06 novembre 2011

Agenda culturel 1986

Lorsque en 1986, il y a vingt cinq ans déjà, je vivais ma cinquième année vénitienne, j'étais ébahi par le nombre et la qualité des évènements et des manifestations qui avaient lieu à Venise. S'il y a encore de grandes choses qui se passent ici, on sent bien - et quelles qu’en soient les raisons - que rien n'est plus tout à fait pareil. Les italiens osaient déjà ce que nous ne ferons en France que bien plus tard, l'appel au sponsoring avec l'apparition systématique sur les affiches, dépliants et programmes du logo des institutions et entreprises donatrices. Ajoutée aux subventions d’État, cette manne facilitait les folies.

La particularité de la ville permettait une signalétique omniprésente, souvent originale, reprise aujourd'hui de manière encore plus ostentatoire, par les grandes firmes commerciales quand elles s'emparent des façades en restauration. Dans les rues, des murs entiers étaient couverts d'affiches portant toutes le tampon officiel de la municipalité leur évitant d'être impitoyablement arrachées par les agents municipaux. De magnifiques dépliants étaient édités et les cartons d'invitation, magnifiques bristols en quadrichromie étaient adressé aux quatre coins du monde à qui avait pris soin de laisser ses coordonnées. Bref, la culture n'était pas un luxe.

Voyez plutôt : Outre la 42e Biennale d'Art contemporain qui s'ouvrit en juin, septembre la 43e Mostra del Cinema, la ville organisa huit grandes expositions de très haut niveau : au palais des doges, on inaugura en grande pompe "Civilisation chinoise", qui présentait somptueusement près de 150 pièces jamais sorties de Chine en provenance du Musée de Pékin, de la Dynastie Han à Liao-Jin-Song (soit des années 20 aux années 1280 de notre ère). Au Palais Grassi, on faisait la queue pour admirer la plus grande exposition organisée jusque là sur le Futurisme, "Futurismo e Futurismi", La Ca'Pesaro abritait des peintures, des gouaches, des gravures et des dessins de Paul Klee venus de collections privées du monde entier, des peintures et des gravures de Visentini et Canaletto à la Ca'Rezzonico qui allait être restaurée. Des œuvres inédites de Le Corbusier ornaient les salles de l'Ala Napoleonica du Musée Correr. Le Palais Fortuny surveillé pour l'occasion par un bataillon de carabiniers présentait des joyaux français des années d'entre deux guerres créés par Cartier et d'autres grands noms. Sans parler de la Querini-Stampalia, du Musée de la communauté juive, du muséum d'histoire naturelle... La Fondation Cini à San Giorgio, organisait un colloque sur "les Univers du Fantastique", puis un autre sur "Venise et Paris" consacré à l'art du mélodrame. 

Il y eut aussi au Casino du Lido, le XXe Festival International de Bridge, le XIe Salon du Livre Ancien qui attira des libraires et des collectionneurs du monde entier à la Scuola Grande di San Giovanni Evangelista. C'est dans une cour d'honneur du palais des doges bondée que fut remis le Premio Campiello (le prix littéraire le plus célèbre d'Italie créé à Venise en 1962), à Paolo Ongaro, pour son roman La Partita. Le lendemain, la Regata Storica bénéficia d'un temps particulièrement agréable et la presse de l'époque nota la présence de nombreuses célébrités et d'un public encore plus nombreux que les autres années.

A la Mostra, on disait au-revoir à son directeur, Gian Luigi Rondi, qui sera remplacé l'année suivante par Guglielmo Biraghi. Bon millésime qui nous permit de découvrir Storia d'amore de Francesco Maselli, avec la splendide Valeria Golino (qui reçut le prix d'interprétation) que j'ai mieux connue par la suite, Mélo de Alain Resnais, La Puritaine de Jacques Doillon, Autour de minuit de Bertrand Tavernier, Fatherland de Ken Loach, Aliens de Cameron... Le lion d'Or fut attribué cette année-là à Eric Rohmer pour son film Le Rayon vert.

C'est Daniel Buren qui occupait le pavillon français de la Biennale et avec "Aperto 86", la section internationale réservée aux jeunes artistes, le monde découvrit In Situ, l'excellent travail du français Patrick Raynaud. En feuilletant les pages de mes carnets de cette année-là, les brouillons des articles écrits pour Sud-Ouest ou pour des revues au tirage confidentiel, je me rends compte de la richesse de notre vie vénitienne d'alors. Il était facile de rencontrer des gens passionnants, souvent célèbres. c'était cela aussi la magie de Venise, cette facilité avec laquelle tout le monde se croisait, se mélangeait et souvent sympathisait. Ailleurs qu'à Venise, je n'aurai jamais rencontré Eugène Ionesco, Arbit Blatas et Regina Reznik et leur ami Rostropovitch, Hervé Guibert, Margaret Zimmermann, Jean-Claude Brialy, Guillaume Depardieu, Marie Laforêt, Fabienne Babe, Rob Lowe, Robert de Niro, Dachine Rainer et Olga Rudge. Tant d'autres dont je n'aurai certainement pas croisé le chemin pas plus à Bordeaux qu'à Paris...

Illustration © Paolo Barrufaldi

2 commentaires:

VenetiaMicio a dit…

Je pense que je suis un peu comme vous, "passéiste". Il y a beaucoup d'évènements que j'ai connus à Venise
et qui restent, ancrés à tout jamais, je me dis que ce sont de beaux souvenirs et que j'en connaîtrai d'autres je l'espère. J'ai beaucoup de plaisir à revoir cette illustration de Paolo Barrufaldi que je connais.
Quelques nouvelles de votre livre me feraient plaisir...
Bien à vous
Danielle

Lorenzo a dit…

Il est prêt, à côté de mon bureau mais je dois maintenant réussir à faire venir l'artiste qui a réalisé les gravures pour qu'il les signe. J'avais quelques exemplaires signés qui ont été expédiés aussitôt. Les autres attendent sagement.