Journal de Venise. Août 2015 et août 2017

Un journal - celui que je tiens a été commencé alors que j'avais à peine douze ans - c'est souvent un miroir du quotidien de l'âme. Banal le plus souvent, parfois complaisant. Mon journal ? Au milieu de mes notes de lecture, de citations, et de descriptions de mes jours (les premières années, je notais mes lectures et le détail de mes repas !), il y a parfois des coups de gueule, des constats et des peines qui surgissent. Doutes et certitudes, idées contraires qui se chevauchent. Un maelström qui s'apparente à l'oxygène dont se nourrissent les cellules. Mais que de paradoxes il livre à l'analyse. Venise en est souvent - obsession - l'objet. Exemples.

29 juillet 2015
Dans le train pour Paris. Temps gris (la nouvelle lune est terrible). Compartiment tranquille. Jolis paysages de la Creuse où est-ce encore la Charente ?  J'aime nos collines verdoyantes, ces talus et ces haies, les animaux dans les pacages, les champs à taille humaine, les bois... Tout ce que l'homme a mis à mal depuis tant d'année dans sa grande prétention et sa recherche pathologique du profit, sa course vers le toujours plus... Combien je me sens loin de cela. 

Bizarre sensation. Ce voyage que je m'étais résolu de ne pas faire. Par réalisme. Ma volonté d'abandonner ce rêve vieux de trente ans : m'installer enfin à Venise. Je pensais m'y marier et y voir grandir mes enfants. Celle que j'ai épousé ne l'a pas entendu ainsi et je ne regrette pas le choix que j'ai fait de la rejoindre en France, laissant tout à Dorsoduro, au dernier étage du 445 Calle Navarro, mes livres,mon chat, mes meubles, ma jeunesse.

Cependant, trente ans après. la générosité de B. m'a mis dans l'obligation de partir en s'occupant de mes billets. Sans elle, je ne serai jamais plus retourné à Venise.  L'appartement qu'elle loue pour son fils (il vient faire un stage dans le cadre de ses études à la London School of Economics) est libre une douzaine de jours. Je viens faire du repérage pour lui en quelque sorte. Je suis parti à reculons. depuis mai dernier où le tournage du reportage pour la Radio Télévision Suisse avec Antoine m'avait retourné tant je me sentais largué au sens vrai du terme. Tous ces gens qui prennent leur destin à bras-le-corps et s'organisent pour sauver Venise et moi qui depuis toujours me suis engagé dans la défense de la Sérénissime, je m'étais enfui. Le blog étant depuis une sorte d'alibi confortable... 

[...]

31 juillet 2015
J'ai lu quelque part que le nom de Venise proviendrait de la racine indo-européenne Wen liée au latin Venus, "qui sont unis par des liens sociaux ou bien amicaux, aimables". Rien ne me lie plus à la cité des doges sinon la nostalgie de cette période heureuse de ma vie. Que sont devenus tous les liens que j'avais tissé pendant les cinq années de ma vie vénitienne ? Remplacés par d'autres, mes lecteurs, fidèles et assidus mais là-bas ne suis-je pas, à mon tour, un forestiero, un étranger. Tous les amis d'alors sont partis, les vénitiens ont quitté leur ville pour vivre ailleurs, souvent très loin et les étudiants étrangers comme moi sont retournées dans leur patrie d'origine. Nous nous sommes perdus de vue... 

Je ne suis plus vénitien. Seulement de passage. Je ne m'en sens pas digne et je ne m'y sens plus chez moi. Et puis, rien jamais de ce que j'ai entrepris pour et à Venise n'a jamais été achevé. Comme une trahison. En réponse, la ville m'ignore...

Pourquoi m'entêter et revenir ? Je n'y trouve plus aucun plaisir. Propos d'enfant gâté ? Constat imparable d'une vérité qui me glace le sang ? 

[...]


20 août 2017
J'ai longtemps fui Venise l'été. Souvent la chaleur et l'humidité rendent tout très pesant et comme tous les vénitiens qui le peuvent, je préférais fuir loin vers la fraîcheur des montagnes ou du côté de la mer. Non pas au Lido mais bien plutôt sur les rivages de l'Atlantique ou de la Manche. Depuis trois ans les hasards de la vie m'ont mené à Venise au plein milieu de l'été. Il m'aura fallu trois séjours pour m'habituer - me réhabituer - à l'été vénitien. Et combien j'aime Venise en été. Combien j'aime être ici ; de retour. Chez moi.

Je suis convaincu qu'en vieillissant, avec ce rythme merveilleux qui est devenu le mien depuis que je ne suis plus forcé de travailler selon des horaires que je n'ai pas choisi et à des moments où tout en moi aimerait faire autre chose, j'accepte bien mieux les caprices de la météo. Nous autres pré-vieillards - les québécois chantent l'âge qui vient et je me retrouve de plus en plus dans ces mots :

Tranquillement j'y pense, tranquillement j'commence
À aimer qui je suis, à dormir la nuit
J'sais pas mais j'ai moins le goût, comme avant d'partir
Comme juste un coup de tête, sans trop réfléchir

J'ris souvent tout seul, et je ris en jouale
Ça l'air que j'vieillis, paraît que c'est normal
L'heure est au bonheur, m'inspire la candeur
J'ai le sourire facile, la quiétude au cœur

Je fais ma vie de jeunesse, J'veux rien savoir d'la vie de vieillesse
Ah et puis tanpis pour le drame, j'veux m'amuser ça me nourrit l’âme
J'veux jamais que la lumière s'éteigne, au fond d'mon p'tit bonheur
Dans mon décor tout est calme, j'veux m'amuser j'veux rien de banal

Et toi l'homme festif, dit moi c'est ou la fête
À la clair fontaine, ou la jouvence est maître
J'me sens amoureux, comme si j'avais des ailes
Même sans rajeunir, mon âme demeure zen

Pour c'qui me reste a vivre, j'veux regarder en avant
Où tout est de givre, où tout devient grand
Le bal du vieillard, n'existe pas vraiment
La sagesse prend forme, sous le regard du temps

Je n'ai jamais autant travaillé de ma vie depuis que je n'ai plus d'emploi répertorié sur la liste des métiers gagne-pain. Ma vie est plus simple, mes pensées allégées. Mon portefeuille aussi cela étant, mais ma liberté et ma disponibilité n'ont pas de prix. J'ai ainsi passé de longues années dans des activités associatives qui correspondent à ce que je crois, à ce que je pense. Sans autres contraintes que les missions à accomplir, les buts à atteindre et les besoins de ceux qui m'étaient confiés. Cela m'a permis de retrouver un rapport plus naturel et évident avec l'écriture. Ce blog et tout ce qui gravite autour depuis douze ans en est la preuve. Et la naissance de la maison d'édition (qui n'en finit pas de se préparer avec la coquetterie de la rose du Petit Prince)..

Bref l'été à Venise, pour la troisième année consécutive est une expérience intéressante et joyeuse. D'abord parce que la présence des touristes qui déambulent en masse (on dit officieusement qu'ils sont désormais 30.000.000  !) à fouler le sol du centre historique !)  force  d'inventer des itinéraires-bis. Hélas, triste surprise, quelques raccourcis connus des seuls vénitiens, sont aujourd'hui fléchés pour dégorger certains itinéraires complètement obstrués à certaines heures - les plus chaudes de la journée évidemment. 

Mais le touriste se lève rarement tôt et c'est tôt le matin que le vénitien reprend possession de sa ville. l'air est encore frais. souvent un délicieux petit vent parfumé se répand partout. Les cloches se remettent à sonner après le silence de la nuit. Les gens vont vaquer à leurs occupations, les étals du marché se remplissent, les balayeurs évacuent les remugles de l'invasion quotidienne des barbares. Gabbiani et pantegane se disputent les déchets que les éboueurs se hâtent d'enlever pour éviter cet affreux spectacle des détritus répandus au milieu des rues. 

Sous mes fenêtres, le marchand de journaux prépare son kiosque, les serveurs du restaurant installent les tables. Par flots réguliers, les gens passent qui arrivent de la fermata du vaporetto. ils achètent le Gazzettino et vont prendre un café-croissant dans l'un des nombreux bars du coin. Les oiseaux chantent à tue-tête. Joli matin. Douce sensation de renouveau. Le violoncelle de Yo Yo Ma interprète Salut d'Amour de Elgar. Mélodie parfaitement adaptée à ce spectacle banal mais qui se déroule dans le plus beau décor jamais inventé.

Retombé sur mes notes d'il y a deux ans. J'étais empêtré dans le dépit d'avoir retrouvé une ville qui avait continué d'avancer sans moi. De s'enliser aussi, envahie par les hordes barbares que je dénonçais déjà il y a trente ans, et dont Tramezzinimag s'est fait l'écho depuis 2005. Je pensais ne plus rien avoir à y faire et mes précédents séjours, forcés, furent de bien mauvais moments pour ceux qui m'accompagnèrent. Antoine le premier en a subi violemment les effets et parfois son reportage s'en ressent. 

Plus il esquivait ma mauvaise humeur en montrant des trésors de patience et d'amitié pour m'éviter de sombrer dans une insupportable amertume, plus il rencontrait de belles personnes, totalement engagées dans l'action quand je me lamentais sans rien faire d'autre qu'énoncer mes regrets et mes déceptions. D'un côté mon aigreur et de l'autre sa joyeuse découverte de la Sérénissime dont je lui avais tellement parlé et qu'il présentait à son tour aux auditeurs de la radio suisse à travers ma vie d'étudiant à Venise dans les années 80... Notre amitié est sortie renforcée de cette épreuve. Peut-être finira-t-il par aimer Venise bien plus que je l'ai aimée...

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