10 octobre 2026

Journal. Nouveau carnet, nouveaux départs...


27 juin 2026.
Nouveau carnet, nouveaux départs… L’inconnu de ces temps qui sont les nôtres, cette sidération qui nous est imposée par des crétins diaboliques, l’insupportable canicule, inattendue bien que tellement prévisible. Annoncée depuis Haroun Tazieff, dont je me rappelle l’intervention virulente qui fit sourire les bien-pensants de l’époque. C’était en 1979 et, si l’on n’entendait pas encore parler de ceux qui croient la Terre plate, déjà des climatosceptiques rigolards rejetaient les propos alarmants du célèbre volcanologue.

Quelque temps après l’émission de télévision où il avait livré sa prophétie, contredit par le commandant Cousteau, il était venu à la maison rendre visite à mon père, qu’il connaissait bien. Pendant le dîner, la conversation porta sur le réchauffement inéluctable et la nécessité de modifier rapidement notre mode de fonctionnement.

Mon père, en bon rationaliste, partageait le sentiment de Cousteau, comme beaucoup, alors, parmi les scientifiques et dans le grand public. L’idée que Dame Nature possédait, avec les océans et les forêts, de véritables correcteurs automatiques capables d’absorber indéfiniment nos excès était profondément ancrée. Le discours écologique que nous entendions à l’époque se concentrait sur les destructions visibles, de plus en plus nombreuses — les marées noires, la déforestation en Amazonie ou ailleurs — plutôt que sur la mécanique invisible des gaz à effet de serre et l’impact des activités humaines sur la concentration de CO₂ dans l’atmosphère.

C’était en septembre. Les cours venaient de reprendre à Sciences Po. Nous avions tous regardé Les Dossiers de l’écran, et notre maître de conférences de culture générale ouvrit la première conférence de méthode de l’année sur le sujet. Cousteau ne croyait pas à cette histoire de réchauffement. Tazieff parlait déjà de l’effet de serre à l’échelle planétaire et de ses dangers si rien n’était fait… On y est, et personne ne réagit vraiment.

J’avais aussitôt pensé à la montée des eaux, aux mouvements telluriques qui, pensais-je, pourraient y être associés. Venise risquait d’être une des premières à en subir les dramatiques conséquences. Je n’imaginais pas encore aller y vivre un jour. J’y faisais pourtant de nombreux séjours : pas un voyage hors de France, l’été, sans y passer ou m’y arrêter. On parlait de l’enfoncement de la lagune et de la montée des eaux. Pour Tazieff, cela était inévitable si l’ensemble des pays n’agissait pas rapidement.

Johannes est parti à un festival de rock en Lot-et-Garonne. Il aura été le premier à ne pas pouvoir bénéficier de l’appartement à Venise où, depuis des années, j’ai toujours reçu quelques jours mes pensionnaires et mes Télémaques. Le monde change, et pas à notre avantage, hélas. Je ne puis m’empêcher d’en vouloir à ce système que j’ai trop longtemps défendu, ce libéralisme outré devenu malade et dangereux, mortifère et violent pour les plus faibles d’abord, pour nous tous ensuite — hormis quelques privilégiés illuminés qui envisagent, avec l’aide de leurs milliards, de s’établir bientôt sur Mars en attendant d’être rendus immortels par des savants fous et âpres au gain. Et d’en vouloir au premier escroc d’entre tous, l’ignoble Macron, président encore plus incapable que Sarkozy et Hollande, qui depuis dix ans ruine le pays et appauvrit le peuple…

Hier, nous dînions avec ses parents et son frère au Bouillon Saint-Jean. Agréable moment. Dans douze jours, il sera parti. Notre belle et joyeuse cohabitation ne sera plus qu’un amas de souvenirs, figés par quelques images. Il va me manquer, comme les autres avant lui.

Il m’a demandé l’autre soir s’il était mon locataire préféré, en m’offrant une petite glace à la pistache de chez Aquibio. Il sait combien elles me plaisent. Passé faire quelques achats au Bio c’ Bon proche de la maison, il avait pensé à en acheter. Délicate et gentille attention qui me touche. Depuis l’envol de mes enfants, mes pensionnaires m’apportent régulièrement ce supplément d’âme qui me manquerait sans eux. Will, Ian, Tobias, Rafaël et, cette année, Johannes K., jeune Allemand de dix-neuf ans, plein de qualités et de dispositions pour devenir un adulte accompli, conscient, ouvert au monde, disponible. Sans aucune colère ni véhémence, mais avec détermination, il est prêt à lutter pour le rendre meilleur et plus juste.

Il s’inscrit parfaitement dans la lignée des Dominique, Patrick, Antoine, Baptiste, Nicolas, Ugo… Ces jeunes gens ont croisé mon chemin, aidé à nourrir ma réflexion, répondu à leur manière à mes interrogations, à mes doutes. Tous m’ont permis, chacun avec ce qu’il est, avec ses mots et les idées de sa génération, d’avancer, de grandir et de rester pleinement dans le monde, ouvert, curieux. À travers leur regard, j’ai appris à regarder le monde et la vie. Je me suis vu aussi, et j’ai compris bien des choses. Ils m’ont tous aidé, sans le savoir, dans ma guérison après ce terrible cataclysme qu’a été la Séparation, qui a emporté toutes mes certitudes et a failli m’enlever à la vie.

Par leur présence et leur amitié, par nos échanges et le quotidien partagé, ils ont contribué à dissoudre les remugles de la rupture avec ma vie d’avant et de la chute sociale qui l’accompagna. Ils m’ont guéri du doute aussi. Ils m’ont redonné — ils me redonnent — confiance en moi, m’ont rassuré sur ma place ici-bas, malgré mes manques et mes manquements.

Et puis tous, par leur ambivalence, leur propre équilibre intérieur, leur ouverture, m’ont appris à mieux vivre le manque d’affection, à relativiser le vide de ma vie amoureuse. Ils m’ont montré qu’on pouvait aimer et être aimé sans tomber dans les passions destructrices, et qu’il était temps de me détacher du regret de n’avoir jamais accepté de vivre selon mes désirs et mes besoins. Je peux désormais être et vivre parmi eux sans aucune ambiguïté ni frustration.

Je dois creuser cette réflexion, puisque je sais aujourd’hui que là se situe la base, l’origine de mon écriture. Tout cela reste confus et bien mal écrit. À travailler.

Mes carnets vénitiens sont remplis de ce conflit jamais vraiment résolu.


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