
Il
y avait naguère sur le campo Santa Margherita une boutique peu
ordinaire qui faisait le délice des enfants... Cela pourrait être le
début d'une nouvelle. Une belle et longue histoire en tout cas.
Depuis
1899, la famille Pettenello tenait sur la place le magasin de jouets le
plus célèbre de la ville. Aucun jeune vénitien n'ignorait les trésors
que recélait cette boutique un peu sombre. Aucun ne pouvait dire ne pas
avoir été un jour chez Pettenello. On y trouvait de tout depuis
toujours. Des jouets à la mode mais aussi des classiques d'autrefois.
Dans ses larges vitrines, tout un univers magique se déployait attisant
la convoitise des petits vénitiens. Jouets de tous les temps et en tout
genre. Ses tiroirs et ses cartons regorgeaient de merveilles : billes
multicolores, sifflets et crécelles, pétards, petites voitures et boîtes
de soldats, poupées en tout genre, peluches, batteries de cuisine en
miniature et dînettes comme en vrai... A la bimbeloterie et aux parfums
s'ajoutaient des jeux de société, des déguisements, des découpages ou
des pochettes surprise... Il y avait de tout vraiment, des objets de
grand prix à faire rêver les enfants les plus gâtés jusqu'aux babioles à
trois sous pour les petits porte-monnaie.
Derrière le comptoir garni de boites et de cartons, trônaient la Signora Pettenello et sa fille Beatrice, aidées parfois par des voisines où même des petits habitués très connaisseurs.
C'est Beatrice justement qui est à l'origine, à son corps défendant, de la fermeture définitive de l'Emporio Pettenello. La disparition d'une institution vénitienne, considérée par certains au même titre que le Florian ou le Harry's bar n'est absolument pas un évènement anodin ici. Comme dans ce délicieux petit film, "you got mail" avec Tom Hanks et la jolie Meg Ryan
où cette dernière, libraire passionnée est obligée un jour de tirer le
rideau. Ruinée par une grande surface, l'héroïne laisse sur la porte un
joli message destiné à ses jeunes clients... Mais sur le campo Sta
Margherita, ce n'est pas de concurrence et de mauvais résultats dont il
s'agit. Le choix de cette fermeture est une libre décision mûrement
réfléchie sans raison financière. Tout allait bien pour ce commerce mais
plus vraiment pour l'héritière de la maison. Elle a eu envie d'autre
chose et après avoir cherché en vain un repreneur qui aurait continué
l'activité et le mythe (on ne s'improvise pas marchand de jouet et
ami des enfants, il faut être un peu poète, un peu Peter Pan, très
patient et très inventif, avec les yeux qui pétillent comme le regard
des petits quand, le nez écrasé contre la vitre, ils rêvent d'un avion,
d'un bateau ou une poupée !), il ne restait comme solution que la fermeture définitive.
Le
rideau est donc tombé sur plus de 100 ans d'histoire, quelques semaines
après Pâques. Le temps de liquider les stocks et de faire toutes les
démarches administratives. Le rideau est définitivement baissé. Il aura
fallu quinze jours seulement pour que les barbares qui sévissent aussi à
Venise s'emparent de la façade et la couvre de tags d'une laideur
déconcertante. Cette verrue accentue la tristesse de ceux qui ont
fréquenté cette délicieuse boutique.
C'était début décembre, Beatrice Pettenello avait surpris tout Venise en annonçant la fermeture prochaine du magasin. "J'ai fait mon choix" déclara-t-elle aux journalistes du Gazzettino "à
trente ans passés j'ai envie de faire autre chose, nous avons cherché
un repreneur mais personne ne s'étant présenté, nous fermons". Devant la déception des enfants et de leurs parents, elle a écrit avec Lilli, sa mère, une très belle lettre qui méritait d'être publiée. c'est ce qu'on fait les journaux. En voici une traduction :
"Chers
enfants et chers amis de la Maison Pettenello, c'est un devoir pour moi
comme pour ma maman Lilli de nous adresser à vous. Même si le magasin
ne fermera pas tout de suite et que nous vous accompagnerons pour Noël,
l'Epiphanie et le prochain carnaval, nous voulions vous dire un adieu
amical et sincère. Nous vous remercions pour l'affection et la sympathie
que vous ne cessez de nous démontrer ces jours-ci comme vous l'avez
fait pendant toutes ces années. Nous voulons saluer particulièrement
tous nos petits clients, ceux d'hier et ceux d'aujourd'hui. J'aimerai
leur raconter tellement d'histoires dont ils ont été les vrais
protagonistes mais il n'y aurait pas assez de pages dans les journaux
pour tout dire. Sachez simplement que vous, tous nos clients, et surtout
vous les enfants, demeurerez nos plus chers souvenirs. C'est en 1899
que mon grand-père débuta cette merveilleuse histoire dont vous avez
toujours été partie prenante : en achetant, en pleurant, en riant, en
jouant chez nous et en grandissant. Certains d'entre vous n'hésitaient
pas à venir travailler avec nous derrière le vieux comptoir, d'autres
revenaient avec leurs enfants, leurs petits-enfants. Voilà que
maintenant cette belle histoire va se terminer non pas parce que des
méchants ont gagné ou parce que l'auteur est fatigué de l'écrire. Mais
parce que, comme toutes les belles histoires il faut conclure avec la
formule "ils vécurent heureux et satisfaits" et c'est là que commence
une nouvelle histoire. La mienne."
Après
tant d'années passées derrière ce fameux vieux comptoir que j'ai connu
enfant, puis adolescent et que mes enfants ont bien aimé aussi, Beatrice,
en dépit de sa tristesse et de celle des enfants de Venise, a choisi de
s'envoler vers de nouvelles aventures comme elle le confiait à la
journaliste Daniela Ghio
en décembre dernier. Pour réaliser ses propres désirs enfermés depuis
des années au fond d'un tiroir du magasin, elle a dû sacrifier
l'entreprise et mettre un terme à un pan de l'histoire de sa famille
mais aussi de Venise. "J'ai fait ce métier avec beaucoup d'entrain
et d'amour pendant toutes ces années, aujourd'hui, à trente ans, j'ai
envie de reprendre mes études là où je les ai laissé quand ma mère m'a
demandé de l'aider au magasin. Lilli va pouvoir jouir d'une retraite
amplement méritée... J'espérais que quelqu'un voudrait bien reprendre
l'activité mais je n'ai pas trouvé hélas !..."
Aujourd'hui, tout cela fait partie du passé. Beatrice a
repris ses études. Sa maman profite de sa retraite. le magasin est
toujours fermé et les enfants sont un peu tristes. Les glaces de Renato Causin, juste en face les consolent un peu plus chaque jour. C'est ainsi que va la vie n'est-ce pas.
"J'ai fait un rêve papa" me disait ma petite dernière, en apprenant la nouvelle, "tu
reprends Pettenello, on arrête de vivre ailleurs qu'à Venise. Rien ne
change, et il y a plein de jouets comme avant et tous les enfants
viennent acheter leurs jouets chez toi et il y aurait des sucres d'orge,
des bonbons, des poupées, des marionnettes et des déguisements
incroyables et nous on t'aide et on a tous les jouets du monde"...
Comme elle a raison. Son rêve est très beau... Le vieux comptoir de bois
ciré, les étagères et les casiers débordant de merveilles, la boutique
éclairée, les soirs d'hiver, quand Noël se prépare avec les grappes
d'enfants collées derrière les vitrines débordant de trésors. Le paradis
des enfants, un lieu hors du temps...
1 commentaire:
-
triste époque pour un triste monde mais heureusement il y a encore de l'espoir votre travail en est l'exemple. Merci de nous enchanter ainsi avec votre vision si personnelle de la ville des Doges.





1er juin 1982, 10 heures.
Le vent, toujours présent à cet endroit de la lagune, comme une caresse rend nos mouvements plus légers. Nous approchons du Lido. Le ciel est incroyablement bleu. Nous accostons près du cimetière juif, là où le ponton de bois est un peu en pente. Au retour, nous utiliserons le moteur.
Les rochers sont chauds et parfumés comme en été. Près de nous, deux très jeunes garçons nus, plongent et replongent en riant. 

Il y a aussi dans la Venise d'aujourd'hui des choses à dire à propos de peinture : l'exposition de la collection 
















Mais
J'imagine ainsi que tous ceux qui vivent derrière ces façades embellies par le soleil, sont endormis ou assoupis. C'est l'un des miracles de Venise. On ressent toujours ainsi à marcher dans les rues de la Sérénissime, dès que la bonne saison revient, une immense sérénité. C'est l'un des meilleurs remèdes que je connaisse à l'inquiétude, à la nervosité, à l'angoisse : Si vous venez d'arriver à Venise, si vos ennuis, vos soucis, vos craintes vous ont accompagné et semblent ne pas vouloir vous quitter, alors, posez vite vos bagages, chaussez vos mocassins les plus confortables, prenez un livre que vous aimez et sortez dans les rues. Marchez, marchez... Allez vous perdre là où le soleil habille les maisons d'un vêtement de grâce. Saluez d'un geste discret de la tête les rares passants que vous croiserez. N'hésitez pas à vous perdre. 
Rêvez. Si vous désirez lire ou noter vos impressions, mettez-vous à la recherche d'un coin vraiment tranquille. Je vous recommande le parvis de 




En quelque endroit que j'aille, il faut fendre la [presse /D'un peuple d'importuns qui fourmillent sans cesse. /L'un me heurte d'un ais dont je suis tout froissé ;/Je vois d'un autre coup mon chapeau renversé. /Là, d'un enterrement la funèbre ordonnance /D'un pas lugubre et lent vers l'église s'avance ;/Et plus loin des laquais l'un l'autre s’agaçant, /Font aboyer les chiens et jurer les passants. /Des paveurs en ce lieu me bouchent le passage ; /Là, je trouve une croix de funeste présage, /Et des couvreurs grimpés au toit d'une maison /En font pleuvoir l'ardoise et la tuile à foison. /Là, sur une charrette une poutre branlante /Vient menaçant de loin la foule qu'elle augmente ; /Six chevaux attelés à ce fardeau pesant /Ont peine à l'émouvoir sur le pavé glissant. /D'un carrosse en tournant il accroche une roue, /Et du choc le renverse en un grand tas de boue : /Quand un autre à l'instant s'efforçant de passer, /Dans le même embarras se vient embarrasser./
Vingt carrosses bientôt arrivant à la file /Y sont en moins de rien suivis de plus de mille ; /Et, pour surcroît de maux, un sort malencontreux /Conduit en cet endroit un grand troupeau de bœufs ;/Chacun prétend passer ; l'un mugit, l'autre jure. /Des mulets en sonnant augmentent le murmure. /Aussitôt cent chevaux dans la foule appelés /De l'embarras qui croit ferment les défilés, /Et partout les passants, enchaînant les brigades, /Au milieu de la paix font voir les barricades. /On n'entend que des cris poussés confusément : /Dieu, pour s'y faire ouïr, tonnerait vainement..."

