18 décembre 2025

Ma Venise en hiver I : Il binario 7


18 décembre 2025
C'est à chaque fois la même sensation. Après des heures de voyage à travers la campagne italienne, soudain je sens une fièvre monter en moi, excitation et malaise en même temps... Si le train pour Milan était bondé, celui pour Venise est loin d'être plein. Nous sommes une dizaine à tout casser dans la voiture. Des italiens pour la plupart et une dame allemande ou scandinave. Pas de bruit. Certains travaillent, d'autres lisent ou somnolent. 

Je profite de la douce latence du voyage en train pour relire les pages non retenues de mon journal des années 80. J'envisage de publier une nouvelle version de “Venise l'hiver et l'été, de près et de loin” qui est épuisé. C'est tant mieux car cette première édition était truffée d'erreurs, de fautes, de maladresse typographiques. La distribution fut une catastrophe mais l'entier tirage fut vendu. Rétrospectivement j'ai honte de cet ouvrage qui fut relu pas moins de six fois. Mes lecteurs ne s'en sont pas offusqués mais l'éditeur que je suis devenu rase les murs quand on mentionne l'ouvrage. Je ne renie pas son contenu, peut-être trop édulcoré, mais une nouvelle édition entièrement revue et complétée s'impose. 

J'ai pris avec moi plusieurs de mes carnets et j'en ai deux ou trois restés dans mes cartons à Venise. Si je garde assez clairement le souvenir ma vie vénitienne de l'époque, je redécouvre des passages oubliés. Comme cette citation non reprise dans le livre, notée un 19 décembre il y a quarante deux ans :

19 décembre 1985.
«Une destination n'est jamais un lieu, mais une nouvelle façon de voir les choses. » (Henry Miller).  
Dans une semaine Noël. Rien n'est vraiment décoré ici et c'est un peu triste. Venise semble recorquevillée sur elle-même. Beaucoup de gens sont partis déjà. La ville est vide, sale, balayée par un vent glacial. 
Je pars bientôt mais puis-je parler d'un voyage ? Je rentre au bercail, auprès de ma mère et nous fêterons la naissance du Christ à la campagne chez mon frère. Ce sera joyeux et tranquille. Je ramène des cadeaux pour tout le monde. Je sais déjà que le temps des ripailles et des retrouvailles passé je n'aurai qu'une hâte : rentrer à Venise. Rien n'y est certain, rien d'établi encore. des prémisses
La protection du consul et la bienveillance de la communauté française, mes amis étudiants, mes professeurs passionnants... tout devrait me rassurer. C'est mon chemin bien que parfois le doute surgisse à l'improviste.  
Besoin immodéré de méditation et de prière. J'ai parfois le désir - et la douce tentation - de devenir moine... Peut-être devrai-je répondre à la proposition de Frère Roger et rejoindre quelques mois la communauté à Taizé ? 
Ma valise est prête. Son contenu me réjouit. Il en émane un peu de cette magie de Noël dont j'ai la nostalgie. Même le sapin décoré par Agnès et sa mère au palais semblait bien timide. Les vénitiens - comme tout le monde en italie - fêtent davantage la Befana, en janvier. Vrain jour de liesse bien plus que Natale, surtout pour les enfants qui reçoivent leurs cadeaux.»

A Vérone des jeunes gens sont montés. Il y a peu de monde sur les quais des gares que nous traversons. La lumière est toujours aussi belle, le ciel dégagé avec un beau soleil d'hiver qui magnifie les façades et les visages croisés. J'aime le temps qui s'étire quand on voyage en train. 

Nous quittons Mestre et cette tension délicieuse qui me prend tout entier avant même que se profile à l'horizon la silhouette de la ville aimée, devient plus intense. La phrase de Gide «Nathanaël, je t'apprendrai la ferveur !» me vient à l'esprit, petite musique joyeuse et mélancolique à la fois. Chaque retour à Venise est une grande nostalgie. Et cette fois particulièrement sans que je puisse l'expliquer.

Je devrais me réjouir de cette opportunité, cadeau de la Providence et d'une amie qui a pu disposer de l'appartement que loue à l'année son administration. Doté de trois chambres et de deux salles de bains, il est situé derrière les jardins de la Pensione Accademia. à deux pas de la Toletta où nous avions vécu il y a quelques année avec les enfants. Pourtant depuis des semaines un pressentiment, un malaise s'est immiscé en moi. 

Le désir toujours aussi violent dêtre à Venise l'a emporté mais en dépit de ma ferveur intacte, j'ai une boule à l'estomac sans aucune raison. Je vais retrouver ma ville, mes livres, mes amis, mes habitudes et je suis juste sollicité par mon amie R. qui loue l'appartement pour leur montrer la Venise des vénitiens, loin des troupeaux de touristes. 

Tout ce que j'aime faire : initier des gens à la vie et aux traditions vénitiennes et peut-être déceler, de naturellement bons vénitiens comme disait Henry de Régnier comme ce fut le cas en 2023 avec Florence cette amie qui venait pour la première fois. Elle s'était litérallement fondue en quelques heures dans la vie locale, se calant d'instinct - et en s'en régalant - de notre mode de vie au quotidien. 

Un régal pour moi qui sortait de mon chapeau de nouvelles choses qu'elle recevait et percevait. Ce fut le cas avec Antoine, comme avec mes enfants - mais là n'était-ce pas naturel ? - avec Dominique le petit frère aussi, et plus avant encore, avec Les Leboullenger, cet extraordinaire vieux couple (lui résistant normand elle d'origine belge sosie de catherine Hepburn qui survécut à la déportation) rencontré un soir d'hiver sur la piazzetta où j'étais en train de nourrir une bande de chats...

Ce sera certainement pareil avec R., sa fille et l'amie de celle-ci qui arrivent le 21. Vedremo. 

Je me réjouis aussi de replonger dans le fonds Stefani de la Querini Stampalia pour préparer l'édition de quelques uns de ses poèmes et articles jamais publier en français à ce jour, de retrouver Marie-Christine Jamet notre consul et reprendre ma modeste collaboration aux manifestations à venir de la francophonie à Venise. Vedremo.

le pont de la Fraternité, avec ce bruit familier du train qui glisse un peu plus lentement sur les rails. Nous ne sommes que quatre ou cinq dans la rame. Déjà nous passons les premières bâtisses du centro storico. Nous sommes arrivés. Binario 7, ce numéro comme un signe, le même quai où un jour d'avril 84 repartait Dominique, le même encore pour mon arrivée joyeuse après l'intermède du Covid et ce séjour qui ratrappa les mois perdus loin de la Sérénissime... Qu'en sera-t-il cette foi ? Vedremo.



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