17 octobre 2011

Une heure de ton temps

[ Billet retrouvé 
par un lecteur fidèle et assidu 
qui nous fait l'honneur 
de suivre Tramezzinimag depuis 2005 
et nous croyait disparu. 
Joie de lire son courriel et de découvrir les liens conservés. 
Je reproduis cette publication à l'identique et adresse à cet ami lointain 
un chaleureux Merci !]

17 octobre 2011

Une heure de ton temps.

Giacomo a cinq ans. Une petite bouille mignonne qui fait fondre toutes les maîtresses de l'école maternelle Diego Valeri, sur la fondamenta du rio Brati à Dorsoduro. Son papa travaille dans une agence de voyage près de la stazione. Ce soir, le petit garçon est devant la porte du palazzo où vit sa famille. il attend son père. La nuit tombe déjà quand il aperçoit enfin une silhouette déboucher du sottoportego. "C'est lui, c'est papa", se dit-il joyeusement. Le père est sorti tard de l'agence. Il est fatigué, énervé aussi, rempli de lassitude et de frustration liées à son travail et à ses collègues.
- Depuis combien de temps es-tu là ?" demanda le père en le voyant devant la porte de l'immeuble.
- Seulement depuis une heure papa." répondit timidement le petit.
- Combien de fois faudra-t-il que je te le dise ? Je veux qu'après dîner tu ailles te coucher" grogna le père.
- Mais papa, j'attendais que tu reviennes c'est pour ça que je ne suis pas couché !"
- Hmm" grommela le père pressé de rentrer pour se reposer de sa journée. Il se dirigea vers le hall de l'immeuble. L'enfant le suivit, en se faufilant pour rester à ses côtés.
- Papa, est-ce que je peux te poser une question ?
- Oui bien sur" répondit le père qui avait pris son fils par l'épaule et marchait vers l'escalier qui menait chez eux, "de quoi s'agit-il ?"
- Tu es payé combien pour une heure de travail ?" lança l'enfant en levant son joli regard vers son père. Surpris et agacé, celui-ci répliqua avec brusquerie, "Ce ne sont pas tes affaires. Pourquoi cette question ?"
- Je voulais juste savoir. Allez, dis -moi papa !" insista l'enfant tandis qu'ils pénétraient dans l'appartement.
- Je ne sais pas moi, disons 15 euros de l'heure" finit par répondre le père en posant ses affaires sur le canapé du couloir.
- Ah!" lâcha l'enfant en baissant la tête. Il resta un instant silencieux, puis il demanda : "Et si on te donnait davantage, tu ferais un autre travail ?"
- Oui peut-être" répondit le père, agacé par les paroles de l'enfant qui rejoignaient ses préoccupations du moment. Après avoir profondément respiré, le petit ajouta : "Est ce que tu peux me donner 10 euros, papa ?"
- Alors tu me poses toutes ces questions et tu m'attendais dehors au lieu d'aller te coucher seulement pour que je te donne de l'argent ! Juste pour t'acheter encore une de ces bêtises de chez Petenello! Va te coucher immédiatement"
gronda-t-il en montrant du doigt la porte de la chambre de l'enfant.
Le petit embrassa sa mère, puis son père qui s'était mis à table, et alla dans sa chambre. Il ferma la porte doucement, grimpa dans son lit, attrapa sa peluche préférée qu'il colla contre lui, et éteignit la lumière. Il cherchait encore son sommeil quand son père entra. S'approchant du lit, il demanda doucement à l'enfant : "Est-ce que tu dors, mon fils ?"
- Non papa"
répondit l'enfant.
- Tu sais, j'ai eu une rude journée au bureau. J'ai été un peu dur avec toi tout à l'heure... J' étais énervé."
En s'asseyant sur le rebord du lit, il caressa le front du petit bonhomme qui se redressa, se laissant un peu aller sous la main du père, comme un jeune chiot qu'on caresse. "C'est toi qui a pris, j'en suis désolé. Tiens, mon grand, voici les 10 euros que tu voulais."
- Oh merci papa !"
s'écria l'enfant. Il fureta sous son oreiller et en retira un porte-monnaie. En l'ouvrant, le père aperçut un billet de 10 euros. De nouveau en colère, il hurla : "Mais tu es incroyable ! Tu as déjà de l'argent et tu m'en redemandes ! Qu'est ce que cela veut dire ? "
- Et bien, maintenant que j'ai 20 euros, je voudrais t'acheter une heure de ton temps, papa !"
lança l'enfant, le regard brillant et les mains tremblantes. "S'il te plait, tu viendras plus tôt demain. Nous dînerons ensemble et je te montrerai les dessins que j'ai fait à l'école."

Photographie © Servane Pauchenne - 2009

4 commentaires:

ytaba36 a dit…

That was a lovely, warm story!

Yvonne

Veneziamia a dit…

Quelle belle histoire. Les enfants sont souvent nos maîtres !

christophe a dit…

Emouvant dialogue. C'est incroyable combien vous savez rendre visible les situations et les attitudes. notre atelier d'écriture travaille sur l'émotion. Nous avons déjà utilisé certains de vos billets.
Christophe

Lorenzo a dit…

Merci Christophe, je suis flatté !


14 octobre 2011

Bonne nouvelle !

Le service de presse de la municipalité de Venise vient d'annoncer que les épouvantables publiciés géantes qui cachent les échafaudages entourant le plaias des doges et les Prisons vont être démontées. Le public va pouvoir enfin revoir les façades restaurées et nettoyées. une bonne nouvelle pour tous !

6 commentaires:

Anonyme a dit…

Enfin une bonne nouvelle, de plus très symbolique je trouve. Souhaitons que ce soit le début d'une série dans le même esprit.
Merci de nous en avoir fait part.
Soazig

Veneziamia a dit…

Ouf, quelle bonne nouvelle, d'autant plus que nous serons à Venise au printemps prochain !
Merci de nous avoir passé le message.
Françoise

ytaba36 a dit…

Hurray!

Yvonne

Maïté a dit…

Une bonne chose en effet ; bonne fin de semaine, a presto !

anita a dit…

...autre bonne nouvelle ....peut-être ? le Thello : sera-t-il plus "avenant" que l'autre ?????

Lorenzo a dit…

Anita, vous me donnez l'occasion d'annoncer un prochain billet consacré à cette nouvelle société italo-française qui va remplacer Artesia.

Pour commencer la journée

Venise et l'Amour. Un lien qui remonte à des siècles et n'a pas toujours eu la même signification. De la licence entretenue par les somptueuses courtisanes qui attiraient les chauds lapins de toute l'Europe au nom de la raison d’État, à la vision romantique d'une promenade en gondole au clair de lune, en passant pas les frasques du fringant Giacomo Casanova, chevalier de Seingalt… Il y aurait beaucoup à écrire et certains s'y sont aventurés. Mais l'amour c'est la vie et tant qu'il se manifeste à Venise, Venise vit. 

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 1 commentaire: 

Douille a dit… 

J'ai demandé ma femme en mariage à Venise sur le balcon de la cathédrale Saint Marc… Qui peut en dire autant??? 

29 octobre, 2011

13 octobre 2011

Gita scolastica

 

C'est le nom italien pour les voyages scolaires. Les enfants s'en font une fête, et ils ont bien raison. En dépit d'un trajet souvent éreintant en autocar, d'un hôtel la plupart du temps aussi confortable qu'une caserne et situé à Jesolo obligeant à des allers et retours longs et fatigants, le voyage à Venise laisse d'impérissables souvenirs. En prime le plus souvent les organisateurs rajoutent Vérone avec le balcon de Juliette et les arènes. Hélas les visites se font au pas de charge et nulle fantaisie dans le programme : mêmes itinéraires la plupart du temps que ceux proposés aux millions de touristes qui arpentent la ville de la gare à San Marco en passant par le Rialto, San Giovanni e Paolo et l'Arsenal. Peu de temps pour ressentir l'atmosphère unique et s'imprégner de tous les particularismes qui rendent l'étape vénitienne unique au monde. Mais c'est un début.

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Les Idées Heureuses a dit…

Plus tard quelques uns d'entre eux se souviendront... et commencera alors le plaisir de la vraie découverte de Venessia.

f.veneta a dit…

oui ,oui ,c'est tout à fait mon cas !
bonne journée.


vdh24 a dit…

Ca permet une première approche et des souvenirs inoubliables. L'hébergement à Lido di Jesolo n'est absolument pas satisfaisant car il nécessite un trajet de 1h20 le matin à renouveler le soir. L'arret à Vérone est quasi imposé par les organismes de voyages scolaires car il permet un arrêt obligatoire de 9h après 11h de conduite du chauffeur (normes sécuritaires européennes). Avec mes élèves je peux échapper à cette obligation car nous ne sommes qu'à 700km de Venise. Visiter Vérone au pas de charge ne m'intéresse pas et ça me permet 1 jour de plus à Venise ce qui n'est pas négligeable. Notre voyage en mars 2011 : http://die-venise.over-blog.com/
Pour le prochain (mars 2012) nous allons tenter l'auberge de jeunesse des Zitelle, mais notre budget explose entre les tarifs de l'auberge et le vaporetto indispensable. C'est quand même dommage que la culture ne soit pas plus accessible aux scolaires !

12 octobre 2011

Quand Venise est bonheur

Crépuscule ou petit matin ? On peut rêver sur cette image reçue dans mes courriels. La douce lumière rosée qui annonce ou clôt une belle journée, la douceur de l'air, le silence de la fondamenta et surtout, l'absence de touristes. Une passante. Seule. Qui se laisse aller à une explosion de joie devant cet assemblage de petits riens. Mis bout à bout, ils délivrent une de ces bouffées de gratitude et de joie comme il arrive à tout amoureux de Venise de ressentir un jour, souvent de manière inattendue. Cela surgit d'un coup, nous assaille et nous rend meilleur, heureux, plein de reconnaissance et, une fois l'éclair de joie passé, il reste un sentiment de plénitude pareil à ce qui surgit en nous à l'écoute du prélude en La mineur de J.S. Bach, ce BWV 895, qui illustre si bien pour moi la contemplation de Venise dans ces moments-là…
 

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2 commentaires:

Anonyme a dit…
Somptueuse photo !
Petit matin après une délicieuse nuit.
M.17
14 octobre, 2011

Anonyme a dit…
Petits riens, petits riens… Vous trouvez ?
Soazig
14 octobre, 2011

La vraie Venise du XVIIIe siècle


Seuls les historiens savent qu'il y a une autre histoire que celle enfermée dans les livres d'école et dont l'étude emporte bien loin des poncifs. Pour tout le monde, la Sérénissime au XVIIIe siècle est moribonde. La reine de l'Adriatique reste couverte de somptueux joyaux mais son corps est gangrené et la maladie entre en stade final. plus rien de bon n'y est produit et le monde entier ne vient à elle que par curiosité et appât des plaisirs faciles dont elle s'est faite la championne. Il y a du vrai dans tout cela. Période d'une certaine décadence, mais période tout sauf anarchique et molle. Les lois continuent d'évoluer et elles sont appliquées par une administration efficace et bien rodée, commerce et industrie prospèrent en dépit des crises économiques successives qui vont affecter l'Europe. D'actrice de premier plan, elle est devenue - sage et nécessaire mutation - observatrice. Cette position lui donne de nombreux privilèges. Hélas les hommes ne seront pas toujours à la hauteur et une fois encore un monde finira par s'écrouler à cause de la faiblesse des générations nouvelles, trop habituées au confort et à la facilité. Si Venise en ce temps-là n'innove plus beaucoup, elle conserve, elle catalogue et elle administre. C'est moins glorieux que la conquête du monde. Mais c'est aussi ce qui bâtit une réputation à travers les siècles.

Anne a dit…

Vous écrivez une juste et profonde conclusion à votre article. Je suis bien d'accord avec vous.
Anne

Condorcet a dit…

Je vous conseille la lecture de la thèse de Jean Georgelin, "Venise au siècle des Lumières. 1669-1797", Paris, EHESS, 1978, 1226 p.

http://www.editions.ehess.fr/ouvrages/ouvrage/venise-au-siecle-des-lumieres-1669-1797/
http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-1979-06-0329-037

11 octobre 2011

Mais où est passé San Secondo ?

Saint Second d'Asti, vous connaissez ? La légende raconte que ce jeune soldat romain originaire d'Asti refusa d'abjurer sa foi en dépit d'atroces tortures. Il aurait été décapité le 30 mars 119 de notre ère, date qu'a choisi le martyrologe romain pour fêter le saint. On ne sait rien de de lui que par ce qu'en écrit Jacques de Voragine dans sa Légende dorée. L'auteur se serait inspiré de l'histoire de Saint Marcianus de Tortona. Toujours est-il que le corps de ce saint vénéré dès le IXe siècle à Asti dont il est depuis lors le saint patron, fut transporté un temps à Venise. C'était en 1237. on le déposa dans la chapelle d'un couvent bénédictin de la lagune dédié à San Erasmo, sur une toute petite île à laquelle il donnera plus tard son nom, suite à un de ces miracles dont nos ancêtres étaient friands. On raconte ainsi qu'au moment où le corps fut débarqué, un puits d'eau miraculeuse surgit du sol de l'île. San secondo existe toujours. c'est ce petit îlot couvert de verdure sauvage devant lequel passe le pont qui relie la terraferma à Venise. Vue du ciel, l'île abandonnée a une forme circulaire. Envahie par la végétation, elle abrite encore les vestiges d'un fort construit par les autrichiens qui était destiné à protéger l'entrée de la ville après la construction du pont. On sait qu'en 1030 s'installèrent à cet endroit des bénédictines. Puis le couvent fut dévolu aux dominicains qui agrandirent les bâtiments et refirent la chapelle. Ils furent chassés par Buonaparte devenu empereur et roi d'Italie, quand il décida de la fermeture de nombreuses communautés (décret du 28 juillet 1806 - lire à ce sujet l'excellent ouvrage de Monsieur de Fournoux, Napoléon et Venise). L'île devint alors domaine militaire, ce qu'elle restera jusque dans les années 50. L'image ci-contre montre l'état de l'église quand les armées françaises envahirent la lagune. Plus grande qu'aujourd'hui, elle était protégée de l'érosion par le travail commun des moines et de l'Administration des Eaux qui veillait partout à diminuer les effets de l'érosion naturelle sur l'ensemble des territoires lagunaires de la Sérénissime. depuis le pont, l'île ressemble à un pauvre atoll abandonné et personne ne se doute que se trouve là les vestiges du plus ancien couvent bénédictin de toute la lagune. Les sbires du corse vidèrent l'église et le monastère de tout ce qu'il contenait de précieux. Certaines œuvres d'art considérées comme trop mineures pour être rabattues vers la France comme prise de guerre, furent réparties dans les églises et les couvents de la ville que l'ennemi voulait bien laisser ouverts. les autrichiens installèrent dans l'île une réserve de munitions qui explosa en 1848 au moment de l'ultime et héroïque tentative de soulèvement des vénitiens pour regagner leur indépendance. 




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1 commentaire: 

Veneziamia a dit…

Merci Lorenzo pour cet épisode très intéressant de l'Histoire lagunaire.
Cela me donne envie de lire "Napoléon et Venise". Napoléon, ce prédateur en liberté.
En attendant, j'ai bien hâte de me plonger dans votre livre que je devrais recevoir prochainement.

Bonne soirée.
Françoise


01 octobre 2011

Le Spanglish sandwich (Keller sandwich)

Les pauvres malheureux pour qui le sandwich s'arrête au simple jambon-beurre ou au pâté-cornichon n'ont pas idée des merveilles gastronomiques, époustouflantes trouvailles pour les papilles qu'on trouve autour de la planète ! Il y a tout d'abord les tramezzini - Tramezzinimag, vous le savez, se veut depuis 2005 l'infatigable zélateur de cette merveilleuse invention ; Il y a le Club Sandwich dont la version la plus aboutie est celle d'Arrigo Cipriani, toujours servi au Harry's bar et au Harry's Dolce...

Et puis, il y a tous ceux que d'émérites chefs inventent. Le spanglish sandwich est un des plus grands. On lui donne le plus souvent ce nom car sa préparation figure dans une scène mémorable du film de James L. Brooks, Spanglish, sorti en 2005 avec Adam Sandler, la ravissante Tea Leoni et la non moins superbe Paz Vega. 
 
Peut-être certains d'entre vous s'en souviennent. cette comédie typiquement américaine raconte l'histoire d'une jeune femme mexicaine qui s'installe à Los Angeles avec sa fille et qui rentre au service d'une famille américaine dont le mari est un célèbre restaurateur. Dans une scène mémorable du film, le personnage principal revenant de son service au restaurant, se prépare avec amour ce fameux sandwich. Rien que de le voir à l'écran donne faim ! Il a en fait été créé par un célèbre Chef californien (mais oui, il y en a), un certain Thomas Keller, ancien de chez Taillevent. Reconnu aujourd'hui comme un des meilleurs cuisiniers du monde, il officie depuis 1994 au French Laundry, l'un des plus fameux restaurants de la Napa valley,
 
Les ingrédients (pour une personne) : 3 ou 4 tranches de bacon / 2 tranches de Monterey Jack (fromage californien créé par les franciscains au début du XVIIIe et qui ressemble un peu au cheddar blanc très frais) / 2 tranches de pain de campagne ou 2 tranches de pain de mie anglais complet / 1 cuillère à soupe de mayonnaise / 4 tranches de tomates bien mûres / 2 feuilles de laitue / beurre / 1 œuf frais.

3 commentaires: (Archives Google)

ytaba36 a dit…
Ho fame!
Yvonne
Michelaise a dit…
Thierry Marx, du temps où il était encore "par chez nous" avait accepté de parrainer une formation avec pôle emploi (qui ne s'appelait pas encore ainsi !) pour de la cuisine rapide de qualité !! De jeunes bordelais avaient ainsi acquis une qualification en suivant un cursus de 6 mois je crois et avaient appris à faire du "à consommer rapide" mais original, attrayant etc... j'avais trouvé l'idée sympa
Lorenzo a dit…
Effectivement. Il serait intéressant de savoir ce qu'ils sont devenus et ce qu'ils en ont retiré. Quant à la cuisine moléculaire... je trouve l'idée moins sympa, mais je dois tourner au vieux machin réactionnaire...

Les anglais et Venise

A
ntoine
, mon ami, tu n'aurais jamais dû me donner ce texte sur la conception romantique qu'avaient les anglais au XIXe siècle. Cela m'a plongé dans une rêverie qui, loin d'être stérile, m'a donné envie de rouvrir certains ouvrages de ma bibliothèque, et de ressortir ces antiques journaux de voyage dont ma famille était fervente. J'ai donc cherché aussi d'autres ouvrages consacrés au sujet et cela m'a mené, plusieurs nuits de lecture plus tard vers un dossier drôlement passionnant. Mais quelle fatigue. Je ne te remercie pas ! Enfin si, je te remercie pour le coup de pouce et les idées qui en découlent. Sacrés anglais, nous avons raison, nous les français de leur garder une certaine animosité.

Cela n'est mauvais ni pour eux, ni pour nous. Comme dit la chanson, "...A la santé du roi de France et M.... pour le roi d'Angleterre qui nous a déclaré la guerre !". Sa Gracieuse Majesté n'a rien à voir avec son ancêtre le roi Georges III et nous n'oserions pas penser à elle en entonnant ce refrain. Elisabeth II me fait davantage penser aux bonnes tasses de thé qui rythme mes journées, où que je me trouve. Je pense aussi à la Queen Mother qui aimait beaucoup Venise et qui a contribué financièrement à plusieurs chantiers de restauration, comme la rénovation des vitraux de San Giovanni e Paolo. Mais, ces digressions d'ancien combattant t'agacent un peu, je le sais et avant que de me perdre, laisse-moi revenir à mon sujet. Les anglais et Venise au XIXe siècle. Nous pourrions penser que leur proximité historique, culturelle et artistique vis à vis de leurs cousins prussiens, aurait amené bon nombre d'intellectuels britanniques à considérer Venise du même point de vue que les romantiques allemands. 

En fait, il n'en fut rien et ce depuis toujours. Tout d'abord, Venise avait tout pour déplaire aux britanniques. Pas assez méridionale pour attirer les amateurs d'exotisme, trop aristocratique pour ne pas leur faire craindre une concurrence dans les goûts et les mœurs et surtout terriblement puissante, terriblement cynique et terriblement redoutable en affaire. En fait, l'Angleterre ne supportait pas la suprématie navale de la Sérénissime, comme elle détestera Louis XVI d'avoir conçu la meilleur flotte maritime du monde commandée par de meilleurs officiers mieux formés que les siens. Mais au XIXe siècle, la Sérénissime n'était plus qu'un fantôme exsangue surgissant parfois aux détours d'un couloir dans le palais des doges. Non la Venise du XIXe ne leur plaisait pas car son style, son architecture, son climat n'étaient pas à la mode. Les ruines de la République n'étaient que de sombres et repoussantes guenilles pour les touristes faisant leur Grand Tour.

Il faudra attendre le milieu du règne de Victoria, pour que l'anglais s'éprenne du pittoresque de la Venise. Les filles faciles (et les garçons aventureux) au regard sombre et ténébreux, le parfum des eaux saumâtres, et les mots de quelques écrivains. Turner et Bonington - dont il était question dans le texte que je citais plus haut - montrèrent une Venise n'existant plus ou n'ayant jamais existé. Avant que de la comprendre enfin, W. H. turner s'ingéniait à reproduire des vues de camera scura à la Canaletto (les anglais écrivaient "Canaletti" confondant le nom donné aux tableaux du maître avec son patronyme...)

Lord Byron est un des responsables de ce manque d'attirance pour la Venise ruinée des premières années du XIXe siècle. Terriblement anglais, il vécut trois années sur les bords du Grand Canal sans jamais daigner écrire sur la Venise de son temps ni sur les vénitiens. Du haut de son insolente supériorité, il ne considéra jamais la ville de son temps mais se plut à en décrire le passé mirifique. Témoin au quotidien de la vie vénitienne sous l'occupation autrichienne, il ne prit jamais position dans aucune de ses lettres ni ne montra un soupçon d'intérêt pour la vie à Venise sous cette occupation. 

On connait hélas l'ambivalence confuse des opinions du lord anglais finalement très conservateur et réactionnaire. Shelley non plus ne su voir de la cité des doges autre chose qu'un décor exotique et pittoresque. Il faut dire que les ruelles sombres et humides de Venise la faisaient ressembler davantage aux bas-fonds miséreux des docks de Londres et le choléra faisait peur. Le XVIIIe siècle finissant, des aristocrates et des artistes britanniques vinrent à Venise, mais comme on alla au Maroc ou aux Philippines pendant des années. Pour l'attrait exotique et érotique qu'exerçaient les "péripatéticiennes" et les "ténébreux et musculeux gondoliers peu farouches." On venait y jouer beaucoup d'argent au Ridotto, et le délice de ses cafés attirait bien davantage que son histoire et ses monuments... Venise n'était qu'un musée décati et les vénitiens de pauvres hères.

Turner jeune vint passer quelques jours à Venise et en ramena plus de cent trente croquis et seulement quatre aquarelles. Ces esquisses rapides témoignent de l'excitation du jeune homme à la vue des effets de l'eau et de la lumière. Toute la vérité profonde de la Sérénissime est dans ces dessins. Pourtant, revenu en Angleterre, il traduisit son travail par des peintures et des gravures dénuées de toute cette spontanéité qu'il avait pourtant perçu et qu'il avait parfaitement su transcrire. Venise n'était ainsi un décor, un prétexte. Une veduta à la mode de Canaletto. Inspiré par les descriptions de Byron, dans le canto IV de Childe Harold, qu'il devait avoir dans ses bagages, sa peinture sera historique et surtout pas contemporaine. Jamais Turner ne voulut montrer la Venise de son temps. Trop triviale pour le public anglais...

I stood in Venice, on the Bridge of Sighs;
A palace and a prison on each hand:
I saw from out the wave her structures rise
As from the stroke of the enchanter's wand:
A thousand years their cloudy wings expand
Around me, and a dying Glory smiles
O'er the far times, when many a subject land
Look'd to the winged Lion's marble piles,
Where Venice sate in state, thron'd on her hundred isles! (1)

Les carnets vénitiens de Richard Parkes Bonington eux étaient peuplés de portraits des vénitiens rencontrés dans la rue. Des scènes pittoresques très vivantes, des visages et des attitudes montrant la vie courante. Les tableaux qu'il présenta ensuite dans les différentes exposition publiques étaient toujours historicisées. Richard Hollier écrivait en 1831, que «sans Shakespeare, Lord Byron et quelques peintres locaux éminents, Venise et les vénitiens auraient depuis longtemps été oubliés.» Les voyageurs anglais se rendaient à Venise avec des idées très précises pour ne pas dire préconçues, et leur regard sur la ville restait terriblement étroit.
Les vénitiens qui subirent ce mépris à peine caché que les sujets de Sa Très Gracieuse Majesté montrent généralement pour tout ce qui n'est ni anglais ni prussien, n'ont pas oublié. Les anglais sont nombreux à Venise, mais Venise leur garde une certaine rancœur. C'est peut-être pour ce la que le thé y est si mauvais, mis à part quelques bonnes maisons où, fair play, la maîtresse de maison sait le servir tout à fait… à l'anglaise [sur le sujet, voir le Tramezzinimag de mars 2010].
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(1) : «J'étais à Venise, sur le pont des soupirs, entre un palais et une prison : je voyais jaillir la ville du milieu des vagues, comme si la baguette d'un enchanteur l'eût élevée tout à coup. Dix siècles étendent autour de moi leurs ailes sombres et une gloire agonisante sourit à ces temps éloignés où maintes contrées subjuguées admiraient les monuments de marbre du lion ailé de Venise, qui avait assis son trône au milieu de ses cent îles.» (traduction libre des premiers vers du Canto IV du Pèlerinage de Childe Harold )

24 septembre 2011

L'union entre l'eau et l'écriture

Souvent celui qui écrit sur Venise et qui en a fait sa patrie d'élection - ils sont nombreux - n'est lié à cette ville que par la nécessité vitale et littéraire de se "réfléchir" en elle. Cette analogie, si gratuite puisse-t-elle paraître, n'en est pas moins fondatrice : elle est l'anneau qui scelle l'union entre l'eau et l'écriture, et qui relie Venise à la quête biographique et artistique. (Noté d'après un texte de Nicoletta Salomon à propos d'Ezra Pound).

2 commentaires:

ladivinecomédie a dit…
Il est magnifique ce coucher de soleil entre le squero san trovaso et les Zattere !
Avez-vous déjà envoyé votre recueil de textes aux souscripteurs ?

Anonyme a dit…
Nous avons quitté la petite terrasse sur le toit de la maison à droite le 23 septembre ! cette photo est magnifique et je viens de réserver un séjour en février dans cette même maison avant de venir "visiter" TraMeZziniMag, quel bel hasard.

23 septembre 2011

Echauffourée entre les manifestants anti fascistes et la police à Venise


La manifestation organisée par les élus municipaux du groupe des Centri sociali (regroupant divers mouvements de gauche) pour dénoncer les dérives fascisantes, racistes et sinistres de la Ligue du Nord de Bosi, s'est transformée en une véritable rixe avec plusieurs blessés, dont le conseiller municipal Bepe Caccia, et des policiers. Les manifestants, après avoir bloqué les arrivées des trains à Santa Lucia, se sont heurtés aux force de l'ordre qui barraient les marches du pont des Scalzi, près de la gare, Très vite il y a eu des échanges de coups, des grenades lacrymogènes ont explosé au milieu du cortège formé de près de 500 personnes, essentiellement des jeunes, étudiants, militants écologistes ou contre le racisme. Tout avait pourtant commencé padaniens. Puis tout a basculé. 

Venise n'avait pas vu cela depuis de nombreuses années. La tension qui s'est mise soudain à régner, montre bien le degré d'exaspération de la population face à la montée de la xénophobie et du racisme de la ligue, devant la gabegie ultra-libérale de l'arrogant Berlusconi et de l'absence d'une alternative solide et d'homme d'état courageux et probes. Décidément, comment ne pas penser que nos sociétés arrivent à un point de non retour et qu'il va bien falloir avoir le courage de tourner la page, quant on voit que même dans la paisible Venise, le peuple gronde de plus en plus fort...
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ytaba36 a dit…
That is not a scene I expected to see enacted in Venice!

Lorenzo a dit…
it's unfortunately the same everywhere in the world.
douille a dit…
C'est au moins la preuve que tout n'est pas perdu pour Venise...