01 octobre 2011

Les anglais et Venise

A
ntoine
, mon ami, tu n'aurais jamais dû me donner ce texte sur la conception romantique qu'avaient les anglais au XIXe siècle. Cela m'a plongé dans une rêverie qui, loin d'être stérile, m'a donné envie de rouvrir certains ouvrages de ma bibliothèque, et de ressortir ces antiques journaux de voyage dont ma famille était fervente. J'ai donc cherché aussi d'autres ouvrages consacrés au sujet et cela m'a mené, plusieurs nuits de lecture plus tard vers un dossier drôlement passionnant. Mais quelle fatigue. Je ne te remercie pas ! Enfin si, je te remercie pour le coup de pouce et les idées qui en découlent. Sacrés anglais, nous avons raison, nous les français de leur garder une certaine animosité.

Cela n'est mauvais ni pour eux, ni pour nous. Comme dit la chanson, "...A la santé du roi de France et M.... pour le roi d'Angleterre qui nous a déclaré la guerre !". Sa Gracieuse Majesté n'a rien à voir avec son ancêtre le roi Georges III et nous n'oserions pas penser à elle en entonnant ce refrain. Elisabeth II me fait davantage penser aux bonnes tasses de thé qui rythme mes journées, où que je me trouve. Je pense aussi à la Queen Mother qui aimait beaucoup Venise et qui a contribué financièrement à plusieurs chantiers de restauration, comme la rénovation des vitraux de San Giovanni e Paolo. Mais, ces digressions d'ancien combattant t'agacent un peu, je le sais et avant que de me perdre, laisse-moi revenir à mon sujet. Les anglais et Venise au XIXe siècle. Nous pourrions penser que leur proximité historique, culturelle et artistique vis à vis de leurs cousins prussiens, aurait amené bon nombre d'intellectuels britanniques à considérer Venise du même point de vue que les romantiques allemands. 

En fait, il n'en fut rien et ce depuis toujours. Tout d'abord, Venise avait tout pour déplaire aux britanniques. Pas assez méridionale pour attirer les amateurs d'exotisme, trop aristocratique pour ne pas leur faire craindre une concurrence dans les goûts et les mœurs et surtout terriblement puissante, terriblement cynique et terriblement redoutable en affaire. En fait, l'Angleterre ne supportait pas la suprématie navale de la Sérénissime, comme elle détestera Louis XVI d'avoir conçu la meilleur flotte maritime du monde commandée par de meilleurs officiers mieux formés que les siens. Mais au XIXe siècle, la Sérénissime n'était plus qu'un fantôme exsangue surgissant parfois aux détours d'un couloir dans le palais des doges. Non la Venise du XIXe ne leur plaisait pas car son style, son architecture, son climat n'étaient pas à la mode. Les ruines de la République n'étaient que de sombres et repoussantes guenilles pour les touristes faisant leur Grand Tour.

Il faudra attendre le milieu du règne de Victoria, pour que l'anglais s'éprenne du pittoresque de la Venise. Les filles faciles (et les garçons aventureux) au regard sombre et ténébreux, le parfum des eaux saumâtres, et les mots de quelques écrivains. Turner et Bonington - dont il était question dans le texte que je citais plus haut - montrèrent une Venise n'existant plus ou n'ayant jamais existé. Avant que de la comprendre enfin, W. H. turner s'ingéniait à reproduire des vues de camera scura à la Canaletto (les anglais écrivaient "Canaletti" confondant le nom donné aux tableaux du maître avec son patronyme...)

Lord Byron est un des responsables de ce manque d'attirance pour la Venise ruinée des premières années du XIXe siècle. Terriblement anglais, il vécut trois années sur les bords du Grand Canal sans jamais daigner écrire sur la Venise de son temps ni sur les vénitiens. Du haut de son insolente supériorité, il ne considéra jamais la ville de son temps mais se plut à en décrire le passé mirifique. Témoin au quotidien de la vie vénitienne sous l'occupation autrichienne, il ne prit jamais position dans aucune de ses lettres ni ne montra un soupçon d'intérêt pour la vie à Venise sous cette occupation. 

On connait hélas l'ambivalence confuse des opinions du lord anglais finalement très conservateur et réactionnaire. Shelley non plus ne su voir de la cité des doges autre chose qu'un décor exotique et pittoresque. Il faut dire que les ruelles sombres et humides de Venise la faisaient ressembler davantage aux bas-fonds miséreux des docks de Londres et le choléra faisait peur. Le XVIIIe siècle finissant, des aristocrates et des artistes britanniques vinrent à Venise, mais comme on alla au Maroc ou aux Philippines pendant des années. Pour l'attrait exotique et érotique qu'exerçaient les "péripatéticiennes" et les "ténébreux et musculeux gondoliers peu farouches." On venait y jouer beaucoup d'argent au Ridotto, et le délice de ses cafés attirait bien davantage que son histoire et ses monuments... Venise n'était qu'un musée décati et les vénitiens de pauvres hères.

Turner jeune vint passer quelques jours à Venise et en ramena plus de cent trente croquis et seulement quatre aquarelles. Ces esquisses rapides témoignent de l'excitation du jeune homme à la vue des effets de l'eau et de la lumière. Toute la vérité profonde de la Sérénissime est dans ces dessins. Pourtant, revenu en Angleterre, il traduisit son travail par des peintures et des gravures dénuées de toute cette spontanéité qu'il avait pourtant perçu et qu'il avait parfaitement su transcrire. Venise n'était ainsi un décor, un prétexte. Une veduta à la mode de Canaletto. Inspiré par les descriptions de Byron, dans le canto IV de Childe Harold, qu'il devait avoir dans ses bagages, sa peinture sera historique et surtout pas contemporaine. Jamais Turner ne voulut montrer la Venise de son temps. Trop triviale pour le public anglais...

I stood in Venice, on the Bridge of Sighs;
A palace and a prison on each hand:
I saw from out the wave her structures rise
As from the stroke of the enchanter's wand:
A thousand years their cloudy wings expand
Around me, and a dying Glory smiles
O'er the far times, when many a subject land
Look'd to the winged Lion's marble piles,
Where Venice sate in state, thron'd on her hundred isles! (1)

Les carnets vénitiens de Richard Parkes Bonington eux étaient peuplés de portraits des vénitiens rencontrés dans la rue. Des scènes pittoresques très vivantes, des visages et des attitudes montrant la vie courante. Les tableaux qu'il présenta ensuite dans les différentes exposition publiques étaient toujours historicisées. Richard Hollier écrivait en 1831, que «sans Shakespeare, Lord Byron et quelques peintres locaux éminents, Venise et les vénitiens auraient depuis longtemps été oubliés.» Les voyageurs anglais se rendaient à Venise avec des idées très précises pour ne pas dire préconçues, et leur regard sur la ville restait terriblement étroit.
Les vénitiens qui subirent ce mépris à peine caché que les sujets de Sa Très Gracieuse Majesté montrent généralement pour tout ce qui n'est ni anglais ni prussien, n'ont pas oublié. Les anglais sont nombreux à Venise, mais Venise leur garde une certaine rancœur. C'est peut-être pour ce la que le thé y est si mauvais, mis à part quelques bonnes maisons où, fair play, la maîtresse de maison sait le servir tout à fait… à l'anglaise [sur le sujet, voir le Tramezzinimag de mars 2010].
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(1) : «J'étais à Venise, sur le pont des soupirs, entre un palais et une prison : je voyais jaillir la ville du milieu des vagues, comme si la baguette d'un enchanteur l'eût élevée tout à coup. Dix siècles étendent autour de moi leurs ailes sombres et une gloire agonisante sourit à ces temps éloignés où maintes contrées subjuguées admiraient les monuments de marbre du lion ailé de Venise, qui avait assis son trône au milieu de ses cent îles.» (traduction libre des premiers vers du Canto IV du Pèlerinage de Childe Harold )

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