27 novembre 2019

Ce qui est important à Venise c'est de toujours venir avec un projet

Quelle belle introduction que ces mots de l'écrivain-éditeur Robert de Laroche à une réflexion sur l'esprit du voyageur se rendant à Venise. Tramezzinimag s'identifie totalement à cet état d'esprit. 

Un projet, cela peut concerner tellement de choses. Le projet d'y écrire un livre, d'y faire de belles photographies, de vivre dans sa plénitude un amour, d'y retrouver des amis, de donner à voir les merveilles de cette ville unique au monde, de bien manger, de se reposer, de de trouver ou se retrouver aussi... L'essentiel est de sentir combien l'adéquation de notre âme avec la ville est importante. Jamais on ne revient indemne de cette rencontre magique avec la Sérénissime.

Ses blessures récentes, la crainte que nous avons tous, mêlée du secret espoir qu'une fois encore, Venise se relèvera et triomphera, tout doit nous inciter à prendre à bras le corps le combat qui doit être celui de tous, ses habitants, ses amoureux, ses visiteurs. Car il faut faire vite et ne pas baisser les bras. Nombreuses sont les organisations, locales ou internationales qui sont d'ores et déjà engagés dans la bataille qu'il faut mener contre des adversaires redoutables : la Nature en colère et le changement climatique, la cupidité de certains édiles, l'indifférence des politiques, les habitudes individualistes qui nous éloignent trop facilement du bien commun pour ne s'inquiéter jamais que de notre propre confort, de notre sécurité et de nos petits avantages.



Tramezzinimag a depuis longtemps repris à son compte cette idée que tout ce qui advient à Venise, ce qui est bon pour elle ou mauvais au contraire, a à voir avec l'humanité entière. Non pas tant ou pas seulement pour ses richesses artistiques et culturelles qui en font un élément unique et fondamental du patrimoine universel, mais parce que Venise est depuis sa naissance, un modèle.

Son organisation, ses codes, le mode de circulation des hommes et des marchandises, son génie de l'aménagement urbain, ses inventions techniques, son respect d'un environnement naturel pourtant hostile et difficile. Modèle aussi aujourd'hui, mais trop souvent d'une manière négative, avec l'inertie de son administration et les mauvais choix des décideurs et des politiques,  l'abandon des pratiques ancestrales de protection et d'entretien de la lagune et de la ville, la méconnaissance d'éléments fondamentaux pour sa survie. Tout à Venise peut être une leçon pour le reste de la planète. 

Les choix qu'il faut faire aujourd'hui seront déterminants pour l'avenir de Venise et des vénitiens. Ils le seront aussi pour l'Humanité. La superbe solidarité qui s'est déployée après les dernières inondations s'est montrée incroyablement efficace dans sa spontanéité et dans l'énergie déployée. L'aide d'organisations et d'associations locales et d'ailleurs, en plus de rasséréner les habitants sous le choc, a regonflé l'énergie de tous et tout le monde s'est mis au travail. Venise a montré au monde que le changement climatique n'était pas une invention de rêveurs et que notre survie, celle des créations artistiques parmi les plus grandes et géniales soudain mises en péril, dépendait désormais de notre bonne volonté, de notre réaction à l'impéritie des gouvernants et des administrations incapables d'anticiper, de prévoir et d'inventer de nouvelles solutions.

A notre humble niveau, il nous parait plus que jamais important d'inciter un tourisme réfléchi, responsable, utile à tous plutôt que ce tourisme de masse juste motivé par les gains qu'il génère pour de grosses sociétés de voyages et de croisières et ceux qui au passage touchent des gratifications. L'esprit du voyageur est fait d'amour et de respect, d'ouverture d'esprit et de disponibilité totale à l'autre, à son univers, à son mode de vivre et de penser. 

Et s'il faut appeler solennellement à renoncer à fouler le sol de la Sérénissime à certaines périodes, s'il faut se contraindre dans notre envie d'y venir, que celle-ci devra prendre une autre forme que les actuelles descentes dans la lagune par milliers, comme descendent les sauterelles sur les champs de la Judée dans les textes bibliques. 

Venise existe autant en vrai, au milieu de son éco-système, qu'en virtuel sur internet, au cinéma, dans les livres et les disques. 

Peut-être faut-il s'en imprégner, s'en contenter le plus souvent et réserver une visite à la Sérénissime seulement lorsqu'on a l'assurance de ne pas empiéter sur le quotidien de ses habitants, en petits groupes ou individuellement, avec respect et discrétion. 
Peut-être faut-il réguler autoritairement les interventions des voyagistes et la présence des camelots et des vendeurs de bimbeloterie néo-vénitienne Made in China. 
Peut-être faut-il imposer des quotas de visiteurs quotidien ? 
Peut-être faut-il favoriser les séjours d'études, inventer des séjours d'immersion dans la vie vénitienne, sa langue, sa culture ? 
Peut-être aussi faut-il démolir le pont qui relie la cité des doges au continent et ne garder que l'accès par voie ferroviaire et maritime ? 
Peut-être faut-il totalement interdire les Grandi Navi qui partent de Venise ou y font escale ? Peut-être faut-il concevoir une Vensie-bis ouverte à tous comme on a créé Lascaux-2 pour ne pas détruire Lascaux ? 
Peut-être faut-il organiser une gestion internationale de la ville avec un financement différent et un gouvernement autonome pour lui redonner une autonomie de mouvement protégé de la bureaucratie italienne et contrôlé financièrement par l'ONU ou le Conseil de l'Europe ?
Peut-être faut-il enfin écouter les spécialistes de son écosystème autant que ceux qui connaissent son histoire et son passé, et utiliser les méthodes ancestrales qui ont fait leurs preuves plutôt que de soit-disant miraculeuses solutions techniques coûteuses et sans garantie de fonctionnement ?



Mais, à notre niveau, humblement, garder en tête que venir à Venise passe par une réflexion et un projet clair qui doit demeurer compatible avec ce qu'elle est et ce qu'elle peut offrir. A Venise, il faut abandonner l'idée d'amener avec soi son mode de vie habituel, son rythme quotidien et les outils habituels. 

Comprendre que l'absence d'automobiles et donc de danger n'autorise pas pour autant de bivouaquer sur chaque pont pour avaler de la malbouffe de type Mc Donald ou kebab de dinde, en laissant derrière soi canettes et papiers gras, que l'étroitesse des rues ne permet pas d'avancer en groupe compact sans respect pour les habitants qui travaillent ou se rendent au marché ou à l'école, que s'entasser devant le pont des soupirs pour se photographier devant avec une perche et son téléphone ou au milieu du pont de l’Accademia sans jamais être capable de comprendre où l'on est vraiment et ce qu'il y a d'unique et de fort dans le paysage qui nous entoure devient un crime quand plusieurs milliers de gens à la fois agissent à l'identique. Ou, pour parler le langage que notre monde comprend mieux, cela a un coût terrible pour la ville...  Et plus clairement encore, c'est d'un autre paradigme dont il s'agit dans la relation que l'on doit bâtir avec l'idée de Venise. Question d'éducation et de compréhension.

Notre monde a cessé d'apprendre à ses enfants que le plus important est de comprendre afin de mieux agir et donc de mieux vivre. De savoir et pouvoir résister aussi quand cela devient nécessaire. Tout ce que nos gouvernants et nos financiers n'apprécient guère. Sans la compréhension, la personne reste sous tutelle, manipulable et corvéable... 

Et vous, amis lecteurs, qu'en dites-vous ?

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