doges et que Venise a été pendant plus de mille ans une puissante république à l'influence mondiale), ces informations somme toutes assez prégnantes et inquiétantes ne les touchent guère. C'est normal. Ce qu'elles voient, c'est la foule qui déambule dans un décor unique, des vitrines alléchantes, des restaurants partout, et elles suivent comme la majorité des visiteurs, les circuits classiques, les recommandations de ceux qui sont venus avant eux. J'ai donc renoncé à expliquer ce qui ne va pas, à décrier ce côté Disneyland qui peu à peu détruit lo spirito della Città. Avec le risque qu'un jour il n'y ait plus un seul vénitien vivant dans le centro storico. 

J'ai retrouvé cette citation de Foenkinos issue de son roman «Vers la beauté», qui s'adapte bien à cette forme de tourisme d'aujourd'hui avec lequel j'ai bien du mal ; Dans son roman, Antoine, le protagoniste, est un éminent professeur aux Beaux-Arts de Lyon qui a tout lâché pour des raisons que le livre va nous amener à comprendre est parti à paris où il a trouvé un emploi de gardien de salle au Musée d'Orsay. C'est son premier jour, le premier jour aussi de l'exposition Modigliani, artiste sur le quel il a écrit et dont il est un spécialiste reconnu. 


Il n'a pas vraiment la possibilité d'observer l'un de ses tableaux favoris, un portrait de 
Jeanne Hébuterne, tellement la foule est dense qui se presse dans les salles dévolues à la rétrospective. Il a du mal à comprendre comment il peut être d'apprécier des tableaux dans de telles conditions.
« Bien sûr, c'est une chance d'accéder ainsi à la beauté, mais quel était le sens de cette observation au milieu d'une foule, en étant pressé et oppressé, et parasité par les commentaires des autres spectateurs ? » 
Et l'auteur décrit sur plusieurs lignes l'état d'âme d'Antoine après avoir envisagé celui de la pauvre Jeanne qui n'aurait pu imaginer que le monde se presserait pour voir son visage
« enfermé à jamais dans un cadre.» [...] « De sa position assise, il allait parcourir l'étendue de la sociologie humaine.»

Mais revenons à nos considérations sur l'hyper tourisme qui ravage les villes d'art depuis quelques années, Antoine donc entends et voit la foule se répandre devant les toiles exposées : 

« Certains ne disent pas J'ai visité le musée d'Orsay» mais "j'ai fait Orsay", un verbe qui trahit une sorte de nécessité sociale ; pratiquement une liste de courses. Ces touristes n'hésitaient pas à employer la même expression pour les pays : "J'ai fait le Japon l'an dernier..." Ainsi, on fai les lieux maintenant. Et quand on va à Cracovie, on fait Auschwitz.»

Que rajouter sinon paraphraser la phrase de Philippe Meyer quand il animait son émission sur France Inter, « Nous vivons une époque moderne »...