20 avril 2026

Ils savent tous ce qui est bon pour Venise ou les sauveurs de salon

© Ludovico De Luigi, "Palladio platform", 1978 

Ils savent tous ce qui est bon pour Venise. C'est le sentiment d'un agacement lourd, presque décourageant, qui s'empare de quiconque vit, étudie ou aime sincèrement la Sérénissime à la lecture des récentes vagues d'enquêtes et de tribunes scientifiques publiées ces derniers mois, relayées avec une gravité spectaculaire dans les colonnes du Monde qui en a été l'instigateur. ; pour être précis, il s'agit de la grande enquête scientifique publiée le 17 avril 2026 dans les colonnes du Monde : « Que pourra-t-on sauver de Venise, menacée d'être engloutie par l'élévation du niveau de la mer ? »
À intervalles réguliers, la technocratie mondiale ressent le besoin impérieux de se pencher au chevet de la lagune. Armés de modélisations numériques, de statistiques globales et de certitudes d’ingénieurs, des experts qui n'ont souvent jamais partagé le quotidien d'un sestiere et de ses habitants, viennent administrer leurs savants conseils pour « sauver » la ville de son engloutissement ou de sa dérive.
Cette fois, le délire technologique et l'absurdité des propositions franchissent un cap qui laisse pantois. Issues d'une étude de la pourtant sérieuse revue « Scientific Reports » les derniers rapports de grands laboratoires pourtant réputés pour leur sérieux ont peut-être voulu être drôle  : afin de pallier la montée des eaux, ils préconisent désormais des scénarios d'une violence inouïe sous couvert de philanthropie patrimoniale. Accrochez-vous, lecteurs qui connaissez Venise et sa lagune :  Le premier d'entre eux consisterait à murer définitivement la lagune en fermant totalement les passes maritimes. Je m'en étouffe presque en écrivant ces lignes. Une aberration écologique majeure qui transformerait cet écosystème unique, vivant et mouvant, dont les marées nettoient la ville depuis des siècles, en un lac stagnant, clos et biologiquement mort ! 
Mais restez accrochés à votre fauteuil car il y a plus insensé encore : certains experts suggèrent froidement «d'anticiper la relocalisation pure et simple» du patrimoine et des derniers habitants vers l'hinterland, sur la terre ferme… Déplacer la population (ce serait une forme de déportation ou comme on le dit pudiquement chez les fascistes, une remigration forcée); Avec avec les derniers natifs, on déménagerait les chefs-d’œuvre d'architecture, les œuvres d'arts qu'on transfèrerait dans une copie à l'identique sur la terre ferme. En clair,  ce serait précipiter la mort clinique de la Venise historique, acter sa fin, pour en préserver la coquille vide un peu plus loin, là où c’est plus pratique, là où les ordinateurs l'auront décidé. Sauver (l'idée de) Venise des eaux mais en reconstruire l'ersatz, un simulacre de rechange, un double en plastique sur le continent, là où les ordinateurs auront décrété que c’est plus sûr et plus gérable.
Ce qui exaspère dans cette approche, c'est l'aveuglement historique et humain de ces prophètes de laboratoire. Ils abordent Venise comme un problème d’ingénierie hydraulique ou comme une Atlantide de musée qu'il faudrait rendre étanche à tout prix. Ils oublient – ou feignent d'ignorer – que Venise n'a jamais été une ville de la terre ferme que l'on aurait posée sur l'eau par accident. Elle est née de la lagune, elle s'est construite contre la terre ferme, par le choix délibéré d'hommes et de femmes cherchant dans l'instabilité des marécages un espace protégé et inviolable, un univers de liberté et de commerce. Prétendre sauver Venise en la coupant de la mer, ou en la déménageant sur le continent, c'est vouloir sauver un poisson en le sortant de l'eau pour lui éviter de se noyer.
Mais ne nous trompons pas de cible. Derrière le paravent humanitaire et scientifique de ces « sauveurs » hors-sol, derrière chaque portillon d'accès, chaque application de traçage et chaque projet de taxe d'entrée à cinq euros destiné à « réguler » le flux des touristes d'un jour, se cache toujours la même logique implacable. Une logique que les Vénitiens ne connaissent que trop bien et qu'ils résument d'un mot, cinglant comme une gifle : « i schei ». Le fric, le gain, le profit immédiat de certains édiles, de societes immobilières ou de construction.
Cet esprit de salon s'exprime de la même manière lorsqu'il s'agit de gérer le flux humain. Pour ces experts, la vie humaine se régule comme un débit d'eau. On invente des portillons d’accès, on planifie des taxes d’entrée à cinq euros, on imagine des applications de traçage pour les visiteurs, transformant la cité des Doges en un immense parc à thèmes sous surveillance algorithmique. 
On prétend guérir la pierre à coups de mesures comptables et de restrictions hors-sol, mais on ne s'attaque jamais aux véritables causes de l'hémorragie : la spéculation immobilière qui chasse les derniers Vénitiens, la disparition des commerces de proximité au profit des échoppes de pacotille, et la transformation des appartements historiques en placements financiers.
Venise ne s’effondre pas sous le poids de la fatalité climatique ou de l’ignorance de ses résidents. Elle s’asphyxie sous le poids de ceux qui prétendent la gérer de loin, depuis des bureaux feutrés à Rome, Paris ou New York. Le salut de la Sérénissime ne viendra pas de scénarios de science-fiction consistant à déménager ses églises ou à bétonner ses passes maritimes. Il viendra du courage politique de la rendre à ceux qui y vivent, y travaillent et maintiennent, jour après jour, ce miracle fragile qu'est une cité sur l'eau. Tant que les sauveurs de salon refuseront de comprendre que Venise est une communauté humaine avant d'être un spot photographique, leurs remèdes - et l'idée même qu'ils puissent croire à leurs potions - resteront plus dangereux que le mal.

© Jean Giraud alias Moebius, La Venise céleste
1988 - Droits réservés
Crénom de nom, mais quand vont-ils comprendre que la véritable tragédie de Venise n'est pas hydraulique, mais bêtement mercantile. Pendant que les experts s'écharpent sur des digues permanentes, la municipalité et les grands investisseurs transforment la gestion humaine en une vulgaire opération comptable. La taxe de cinq euros n'a jamais arrêté aucun touriste ; elle a simplement légitimé le fait que Venise a désormais un prix d'entrée, comme Disneyland ou le Musée du Louvre. On feint de chercher des solutions pour la pierre, mais on ferme les yeux sur l'hémorragie humaine provoquée par la spéculation immobilière sauvage. On laisse les plateformes de location saisonnière vider les immeubles de leurs derniers locataires, on laisse les commerces de proximité indispensables à la vie de quartier (boulangeries, quincailleries, cordonneries) mourir au profit d'échoppes de masques en plastique fabriqués à l'autre bout du monde et de fast-foods standardisés. Pourquoi ? Parce que la monoculture touristique rapporte des montagnes d'argent à une petite poignée de profiteurs de salon politicards avides et investisseurs malins du monde entier qui, eux, dorment bien au sec sur la terre ferme.
Venise n’est pas une maquette de laboratoire, ni une marchandise à découper en actions financières. C'est une communauté humaine fragile qui s'asphyxie sous le poids de ceux qui prétendent la gérer de loin. Le salut de la Sérénissime ne viendra pas de scenarii de science-fiction ou de BD consistant à déplacer ses églises ou à emprisonner ses eaux sous du béton ou du polystyrène. Il viendra du courage politique de couper le robinet du schei spéculatif pour rendre les logements aux familles, les ateliers aux artisans et la lagune à ceux qui la respectent. Tant que les sauveurs de salon refuseront de comprendre que Venise doit d'abord être habitée pour rester vivante, leurs remèdes resteront infiniment plus dangereux que le mal.
Lien vers l'article du Monde du 016/04/2026 :  ICI



04 février 2026

Coups de cœur N°65

Nuove Musiche 
Laberintos Ingeniosos
Label Passacaille

Cet enregistrement intimiste du baryton Furio Zanasi et du théorbiste Xavier Díaz-Latorre nous plonge aux sources du stile moderno italien. Le programme met à l'honneur les monodies et toccatas de Giulio Caccini et Giovanni Girolamo Kapsperger. Une pure merveille découverte par hasard qui nous transporte «au cœur d’un moment décisif de l’histoire musicale italienne. Au tournant du XVIIe siècle, Giulio Caccini revendique une nouvelle manière de chanter où la poésie guide la musique et où l’émotion prime sur l’équilibre savant du contrepoint. Cette esthétique naissante, bientôt qualifiée de stile moderno, rend au texte sa clarté et sa force expressive.»

Paisible et d'une grande beauté, le programme qui est structuré en six  canti en hommage à la Divine Comédie, alterne madrigaux et arie de Caccini avec des toccatas, passacailles et danses tirées des livres pour chitarrone de Kapsperger. «Les pages instrumentales, tour à tour lumineuses et audacieuses, dialoguent avec l’intensité des monodies et soulignent la richesse d’un langage en pleine invention.»

Porté par la diction souple et incarnée de Furio Zanasi, soutenu par le continuo sobre du chitarrone et de la guitare à cinq chœurs, l’ensemble fait entendre une parole chantée d’une grande proximité. Un enregistrement qui éclaire avec précision la naissance du baroque et l’art nouveau de faire vibrer le mot. Beau, vraiment.


Spice of Italy
Nicola Matteis et son fils
Duo Dorados
Label Chandos
Un recueil instrumental entièrement consacré à la musique pour violon et basse continue de Nicola Matteis et fils, capturant l'essence flamboyante et l'inventivité de la tradition italienne du XVIIe siècle qui a littéralement révolutionné le goût musical anglais. Quand la virtuosité napolitaine bouscule le Londres de la Restauration !

Dédié à Nicola Matteis (Père et Fils), ce disque retrace le choc esthétique qui convertit l’Angleterre au style italien à la fin du XVIIe siècle. Salué par la critique comme un voyage musical vif et vigoureux, l'album « éclaire d'un jour nouveau le Londres de la Restauration » d'après le prestigieux magazine The Strad. La violoniste Hazel Brooks y déploie une technique remarquable, redonnant toute sa saveur et son audace à cette musique historique dont les chroniqueurs de l'époque disaient que « plus rien en ville n'avait de saveur sans un zeste d'Italie ». Une pépite baroque à écouter absolument.

Sa magnifique performance dans la maîtrise des défis techniques de cette musique - particulièrement dans des pièces comme l' Ostinatione au livre 2 -, l'utilisation de deux violons d'époques différentes pour marquer l'évolution entre le père et le fils Matteis est intéressante et le continuo alternant élégamment entre le clavecin et l'orgue de chambre donne un disque qui offre un véritable « voyage musical vibrant, dynamique et captivant» 
Venise, millefleurs
Ryoko Sekiguchi 
Editions P.O.L , 2026
256 pages
ISBN 978-2-8180-6512-9
20€

Une déambulation merveilleuse qui balaye tous les clichés touristiques. Inspirée par la découverte d'un herbier vénitien du XIXe siècle, la poétesse japonaise Ryoko Sekiguchi dessine le portrait d'une « Venise en perpétuelle germination ». Traversant les saisons, les jardins cachés et l'art du verre de Murano, ce récit tisse un dialogue intime entre les plantes, l'eau et les habitants. La critique salue unanimement cet ouvrage délicat comme « un poème vivant », parfait pour voir la Sérénissime sous un angle profondément sensoriel et végétal. Un enchantement.

L'Adieu à Venise
Thierry Brunello
Éditions de la Martinière, 2026
272 pages
ISBN 979-10-401-2253-1
21€
Pour son premier roman, Thierry Brunello signe une œuvre puissante et bouleversante, ancrée dans la Venise de 1938. On y suit Angelo, docker et danseur clandestin, dont le destin bascule sous l'ombre grandissante du fascisme. Trente ans après son exil, devenu cinéaste, il doit revenir dans la lagune pour la Mostra. Salué par la critique comme «un texte incandescent, un pamphlet crépusculaire », ce livre est une magnifique « ode à une Venise non pas féérique mais absolument ténébreuse » où le passé finit toujours par ressurgir. Porté par une écriture ardente, il livre une histoire d’amour bouleversante, aux personnages inoubliables. «Une fresque romanesque qui nous emporte par la force de ses émotions». Un bon moment de littérature. Thierry Brunello est né dans une famille originaire de Vénétie et d’Émilie-Romagne. L’Adieu à Venise est son premier roman et j'aurai aimé le publier aux Edizioni Deltae !