1980. Le monde était en train de changer. Ce jour-là, rien ne semblait devoir aller. L'air était très froid depuis quelques jours - il faisait -3° le matin à Bordeaux et la température ne dépassait guère 8° dans l'après-midi. Partout en France il neigeait. Comme pour le temps, ce mois de Novembre ne s'annonçait pas sous de bonnes augures. Une tension dans ma maison se faisait sentir, d'abord comme un doute, puis un poids qui pesait sur nos poitrines.
Ce n'était peut-être que la projection du malaise intérieur qui s'était emparé du garçon joyeux et léger que j'étais encore. Tout allait de travers. Nous accomplissions tous les gestes habituels, ces rituels de la vie de famille, mais plus de joie, ni de légèreté dans l'air. Même les fidèles Maria et René semblaient tout entreprendre avec effort. La cuisine était toujours silencieuse. maria qui chantait toujours quand elle préparait les repas ne disait rien. René, quand il nous croisait, gardait les sourcils froncés. Il s'esquivait, comme gêné. L'inquiétude était partout.
Oui tout allait de travers, et cela depuis des semaines. C'était devenu une évidence le soir de mon anniversaire, une semaine plus tôt. C'était un samedi. Samedi 25 octobre. Mon jour de naissance. Un jour de réjouissances. Je quittais officiellement l'adolescence. D'autres à mon âge se frottaient depuis longtemps au monde des adultes, certains déjà mariés avaient le regard plus grave, le pas plus pesant. Je les regardais avec curiosité et un peu de mépris aussi. je ne savais pas encore combien tout peut basculer en un instant et précipiter l'enfant joyeux que j'avais toujours été, dans la pleine conscience de son incomplétude, pour parler le jargon de notre époque. Mon père était malade depuis des mois et depuis des mois je refusais d'entendre ses paroles annonçant sa fin proche, son angoisse devant la situation qui nous attendait. Il disait cela depuis tellement d'années, son désir de partager avec ses fils encore un peu d'intimité. De complicité... Nous trouvions ses propos tellement décalés par rapport à notre situation matérielle, à notre train de vie, à cette chape de joie et de sérénité qui couvrait notre vie au quotidien. Il avait raison portant. L'admettre aura été douloureux et la tristesse démesurée, quand soudain il a fallu réaliser qu'il ne faisait qu'annoncer une évidence et que une page allait se tourner, douloureusement pour nous tous, et les enfants en particulier.
Il était sorti de l'hôpital pour mon anniversaire et devait y retourner le lundi matin. Pour la première fois, mon père semblait ailleurs en arrivant. Il tentait de donner le change, mais nous sentions bien qu'il souffrait. Maman avait fait préparer un dîner de fête pour mon anniversaire. Pas d'invités, seulement nous, notre famille. La salle à manger était éclairée comme al giorno, des fleurs dans les vases, un couvert d'apparat, des bougies dans les chandeliers. Tout était réuni pour que joie et délice. Papa présidait la grande table. Il avait choisi un Sauternes et un Médoc de mon année de naissance. Au dessert, le champagne qu'on servit était un Dom Pérignon 1975. Nous l'avions acheté ensemble quelques semaines plus tôt. J'ai conservé la bouteille depuis toutes ces années.
Mon père restait silencieux contrairement à son habitude. Il touchait à peine aux plats servis et se retira vite, après avoir attendu que je souffle les bougies du gâteau d'anniversaire. Un magnifique Succès au praliné de chez Demund ou bien était-ce Jegher... Il s'installa dans le salon où nous l'avons tous rejoint. En dépit des fleurs, des lumières diffusées par les nombreuses lampes du grand salon, du feu qui crépitait dans la cheminée que René avait allumé juste avant le dîner, il régnait entre ces quatre murs une atmosphère lourde. Sensation inexplicable. Je ne me souviens plus vraiment de ce nous avons fait. Papa repartait le lendemain à l'hôpital, officiellement pour une petite intervention sur les jambes. Il ne revint jamais à la maison...
Quelques jours plus tard, un jeudi, tout fut accompli. Je revois tout comme les images d'un film. J'étais seul à la maison. Notre mère et mon frère étaient à l'hôpital. La veille, papa avait demandé à ce que je passe le voir. J'avais refusé. Je ne voulais pas le voir sur son lit d'hôpital, tout en moins refusait d'accepter sa maladie, la gravité de son état. je priais sans cesse pour qu'il guérisse, pour que tout redevienne comme avant et en même temps je pestais, très en colère contre lui qui ne devait pas être malade, qui ne pouvait pas, qui était trop fort, trop puissant, trop bon médecin, trop rempli d'amour et de compassion pour ne pas résister à l'irréductible. Il n'avait que 59 ans ! Nous étions encore des enfants, notre monde privilégié, heureux, paisible ne pouvait pas être sali, abimé, détérioré. Tout devait, tout allait redevenir comme avant. Je voulais m'en persuader.
J'étais seul dans ma chambre quand Maria vint frapper à ma porte, me demandant de descendre au secrétariat. Un appel téléphonique. Ce n'était pas l'usage. I n'y avait qu'une ligne à cette époque, et lorsque nous recevions un appel personnel pendant les consultations, mon père ou la secrétaire faisait retentir le téléphone de l'étage, me recommandant de ne pas rester longtemps. J'aurai pu comprendre que l'appel reçu concernait papa. Qu'il s'était réveillé et souhaitait me parler. Son cabinet de occupait la rotonde du premier étage et l'antichambre du premier étage entre le grand salon et la salle à manger. Pour ne pas passer par le salon d'attente, il fallait emprunter l'escalier de service, traverser l'immense salle à manger. J'ouvre la porte. Devant moi, la secrétaire. Elle était debout, très pâle. elle me tendit le combiné sans me dire qui me demandait. Au bout du fil, mon oncle Henri, le plus jeune frère de papa. Je ne saisissais pas ce qu'il essayait de me dire. Il cherchait ses mots, bafouillait. Cette excitation que je prenais pour de la volubilité m'agaça. Puis, après un moment de silence, j'entendis une respiration profonde. Il me demanda si je savais. Que devrais-je savoir ? ai-je pensé soudain. Autre soupir et il se lança, brusquement dans un sanglot «Ton papa est mort, Moni est mort. C'est fini. Tu comprends ?» et il raccrocha, ne pouvant pas en supporter davantage. L'oncle Henri est le dernier de la fratrie. A plus de 90 ans c'est aujourd'hui le seul survivant. Mon père avait été longtemps son héros, son repère et son soutien, comme il le fut - j'allais vite l'apprendre - pour bien des membres de la famille ou d'autres, ses amis, ses camarades... Je ne sais pas ce que j'ai dit à mon oncle qui répétait au bout du fil, des sanglots dans la voix «mon frère est mort, Moni est mort ». Certainement des « je suis désolé» déplacés, ou quelque chose du genre puis j'ai tendu le combiné à la secrétaire. Parfois je crois me souvenir que je restais tétanisé, tenant le combiné à distance comme s'il me brûlait. La secrétaire, les yeux pleins de larmes, me l'enleva doucement et le reposa.
Par réflexe, je lui demandais si elle voulait bien informer le jeune médecin qui remplaçait papa depuis des semaines. Elle s'exécuta, certainement soulagée de n'avoir pas à rester dans la pièce. Personne autour de moi ne pouvait le savoir, ni le comprendre. Quelque chose venait de s'effondrer en moi, indéfinissable, douloureux, désordonné. Mon père venait de mourir et je n'étais pas allé à son chevet une dernière fois comme il me l'avait fait demander. Comme tous me l'avaient demandé. J'avais trahi ce lien unique et souvent douloureux, violent entre un fils et son père. Il était parti sans que je puisse l'embrasser une dernière fois, sans pouvoir lui dire que je l'aimais... Et je ne trouvais rien à dire d'autre que cet ignoble «je suis désolé». J'aurai mérité une gifle qui aurait eu le mérite de me réveiller, et de m'ouvrir les yeux en même temps que le cœur.
Je n'avais pas eu cette ultime conversation que depuis mon anniversaire, il cherchait à avoir avec moi. Je ne l'aurai jamais. Je fuyais ce face-à-face Quelle en était la raison ? J'ai longtemps cherché, comme j'ai longtemps évacué ces moments où en quelques minutes mon univers s'était écroulé. Je ne voulais pas croire alors à la proximité de l'inexorable. Je n'avais pas voulu croire à sa mort imminente. Je ne savais pas comment affronter ce qu'il avait à me dire, tout ce dont mon corps avait le pressentiment. Je me faisais dur, froid, indifférent quand il eut fallu être proche, tendre même...
Il n'y avait que deux patientes dans la pièce. Les deux dames qui attendaient d'être reçues par le remplaçant de papa, s'étaient levées aussi, certainement informées de la situation. Le jeune médecin sortit du cabinet, visiblement embarrassé, suivi de la secrétaire un mouchoir entre les mains. A côté de moi, Maria tripotait nerveusement le torchon qu'elle avait entre les mains. « Papa vient de mourir ! Mon père vient de nous quitter ! ». Je m'entends encore prononcer ces paroles, à tous ces gens les uns après les autres, qui me regardaient, figés et embarrassés. Dans un état second, je crois avoir répété la formule plusieurs fois, puis me suis précipité dans la pièce voisine, la grande salle à manger, suivi par Maria. Je la revois assise au bout de la grande table de marbre blanc qu'elle essuyait et ressuyait machinalement. Tout semblait n'avoir plus de couleur, les boiseries, les rideaux, la grande verdure d'Aubusson au mur, les grands arbres effeuillés du jardin public, de l'autre côté de la rue, les fruits dans la grande coupe.
Je ne sais plus ce que j'ai fait et dit ensuite... Je revois notre chère Maria un peu plus tard qui pleurait en servant le thé dans le salon. La pluie qui tombait derrière les grandes fenêtres. Cela devait être plus tard, quand ma mère et mon frère sont rentrés de l'hôpital... Commença le défilé de la famille, des amis... Non, un trou noir ; Je ne me souviens plus des heures et des jours qui ont suivi l'immense cataclysme qui emporta mon enfance... Un an plus tard je m'installais à Venise. Ce choix mal compris par beaucoup dans mon entourage me rédima. Venise la Sérénissime ensorceleuse m'a sauvé.


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