Isabelle Khana déploie ses ailes pour Venise (1)


Il y a toujours beaucoup de bonheur à faire de nouvelles rencontres, surtout lorsqu'elles sont fortuites. Venise qui est un village offre souvent ce genre d'opportunités. On y croise des gens que le hasard nous permet de connaître alors qu'ailleurs dans le monde, nous n'aurions jamais connus...  

Il en fut ainsi très souvent pendant les années vénitiennes. Arrivé sans aucune recommandation, sans lien autre que ceux du sang et du cœur, livré pour la première fois à moi-même, je n'avais aucune attente particulière, pas d'ambition. Je ne fuyais rien. J'étais venu là où une voix intérieure m'avait suggéré d'aller.  A Venise, la ville des miens. Entre les mains de la Providence... J'ai déjà raconté dans ces colonnes et ailleurs ces belles rencontres dont certaines ont vraiment permis à ma vie de prendre un tour dont je n'avais même pas rêvé. Je ne suis plus le jeune homme timide et hésitant qui avançait pas à pas dans un épais brouillard. Ma vie est faite et pour l'essentiel j'ai laissé avec soulagement beaucoup de choses derrière moi. Rien à prouver, rien à régler, la disponibilité d'une page blanche. Rien n'a changé donc vraiment changé - la page demeure souvent trop longtemps blanche et la venue des mots laborieuse - et c'est peut-être cela qui facilite les rencontres qu'il m'est donné de vivre.

Il en a été ainsi avec Isabelle Khana. Quelques jours avant de l'appeler, j'avais eu le bonheur de croiser enfin deux de mes fidèles lecteurs, blogueurs eux aussi - et pas n'importe lesquels, puis qu'il s'agit des très sympathiques inventeurs du blog Hic sum, hic maneo plus connu des lecteurs de TraMeZziniMag comme le blog de kate et René. Les doutes et les interrogations qui sont mon lot depuis l'interview pour la RTS il y a deux ans, faisaient fondre sur moi des torrents de nostalgie qui paralysaient toute décision, toute action. Les questions innocentes de mon ami journaliste - il me faisait l'honneur de faire de mon expérience vénitienne le sujet de son reportage pour une grande radio francophone - m'ont vraiment interpelé. Je prenais chacune d'elles comme autant de flèches qui toutes m'atteignaient au cœur. Qu'avais-je fait de tout ce vécu ? Que restait-il finalement de ce lien fusionnel avec ma ville, qu'en avais-je fait qui puisse contribuer à sa défense ? Depuis le reportage, secoué par les nombreuses marques d'affection d'auditeurs et de lecteurs, j'ai appréhendé mes séjours sur tout un autre mode. 

Mon italianité portée depuis longtemps comme un oriflamme s'avérait avant tout aux couleurs de la Sérénissime et ceux de mon sang qui marchèrent avec Garibaldi le firent avec l'espoir que Venise redevienne la république libre et puissante qu'elle fut pendant plus de mille ans, au sein d'une Italie unie et fédérale. Avec mes mots et mon cœur, à mon niveau, avec mes modestes possibilités, je devais continuer de dire mon amour pour Venise, clamer cette passion et faire connaître les maux qui, aujourd'hui plus que jamais, risquent de la faire disparaître. J'avais longtemps évité les français de Venise. A quelques exceptions près, j'évitais ces happy few qui font que ma Venise, la cité des miens depuis toujours, semble de plus en plus souvent une ville française. Entendre parler ma langue maternelle partout dans les rues me hérissait au point que même avec mes propres enfants ou des amis en visite, dès que nous étions au milieu de vénitiens, je prenais l'accent pour qu'on ne me croit pas français. Prenant à Venise sans rien lui donner, je me sentais imposteur et voleur. Et repartir vers la France me rendait malheureux et triste mais soulagé. Je fuyais.

Aujourd'hui tout cela s'est apaisé. J'ai vieilli et je n'ai plus rien à prouver ; Rien en moi à défendre des autres dont l'opinion m'importe peu. Et je sais que, Dieu voulant, avec mes mots, je puis être un relais, un media et contribuer ainsi à alerter le monde de la situation de Venise, à faire bouger les choses...
D'aucuns préfèreraient que je me range à leur choix de dissuader toutes les velléités de voyage à Venise. "Non, non, ne venez pas à Venise, c'est devenu E.P.O.U.V.A.N.T.A.B.L.E ! N'y-allez surtout pas ! Passez votre chemin, malheureux !"... Nous le faisons tous déjà plus ou moins inconsciemment, en répandant ce que nous pouvons constater de négatif et de regrettable qui caractérise la ville aujourd'hui quand on l'a connu avec près de 100.000 habitants et un tourisme plus respectueux, soutenable. Mais de quel droit priverait-on le reste de l'humanité de la possibilité de venir sur la lagune et de prendre la mesure de ce fantastique univers qui s'offre aux visiteurs ? Partout ailleurs les mêmes interrogations divisent. Le label Unesco utilisé comme un support marketing par des villes du monde entier  en quête de nouvelles ressources, les incroyables facilités qui permettent de voyager désormais à moindre coût et de plus en plus vite, ouvrent à tous la possibilité de visiter le monde. Mais dans le forfait voyage personne n'a pensé inclure un mode d'emploi, un guide des usages et convenances. On continue d'envahir les lieux comme des conquérants et ce sont les vénitiens, qui finalement en font les frais, réduits à quelques 53.000 irréductibles, mais jusqu'à quand ?
à suivre.

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