Ils savent tous ce qui est bon pour Venise. C'est le sentiment d'un agacement lourd, presque décourageant, qui s'empare de quiconque vit, étudie ou aime sincèrement la Sérénissime à la lecture des récentes vagues d'enquêtes et de tribunes scientifiques publiées ces derniers mois, relayées avec une gravité spectaculaire dans les colonnes du Monde qui en a été l'instigateur. ; pour être précis, il s'agit de la grande enquête scientifique publiée le 17 avril 2026 dans les colonnes du Monde : « Que pourra-t-on sauver de Venise, menacée d'être engloutie par l'élévation du niveau de la mer ? »
À intervalles réguliers, la technocratie mondiale ressent le besoin impérieux de se pencher au chevet de la lagune. Armés de modélisations numériques, de statistiques globales et de certitudes d’ingénieurs, des experts qui n'ont souvent jamais partagé le quotidien d'un sestiere et de ses habitants, viennent administrer leurs savants conseils pour « sauver » la ville de son engloutissement ou de sa dérive.
Cette fois, le délire technologique et l'absurdité des propositions franchissent un cap qui laisse pantois. Issues d'une étude de la pourtant sérieuse revue « Scientific Reports » les derniers rapports de grands laboratoires pourtant réputés pour leur sérieux ont peut-être voulu être drôle : afin de pallier la montée des eaux, ils préconisent désormais des scénarios d'une violence inouïe sous couvert de philanthropie patrimoniale. Accrochez-vous, lecteurs qui connaissez Venise et sa lagune : Le premier d'entre eux consisterait à murer définitivement la lagune en fermant totalement les passes maritimes. Je m'en étouffe presque en écrivant ces lignes. Une aberration écologique majeure qui transformerait cet écosystème unique, vivant et mouvant, dont les marées nettoient la ville depuis des siècles, en un lac stagnant, clos et biologiquement mort !
Mais restez accrochés à votre fauteuil car il y a plus insensé encore : certains experts suggèrent froidement «d'anticiper la relocalisation pure et simple» du patrimoine et des derniers habitants vers l'hinterland, sur la terre ferme… Déplacer la population (ce serait une forme de déportation ou comme on le dit pudiquement chez les fascistes, une remigration forcée); Avec avec les derniers natifs, on déménagerait les chefs-d’œuvre d'architecture, les œuvres d'arts qu'on transfèrerait dans une copie à l'identique sur la terre ferme. En clair, ce serait précipiter la mort clinique de la Venise historique, acter sa fin, pour en préserver la coquille vide un peu plus loin, là où c’est plus pratique, là où les ordinateurs l'auront décidé. Sauver (l'idée de) Venise des eaux mais en reconstruire l'ersatz, un simulacre de rechange, un double en plastique sur le continent, là où les ordinateurs auront décrété que c’est plus sûr et plus gérable.
Ce qui exaspère dans cette approche, c'est l'aveuglement historique et humain de ces prophètes de laboratoire. Ils abordent Venise comme un problème d’ingénierie hydraulique ou comme une Atlantide de musée qu'il faudrait rendre étanche à tout prix. Ils oublient – ou feignent d'ignorer – que Venise n'a jamais été une ville de la terre ferme que l'on aurait posée sur l'eau par accident. Elle est née de la lagune, elle s'est construite contre la terre ferme, par le choix délibéré d'hommes et de femmes cherchant dans l'instabilité des marécages un espace protégé et inviolable, un univers de liberté et de commerce. Prétendre sauver Venise en la coupant de la mer, ou en la déménageant sur le continent, c'est vouloir sauver un poisson en le sortant de l'eau pour lui éviter de se noyer.
Mais ne nous trompons pas de cible. Derrière le paravent humanitaire et scientifique de ces « sauveurs » hors-sol, derrière chaque portillon d'accès, chaque application de traçage et chaque projet de taxe d'entrée à cinq euros destiné à « réguler » le flux des touristes d'un jour, se cache toujours la même logique implacable. Une logique que les Vénitiens ne connaissent que trop bien et qu'ils résument d'un mot, cinglant comme une gifle : « i schei ». Le fric, le gain, le profit immédiat de certains édiles, de societes immobilières ou de construction.
Cet esprit de salon s'exprime de la même manière lorsqu'il s'agit de gérer le flux humain. Pour ces experts, la vie humaine se régule comme un débit d'eau. On invente des portillons d’accès, on planifie des taxes d’entrée à cinq euros, on imagine des applications de traçage pour les visiteurs, transformant la cité des Doges en un immense parc à thèmes sous surveillance algorithmique.
On prétend guérir la pierre à coups de mesures comptables et de restrictions hors-sol, mais on ne s'attaque jamais aux véritables causes de l'hémorragie : la spéculation immobilière qui chasse les derniers Vénitiens, la disparition des commerces de proximité au profit des échoppes de pacotille, et la transformation des appartements historiques en placements financiers.
Venise ne s’effondre pas sous le poids de la fatalité climatique ou de l’ignorance de ses résidents. Elle s’asphyxie sous le poids de ceux qui prétendent la gérer de loin, depuis des bureaux feutrés à Rome, Paris ou New York. Le salut de la Sérénissime ne viendra pas de scénarios de science-fiction consistant à déménager ses églises ou à bétonner ses passes maritimes. Il viendra du courage politique de la rendre à ceux qui y vivent, y travaillent et maintiennent, jour après jour, ce miracle fragile qu'est une cité sur l'eau. Tant que les sauveurs de salon refuseront de comprendre que Venise est une communauté humaine avant d'être un spot photographique, leurs remèdes - et l'idée même qu'ils puissent croire à leurs potions - resteront plus dangereux que le mal.
Crénom de nom, mais quand vont-ils comprendre que la véritable tragédie de Venise n'est pas hydraulique, mais bêtement mercantile. Pendant que les experts s'écharpent sur des digues permanentes, la municipalité et les grands investisseurs transforment la gestion humaine en une vulgaire opération comptable. La taxe de cinq euros n'a jamais arrêté aucun touriste ; elle a simplement légitimé le fait que Venise a désormais un prix d'entrée, comme Disneyland ou le Musée du Louvre. On feint de chercher des solutions pour la pierre, mais on ferme les yeux sur l'hémorragie humaine provoquée par la spéculation immobilière sauvage. On laisse les plateformes de location saisonnière vider les immeubles de leurs derniers locataires, on laisse les commerces de proximité indispensables à la vie de quartier (boulangeries, quincailleries, cordonneries) mourir au profit d'échoppes de masques en plastique fabriqués à l'autre bout du monde et de fast-foods standardisés. Pourquoi ? Parce que la monoculture touristique rapporte des montagnes d'argent à une petite poignée de profiteurs de salon politicards avides et investisseurs malins du monde entier qui, eux, dorment bien au sec sur la terre ferme.
Venise n’est pas une maquette de laboratoire, ni une marchandise à découper en actions financières. C'est une communauté humaine fragile qui s'asphyxie sous le poids de ceux qui prétendent la gérer de loin. Le salut de la Sérénissime ne viendra pas de scenarii de science-fiction ou de BD consistant à déplacer ses églises ou à emprisonner ses eaux sous du béton ou du polystyrène. Il viendra du courage politique de couper le robinet du schei spéculatif pour rendre les logements aux familles, les ateliers aux artisans et la lagune à ceux qui la respectent. Tant que les sauveurs de salon refuseront de comprendre que Venise doit d'abord être habitée pour rester vivante, leurs remèdes resteront infiniment plus dangereux que le mal.
Lien vers l'article du Monde du 016/04/2026 : ICI


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