Et si montrer le beau devenait criminel ?

Portrait de Mila Esmeralda née à Venise, le  20/10/2012. © gruppo 25 aprile.

30 millions de touristes par an à Venise, cela fait un peu plus de 558 visiteurs pour un habitant (si nous nous en tenons au chiffre déjà dépassé de 53. 672 habitants rescapés de la grande hémorragie vers la terraferma). Imaginons la scène, cauchemardesque, de 535 personnes qui envahissent le salon de cette vieille dame, le chat effrayé qui se jette par la fenêtre dans l'eau du canal voisin, la pauvre vénitienne qui suffoque et les touristes qui braillent, remuent dans tous les sens, laissent papiers gras et canettes vides sur les napperons en dentelle... Pire encore, pensez à un vaporetto un matin avec seulement quatre passagers et soudain arrivent en se bousculant  2.140 touristes armés de leur sac à dos et de leurs téléphones fixés sur les perches que leur ont vendu les vendeurs clandestins, habiles et souples bengalis qui eux aussi dont tendance à se démultiplier ces dernières années partout dans le centro storico (on en recensait 2379 en 2014 . L'enfer de Dante en pire....

Alors est-ce bien raisonnable de continuer de diffuser des images de Venise ? Est-ce encore légitime de montrer la beauté de la Sérénissime et d'encourager les barbares à poursuivre leur invasion ? La beauté est à tout le monde, et voyager est un droit qu'on ne peut réserver à quelques uns mais peut-on laisser les hordes se démultiplier et emporter sur leur passage toute vie réelle sur les sites qu'elles piétinent chaque jour sans plus jamais de véritable interruption ? C'est un vrai questionnement. Fondamental aussi, car il s'agit désormais de la mise à mort quasi certaine d'une univers de vie, d'un monde qu'on étouffe sans rien faire d'autre que se lamenter ou réunir des colloques et des commissions qui pérorent sans que ne jaillissent les solutions pour éviter cette catastrophe humanitaire que personne ne semble prendre vraiment au sérieux. Jamais dans l'histoire de la Sérénissime, le niveau d'habitants aura été si bas. même après les grandes épidémies de peste. 

Bien sur, on insiste sur la nécessité de considérer la population vénitienne dans son ensemble, c'est à dire celle de l'agglomération entière avec les alentours du mainland. Cela peut leurrer et rassurer de savoir que la métropole vénitienne voit sa population augmenter avec l'apport de nombreux étrangers. Cela revient à réduire le centre historique, Venise elle-même, celle qu'on vient voir de partout, l'ancienne capitale d'une des plus puissantes et riches républiques de l'histoire, vaste empire commercial, démocratie quand partout ailleurs les peuples étaient écrasés par la féodalité et les monarchies absolues, incroyable fourmilière innovante et active, à un quartier périphérique d'un centre urbain qu'on voudrait semblable à toutes les mégalopoles modernes existantes ou en devenir. 

Il y a parmi les édiles, des excités qui rêvent de métro souterrain, de gratte-ciels, d'exposition universelle et aspirent à une croissance exponentielle du tourisme, juteux pourvoyeur de devises pour certaines entreprises internationales, sans retombées sur les petites activités locales et donc sur les habitants. Mais à entendre certains experts, le dernier vénitien aura quitté sa ville, la vraie, la Sérénissime toujours dressée deux mille ans ou presque après sa fondation, en 2059... Il quittera le centro storico avec sa valise et le regard qu'il jettera sur la ville vide de vénitiens sera un regard de colère et de haine. 


La question est donc pertinente : montrer ce qu'il y a de beau devient dangereux à partir du moment où donner à voir un lieu, qu'il soit célèbre ou méconnu, recommander une bonne adresse, fournir des idées d'itinéraires et publier des guides alléchants, répandre des photographies et des vidéos des sites touristiques, tout cela revient à condamner à terme l'authenticité, la vie, l'existence même de ce qu'on donne à voir. Cas de conscience donc. Je ne prétends pas qu'il faille entraîner un corps de mercenaires qu'on munirait de lanternes,  corps moderne de codega dont on dit que parfois, payés au prix fort, ils induisaient en erreur (fatale) leurs clients avec leurs lanternes pour les faire tomber dans les eaux glacées des canaux, pas plus que former le personnel de l'ACTV au kamikaze et leur enseigner à faire sombrer leurs vaporetti, modernes bétaillères aquatiques remplis de veaux hagards, aux heures de pointe avec leur chargement... Ma colère m'égare mais les amoureux de Venise savent de quoi je parle, qui connaissent sa fragilité et répugnent à la voir se transformer jour après jour en parc d'attractions, avec de plus en plus de boutiques pour touristes ne vendant que de la pacotille qui jaillissent à la place des commerces de nécessité et les maisons qui se vident, les volets tirés sur des foyers abandonnés que remplacent peu à peu partout des logements pour touristes, des hôtels de luxe et des B&B. Il n'y a vraiment pas de quoi se réjouir et comment rester indifférents à cette chronique de mort annoncée ?


Les autorités, timidement, se rangent aussi à l'avis des experts du monde entier. Conscients du danger imminent, ils proposent quelques vagues solutions annoncées tambour battant mais bien vite oubliées. Combien de projets enterrés qui pourtant seraient autant d'amorces de solutions. En revanche les modernistes utopistes continuent d'avancer avec leurs projets pharaoniques. Comme par exemple, après le M.O.S.E. qui a permis d'absorber des milliards de capitaux et ne servira certainement pas à grand chose quand la calotte glaciaire aura fini de fondre, l'idée de la sublagunare jamais vraiment abandonnée, aussi folle que l'exposition universelle rêvée par le ministre De Michelis dans les années 80 ou le gratte-ciel phallique d'un Cardin cacochyme mégalo...

On parle de tourisme alternatif en haut lieu, on publie plaquettes et plans avec des itinéraires différents qui partent de Chioggia ou de Caorle, on invoque le soutenable et la décroissance, on propose - sérieusement - des virées à la découverte de l'archéologie industrielle, on dresse des listes de commerçants, restaurants, hôtels et campings affiliés au mouvement Slow Food, on lave vert autant qu'on peut avec  le projet lagunaè, initié en 2014 en vue de l'exposition universelle de Milan (Venice to expo 2015) par l'EBT (Ente Bilaterale Turismo de la Province de Venise, structure créée en 1991 avec pour mission la formation et l'accompagnement des acteurs du tourisme local), une de ces organisations dévoreuses d'argent et de papier glacé qui font grand bruit puis disparaissent aussi vite qu'elles sont apparues comme dans les films prophétiques de Dino Risi ou de Vittorio De Sica... Deux terribles décennies de berlusconisme ont montré toutes les conséquences de la primauté de l’argent et Venise a été très vite contaminée... Alors, que faire ???


2 commentaires:

  1. Il est raisonnable de penser que sans passeurs de Venise, ma vision de la ville en aurait été singulièrement appauvrie et que je m'y serais rendu moins souvent. De l'évolution récente de la ville, je ne me sens ni coupable ni comptable pour plusieurs raisons. La première est la plus simple : n'ayant pas la nationalité italienne ni ne résidant sur place, je n'ai pas contribué à élire cette triste cohorte de représentations qui ont participé à des degrés divers à sa perte. Vous pourriez partager la seconde : notre amour de Venise nous a conduits à lutter contre des choix qui nous semblaient mortifères en s'impliquant dans la défense de ce que nous estim(i)ons incarner les intérêts de la ville. Il faut bien constater, qu'hormis quelques mesurettes et initiatives saugrenues (taxe de séjour dont l'affectation demeure nébuleuse, pancartes "respect Venice" voisinant le mégot de cigarette jeté sans vergogne dans le rio voisin, entrée de vaporetto réservée aux résidents...), le résultat n'a pas été à la hauteur des espérances. La troisième tient à la mentalité d'insularité renforcée qui parcourt de plus en plus la ville et qui constitue un douloureux paradoxe pour un port par définition ouvert aux courants mondiaux pour le meilleur (échanges étudiants par exemple) comme pour le pire (les grandi navi). Comment pardonner cette cécité xénophobe rampante qui accable les Vu' compra, occulte l'apport migratoire indispensable à la vie quotidienne vénitienne comme à la mono-industrie touristique ?
    Je n'éprouve donc nulle culpabilité de mes séjours vénitiens car ils m'ont permis au propre comme au figuré de vivre et de tenir malgré ces dures années. Durant ces méharées vénitiennes, le souci de l'environnement, de la préservation des commerces traditionnels, de la préservation conjointe du site et de la population n'ont cessé de m'habiter. Néanmoins, j'éprouve le remords d'un point précis : ne jamais avoir vu éclore ou participé à l'éclosion d'un mouvement citoyen susceptible d'inverser la vente à la découpe du patrimoine public, la dévolution d'espaces publics à des intérêts mercantiles, la transformation de la ville en parc à thèmes. Ni 40xVenezia ni Venessia.com et encore moins Poveglia per tutti et autres No Grandi Navi n'ont été en mesure d'imprimer une dynamique alternative. Si chaque vénétophile, résident ou habitant d'un jour, peut reprendre à son compte la formule d'André Chastel selon qui "le défi vénitien n'est que l'épisode central de la crise du monde moderne, lequel devra revoir son style de vie", il y a effectivement matière à (s') interroger quant à la possibilité d'une Venise au XXIe siècle. Si l'on défonce les masegni pour y insérer la fibre optique, enfonce du béton dans la lagune sans même penser à récurer les rii intérieurs régulièrement et convenablement, tolère la proximité d'une zone industrialo-portuaire, d'un trafic automobile et aquatique considérable à deux pas du centre historique, il est logique que l'environnement lagunaire en soit durablement affecté. Ce que déplorait Paolo Barbaro dans ses "Lunaisons vénitiennes" s'est hélas amplifié. Sommes-nous tous prêts à ralentir, à modérer nos ardeurs consuméristes, soif de haute technologie au sein d'un cadre plus que millénaire ? J'en doute fort.

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  2. Completamente d'accordo con te. Quando sono nato, Venezia contava 120.000 abitanti e, come tu dici, oggi sono meno di 60.000. A 30 anni sono partito anch'io in terraferma per questione di lavoro. In compenso, come ho notato a fine aprile, ci sono milioni di turisti che pensano solo a fare dei selfies per poi rivedersi a casa. In modo particolare vari tipi di asiatici. Non ho niente contro di loro, visto che portano comunque dei soldi, ma non si riesce a fare una foto od una ripresa di film senza avere qualche testa, se non dei corpi interi, davanti l'obiettivo. In compenso non sopporto l'arrivo delle navi da crociera ma qui dovrei affrontare un discorso troppo lungo. A proposito della conservazione dei commerci penso che ormai la Battaglia sia perduta. Ho cercato due vecchi negozi dove si potevano comperare dei leoni alati in vero bronzo e non esistono più. In compenso nei negozi di souvenirs si trovano dei leoni alati in plastica pitturati in oro, argento o grigio. Perché piangi Venezia, come canta il Coro Serenissima. Ciao, un amichevole abbraccio.

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